‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 33 sur 80 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DÉMARCHES POUR NE RIEN PATER AU ROI NI A i/ÉTAT

A Ferney, comme à Tourney, Voltaire fit une entrée seigneuriale. Il s'y rendit des Délices dans un carrosse de gala, accompagné de madame Denis, qui avait mis la robe la plus riche, et qui portait sur elle tous les diamants de la maison. Lui-même il avait passé un habit de velours cramoisi, doublé et à parements d'hermine, et galonné de queues d'hermine sur toutes les tailles; et quoique cet habit parût un peu chaud pour la saison, tout le monde fut obligé d'en admirer le goût et la magnificence. C'est dans cet accoutrement que l'oncle et la nièce se rendirent à l'église paroissiale, où ils assistèrent à une messe chantée en faux bourdon, avec accompagnement de bottes d'artifice (1).

Malgré cette prise de possession solennelle, Voltaire n'était pas encore légalement propriétaire de Ferney. Il n'avait qu'une promesse de vente, avec autorisation provisoire de faire dans la terre tout ce qu'il jugerait à propos. Il mit aussitôt ses paysans

(I) Grimm., Corrup. Utl, mai 1768, t. VI, p. 29.

à l'œuvre, et les fit travailler aux chemins. Il se croyait d'autant plus en droit d'exiger d'eux cette corvée, qu'il leur faisait gagner depuis deux mois, prétendait-il, plus d'argent qu'ils n'en gagnaient dans une année. Il leur offrait, d'ailleurs, un petit salaire.

Le retardement des dernières formalités légales avait sa cause dans les exigences du conseil du comte de La Marche, engagiste du pays de Gex, ou plutôt dans l'humeur serrée de Voltaire, qui ne voulait payer que le moins de droits possible. Afin de se donner le temps de gagner toutes les puissances, il déclarait nécessaire d'établir l'état des domaines, pour répondre à tous ceux qui prétendaient des lods et ventes; prétentions, disait-il, préjudiciables aux intérêts du seigneur engagiste et de Fabry, maire de Gex, qui avait un tiers dans le produit des droits de mutation. Il cachait ainsi son intérêt sous l'intérêt même de ceux qu'il cherchait à léser (1).

Cependant il harcelait Chauvelin, intendant des finances, de ses lettres et de ses requêtes (i); il adressait un mémoire aux fermes générales (3), toujours pour échapper aux exigences du Domaine. Fabry lui remit quittance de son tiers; mais le conseil du comte de La Marche fut moins accommodant, et d'Espagnac, chef de ce conseil, exigea tous les droits dus à son maître. En vain Voltaire fit-il obséder le comte par Chauvelin et d'Àrgental, en vain lui présenta-t-il à lui-même requête sur requête : le comte donna gain de cause à son conseiller, et Voltaire dut s'exécuter en enrageant (4).

Comme il n'y avait pas pour lui de petites économies, il chercha à rattraper une bagatelle de cinquante francs dans une autre affaire. Un nommé Bétems était détenu en prison à Genève pour une dette de mille écus. « Il y serait mort, écrivait Voltaire à de Brosses, le 9 novembre 1759, si je n'avais pas payé pour lui. — Oui, a mis en note le président (5), en profitant de la nécessité où il se trouvait , pour acheter son bien à vil prix.»

(i) A Fabry, 3 janvier 1759. — (2) A Chauvelin, 3, 9 ot 15 février, 14 mars 1759 [Recueil de 1860). — (3) 26 mars 1759 (Recueil de 18U0). — (4) A d'Argental, 7 mare 1760.— (5) Voltaire et le Présidant de Brostet, par M. Fofeaet, p. 78.

— Or, Voltaire se refusait à payer les droits de cette acquisition, prétendant qu'on ne devait rien pour un acte de « pure charité ; » et il écrivit en ce sens à l'intendant des finances, le 7 septembre 1759, la lettre la plus pressante et la plus spirituelle. Chauvelin fut inflexiblc,et Voltaire dut encore donner ses cinquante francs, non, toutefois, sans protester contre « une injustice et une rapacité qui révoltaient et allumaient sa bile (1). »

Il se consola en voyant « son nom couché en parchemin, dans une patente signée Louis (2). » Il avait demandé à madame de Pompadour et à Choiseul la transmission à lui et à ses hoirs des privilèges attachés autrefois à Ferney, et qui étaient perdus pour le nouvel acquéreur, et la coui tisane et le ministre philosophe lui venaient d'obtenir un brevet plus favorable qu'il n'avait osé le demander et l'espérer (3). Il eut bien encore à payer quelque chose pour la reprise de ce fief de Ferney, quoiqu'il eût lésiAé le plus possible sur les frais dus à la chambre des comptes (4); il eut bien le regret d'avoir manqué de présomption ou de courage, et de n'avoir pas osé parler de Tourney, qui lui appartenait en propre, dans sa requête pour Ferney, acheté au nom de madame Denis (5) : néanmoins, comme le brevet était pour lui aussi bien que pour sa nièce (6), il en prit son parti, et fit éclater sa reconnaissance et sa joie. Il remercia Choiseul ; il songea à faire une ode pour madame de Pompadour ; il voulut même faire monter jusqu'au roi le cri reconnaissant d'un bon et utile citoyen : « Oh ! le roi le saura, Monsieur le duc, écrivitil au duc de la Vallière,et je vois d'ici qui lui en fera ma cour.»

« Je suis libre; mes terres sont libres comme moi, libres comme ma façon de penser : » voilà ce qu'il annonce triomphalement à tous ses amis. Il s'est fait un drôle de petit royaume, de deux lieues de pays, dans son vallon des Alpes; il est le Vieux de la Montagne , à cela près qu'il n'assassine personne (7); il est entre la France et la Suisse sans dépendre ni

(1) A d'Argental, 1" octobre 1759. — (2) A d'Argental, 3 juin 1759. — (3) Comm. hiët ; Œuvres, t. XLVIII, p. 359. — (4) A Ruffey. juin et 21 juillet 4759 (dans la publication de M. Foissel). —(5) A Chauvelin, 3 juin 1759 (Recueil de 1860). —(6) A d'Argental, 3; à Cideville, 29 juin 1759. — (7) Au duo de la Vallière, juin 1759.

de Tune ni de l'autre ; et ce qui le touche le plus, il jouit de tous les anciens privilèges de Ferney, privilèges qui sont de ne rien payer du tout : « On paye assez en France, ajoutait le bon citoyen de tout à l'heure; il est doux de n'avoir rien à payer dans ses possessions (1). »

Ne rien payer au roi ni à l'État, telle a été, telle sera la préoccupation de toute sa vie. Le plus riche des hommes de lettres, un des plus riches seigneurs de son temps, il s'est toujours arrangé de façon à ne contribuer en rien aux charges publiques; et Lepan (2) est resté au-dessous du vrai, lorsqu'il a évalué à huit cent mille francs ce qu'a dérobé à l'État, ce qu'a bit retomber sur le pauvre un homme qui, pendant soixante ans, a joui d'un revenu doiit la moyenne a dû dépasser cent mille livres.

Nous verrons ce qu'il fit dans son intérêt personnel, plus que dans l'intérêt du pays, pour soustraire le territoire de Gex aux fermes générales. En attendant, il ne paye rien pour ses terres; il ne paye rien pour son vin et autres denrées, qu'il fait toujours arriver francs de droits dans sa cave et sur sa table en se servant des baillis pour frauder l'octroi (3); et si quelque commis s'avise de réclamer, il lui fait un procès et porte ses plaintes au contrôleur-général, aux fermiers-généraux, à l'intendant, au subdélégué, et jusqu'au duc de Ghoiseul (4); il ne paye rien ou presque rien pour sa vaste correspondance, ni pour le recouvrement ou le change de ses fonds. Il esquive tous les droits. D'abord il renvoyait au rebut toutes les lettres inconnues, après un Avertissement imprimé dans le Mercure de janvier 1762 (5). Peu habile à distinguer les écritures, il s'en rapportait, pour s'y reconnaître, au cachet; et c'est pourquoi il se fit un espèce d'album ou de répertoire héraldique, sur les pages duquel il réunissait et rangeait les cachets de ceux qu'il admettait à l'honneur de correspondre avec lui, avec le nom au-

(1) A Cidevîlle, 29 Juin 1759 et 30 mars 1760 ; à M»« de Fontaine, 5 novembre 1759; à Darget, 7 janvier 1760. —(2) Vie de Voltaire, p. 290. — (3) A Bertrand, 9 et 21 septembre 1757. — (4) A d'Argental, 1" février 1760 {Recueil de 1856). — i(5) Œuvret de Voltaire, t. XL, p. 385.

dessous et le jugement qu'il portait de chacun (1). Les lettres et paquets qu'il voulait bien recevoir finirent par ne lui pas coûter beaucoup plus que les rebutés. N'ayant guère pour correspondants que des personnages jouissant par eux-mêmes ou par leurs connaissances du privilège du contre-seing, tout lui arrivait franc de port; et, de son côté, muni d'enveloppes contresignées, il répondait en franchise. Grâce à ses relations européennes, il obtint pour l'étranger le même privilège que pour la France (2). Son intimité avec La Borde, banquier de la cour, lui permit de recevoir ses immenses revenus, sans payer aucuns droits de transport, d'escompte ou de change . La Borde avait un correspondant à Genève, qui lui faisait tenir toutes ses rentes de Paris, ou même les lui avançait, jusqu'à ce que son notaire Delaleu remboursât La Borde (3).

S'il faisait à l'un de ses deux curés une aumône de huit cents livres, il ruinait l'autre, et il y avait compensation (4). Sur le mince revenu du maître d'école, il retenait le prix du loyer. Trouvant que c'était bien assez de payer pour lui Tronchin, il fit payer par Ghoiseul le médecin de ses vilains, un nommé Coste(5). Ce médecin avait fort à faire pour visiter les pauvres, car le seigneur de Ferney parla souvent, mais ne s'inquiéta jamais de les réunir dans un hôpital (6).

Si habile à éluder les droits d'autrui, Voltaire était fort âpre à réclamer les siens. Une famille genevoise, dont l'aïeul était un de ses conseillers d'affaires, possède une collection de ses lettres autographes, où son aptitude aux petits démêlés et son ftpreté envers ses voisins se dévoilent de la manière la plus curieuse (7).

Il soutint pendant trois ans un procès contre le curé de Ferney, pour une dtme qu'il prétendait attachée à sa terre depuis deux cents ans. « Confondre un prêtre, c'était déjà une bonne œuvre (8) ; » mais la haine du prêtre le poussait encore moins que l'amour de l'argent, car il avouait que « ses dîmes lui te-

(1) Encore une visite au château de Ferney-VoUaire, par J.-A Dufresoe, Ptris, 1834, p. 14. — (î) A Tabareaa, 3 mare 1770. — (3) A Delalea, 30 mare 1768 ; à La Borde, 7 et 16 avril 1770. — (4) A d'Argental, 4 mai 1759. — (5) A Choierai, 16 juillet 1769. —(6) A d'Argental, 30 janvier 4761. — (7) Gabercl, Voltaire et Ut Genevois, p. 14. — (8) A Damilaville, 17 août 1763.

naient terriblement à cœur (1). » Ayant intéressé dans cette affaire la république de Genève, il la présenta au duc de Praslin, ministre des affaires extérieures, comme une affaire d'État, dans le dessein de la raccrocher au croc du Conseil, dont on rayait décrochée pour la porter au parlement de Dijon, qui avait déjà prononcé contre lui. Il agit dans ce sens pendant toute Tannée 1763, et envoya à Mariette, avocat au Conseil, mémoire sur mémoire, à Praslin, requête sur requête (2). Praslin, au nom du roi, écrivit au parlement de Dijon, et donna de grandes espérances à Voltaire, qui ne voulait pas absolument « semer et labourer pour la sainte Église, » ni se laisser « voler ses dîmes par son cher curé (3). » Le parlement de Dijon retint l'affaire, et le curé présenta requête au procureur général. Les espérances de Voltaire se changèrent alors en terreurs nouvelles : « Nous allons être à la merci d'un prêtre ivrogne, — tous ses adversaires doivent avoir quelque défaut infamant, — notre terre va être dégradée, tous les agréments dont nous jouissons vont être perdus, si M. le duc de Praslin n'a pas pitié de nous (4). » Praslin n'y pouvait rien à moins d'aller contre la justice, car le curé était évidemment dans son droit; et la preuve, c'est que Voltaire, après avoir bataillé deux ans encore contre lui, accepta avec joie, et comme « un très-bon accommodement » même au prix de «quelques louis d'or» qu'il lui en coûta, une transaction que le prêtre désintéressé lui proposa en lui donnant plein désistement du procès (3).

Ainsi en possession de sa terre, de ses privilèges et de ses dîmes, il continuait de se plaindre, suivant l'usage; mais, dans le fond, il était fort aise (6). Le fier seigneur était fort aise, en partiel lier, d'avoir mis tout le monde à la raison. Il menait bon train tous les faquins de pasteurs genevois; ses curés recevaient ses ordres, et les prédicants n'osaient le regarder en face. Au prix de quelques petits plaisirs qu'il leur avait faits, les

(1) A d'Argental, 23 avril 1764. — (2) A d'Argental, i« et 18 août, 15 et 27 septembre; à Damila ville, 13, 17 et 29 août, 13 et 21 septembre 1763. — (3) A d'Argental, 17 novembre 1763, 21 mars et 7 décembre 1764 {Recueil de 1856).— (4) A d'Argental, 10 avril 1764. —(5) A d'Argental, 2 décembre 1765 et 12 mai 1766. — (6; A d'Argental, 19 août 1759.

jésuites venaient lui dire la messe quant il voulait bien l'entendre, et lui avaient abandonné frère Berthier (1). Frère Berthier, le savant rédacteur du Journal de Trévoux, rendant compte d'une lettre d'un jeune homme qui appelait Voltaire « le digne rival d'Homère et de Sophocle, » avait mis froidement en note: « Nous ne le connaissons pas ! » Voltaire se vengea par la Relation de la Maladie, de la Confession, de la Mort, et de l'Apparition du jésuite Berthier, avec la Relation du Voyage de frère Garassise (2), trois bouffonneries d'un très-gros sel qui n'ôtèrent rien au jésuite de son courage modéré, ni de la justesse de ses critiques.

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