‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 34 sur 80 · LE CHATEAU ET L'ÉGLISE DE PERNET · texte numérisé non relu

LE CHATEAU ET L'ÉGLISE DE PERNET

Se trouvant mal logé dans le vieux château des Budée, le seigneur frais émoulu se mit en tète de le rebâtir. Il construisit donc un nouveau château, très-joli, de charmante structure, d'ordre dorique, qui aurait eu des approbateurs même en Italie. Gomme le château, digne de Palladio, devait durer mille ans, il mit sur la frise : Voltaire fecit , afin de passer dans la postérité pour un fameux architecte (3).

Hélas! ce château qui devait durer mille ans, bâti en pierres d'une mauvaise qualité, a déjà dû, plusieurs fois, être réparé et reconstruit en partie. Mal orienté, il tourne le dos à une vue splendide. Façade démesurée en longueur, sans proportion avec le reste de l'édifice ; rez-de-chaussée disgracieux, un seul étage : voilà le château du seigneur de Ferney, ou plutôt la maison du riche bourgeois gentilhomme.

A l'intérieur, rien qui dénotât davantage le goût et la connaissance des arts : quelques tableaux, dont pas un original; au salon, dans la chambre à coucher, des portraits, des gravures médiocres, qui, par le pêle-mêle, la confusion de leurs sujets et de leurs originaux, faisaient de ces deux pièces une

(1) A Dalembert, 25 août 1759. — (2) Œuvres, t. XL, pp. 42, 23 et 27. — (3) A madame d'Argcntal, 20 juillet 1759; à madame de Fontaine, 5 novembre 1759 et l«f février 1760 ; à d'Argental, 15 févierr 1760.

sorte de panthéon, ou plutôt de pandémonium. "Dans la salle à manger, une apothéose détestable de dessin et de coloris, ridicule de pensée, œuvre d'un peintre obscur, natif de Perney, nommé Alix. Ce tableau représente une Gloire coiffée à la française, présentant Voltaire à Apollon, qui descend de son char pour lui donner une couronne; sur un autre plan, le Temple de Mémoire avec ses colonnes, entre lesquelles les bustes d'Euripide, de Sophocle, de Corneille et de Racine, et celui de Voltaire, couronné cette fois par les Amours;— dans le lointain, Pégase;— à droite, Préron, Sabatier, Patouillet, Des Fontaines, tous les ennemis, écrasés, foulés aux pieds et fouettés par les Furies: thème, pendant les repas, de plaisanteries dignes du sujet. La science et les lettres étaient-elles mieux traitées que les arts au château de Ferney? Éloigné des centres littéraires, des grandes bibliothèques, l'écrivain universel, comme rappellent encore ses fanatiques, sut-il s'entourer des livres nécessaires à toutes les études qu'il avait la présomption d'aborder? De son vivant même, ses admirateurs étaient bien obligés de reconnaître que sa bibliothèque, composée alors de six à sept mille volumes, n'était ni aussi nombreuse, ni aussi choisie que sa fortune et ses besoins l'auraient fait présumer, et que la plupart des livres en étaient médiocres, surtout en histoire (1), malgré les notes, ou plutôt à cause des notes dont ils étaient couverts. Et voilà pourtant ce que la grande Catherine acheta à madame Denis cinquante mille écus, et pareille somme en diamants et en pelisses (2). Joseph de Maistre, qui avait vu cette bibliothèque au palais de l'Hermitage, a écrit : « On ne revient pas de son étonnement en considérant l'extrême médiocrité des ouvrages qui suffirent jadis au patriarche de Ferney. On y chercherait en vain ce qu'on appelle les grands livres et les éditions recherchées, surtout des classiques. Le tout ensemble donne l'idée d'une bibliothèque formée pour amuser les soirées d'un campagnard. Il but encore y remarquer une

(i) Luchet, histoire littéraire de Voltaire, t. II, p. 276; Lettre du 8 décembre 1774, dans les Mémoires de Bachaumont du 22 décembre 1774, t. VII, p. 253, » (2) Wagnière, Mémoires, 1. 1. p. 8.

armoire remplie de livres dépareillés, dont les marges sont chargées de notes de la main de Voltaire, et presque toutes marquées au coin de la médiocrité et du mauvais ton. La collection entière est une démonstration que Voltaire fut étranger à toute espèce de connaissances approfondies, mais surtout à la littérature classique. S'il manquait quelque chose à cette démonstration, elle serait complétée par des traits d'ignorance sans exemple qui échappent à Voltaire en cent endroits de ses œuvres, malgré toutes ses précautions. Un jour, peut-être, il sera bon d'en présenter un recueil choisi, afin d'en finir avec cet homme (1).» Architecte, Voltaire, à Perney comme aux Délices, se faisait encore laboureur et planteur. Dans l'intérêt du pays, disait-il, et aussi dans l'intérêt de ses terres, il obtenait du Conseil le dessèchement de marais qui infectaient la province et y portaient la stérilité ; il proposait des règlements pour les taupes (2); il défrichait des bruyères immenses; il dessinait des jardins singuliers; il plantait des arbres, ce qu'il appelait mettre des enfants en nourrice; il faisait un parc d'une lieue de circuit, ayant pour point de vue, en vingt endroits, dix, quinze, vingt, trente lieues de paysage ; en un mot, il mettait en pratique toute la théorie de son Épttre sur l'Agriculture (3). Ainsi, il ne sacrifiait pas qu'à l'agréable ; il y joignait l'utile ; Perney était devenu une terre de sept à huit mille livres de rente dans le pays le plus riant de l'Europe (4). Et ce qui le ravissait toujours, c'est qu'à Ferney, comme à Tourney, comme aux Délices, on n'entendait point parler d'intendant , qu'on y était libre, qu'on ne devait au roi que son cœur, — mince tribut pour le roi ! — tandis qu'on se faisait bien payer les dîmes par ses vassaux (5). Et il criait à tue-tête : cVive la campagne!

(1) Soirées de Samt-Pétersbourg , note 4 du 4« Entretien , t.- I, p. 281. — M. Lcouzon Leduc, qui a parcouru à son tour les 7500 volumes environ dont cette bibliothèque se compose, confirme en tout le jugement de M. de Maistre (Études sur la Russie, p. 366). — (2) A Fabry, 2 février et 9 avril 1760 (Recueil de 1860); à madame de Fontaine, 1" février 1761.— (3) Œuvres de Voltaire, t. XIII, p. 232.— (4) A madame de Fontaine, 5 novembre 1759 et 1" février 1761 ; à d'Argental, 16 décembre 1762. — (5) A Cideville, 22 septembre; à Bertrand, 2 décembre 1760.

Vivent les terres, et surtout les terres libres, où Ton est chez soi maître absolu, et où Ton n'a point de vingtièmes à payer ! C'est beaucoup d'être indépendant; mais d'avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir fait la Htnriade (1). » — Oh! oui!

Des malvivants, des ennemis de la philosophie, prétendaient bien que ces terres si libres lui étaient un exil; ils l'imprimaient, ils cherchaient à le faire croire. Fi! les vilaines gens! 11 fallait bien dire, bien soutenir qu'il ne tenait qu'à lui d'aller rire à leur nez à Paris, mais qu'il aimait mille fois mieux rire à Ferney ; qu'il était trop vieux, qu'il aimait le repos, la campapagne, la charrue et le semoir ; il fallait que ces méchants sussent qu'il était heureux, et qu'ils crevassent (2)!

Pour fermer la bouche à ces méchants, qui dans l'exil de Ferney voyaient une punition de l'impiété, il fit savoir qu'il bâtissait une église; il voulut que « Mons de Limoges, > Coetloquet, ex-précepteur des Enflants de France, qui allait faire son entrée à l'Académie, le dit dans son discours de réception, et lui rendit la justice que le Franc de Pompignan, en pareille circonstance, lui avait refusée ; il voulut que Thieriot-trompette annonçât cette nouvelle consolante à tous les enfants d'Israël, et que tous les saints s'en réjouissent. Ces mêmes méchants disaient bien qu'il ne bâtissait cette église que pour faire jeter à bas celle qui lui cachait un beau paysage, et pour avoir une grande avenue ; mais il trouvait cela plaisant, il laissait dire les impies , et faisait son salut (3).

Il vient de l'avouer : il n'avait abattu l'ancienne église que pour donner une grande avenue et une belle vue à son château.

(1) A madame de Fontaine, 27 février 1761.— (2) A d'Argental, 6 ; à Senac de Meilhan, 16 ; à Thleriot, 18 juillet 1760.— En 1759, Georges Uttelton avait publié des Dùàogutt des Morts \ et, dans an dialogue entre Boileau et Pope, il pariait de l'exil de Voltaire. En septembre 1760, Voltaire lui écrhit en anglais pour réclamer contre le titre d'exilé qu'on lui donnait, et contre les motifs, surtout religieux, de son bannissement ; et il parlait de ses terres seigneuriales, situées en France et non en Suisse, des privilèges que le roi lui avait accordés, etc. Lord Uttelton lui fit, en octobre, amende honorable, et promit de corriger ce passage de son livre. Voltaire n'a Jamais voulu passer pour un banni. —(3) A d'Argents). 3 ; à Thieriot, 8 ; à Algarotti, 15 avril 1760.

L'ayant abattue, il fallait bien la reconstruire, ici ou ailleurs. Mais, en cette affaire, il avait négligé toutes les formalités de droit. H s'était contenté d'on ne sait quelle entente avec son curé, qui devait être un assez pauvre homme, et d'un acte extorqué aux habitants de Ferney, qui étaient dans sa dépendance (1). Poussé, s'il fallait l'en croire, par le curé de Moêns, qui exerçait une vengeance contre lui (2), l'évêque d'Annecy réclama dès le commencement de la démolition, alors que la nef et le chœur subsistaient encore. Aimant passionnément à être le maître, Voltaire jeta par terre toute l'église, pour répondre aux plaintes d'en avoir abattu la moitié. H prit les cloches, l'autel, les confessionnaux, les fonts baptismaux, et envoya ses paroissiens entendre la messe à une lieue (3).

L'autorité diocésaine avait d'autres griefs contre lui. Ne pouvant avoir aucun respect pour les morts, lui qui ne respectait pas Dieu, il avait bouleversé le cimetière en même temps que l'église, et on le menaçait d'un procès criminel. Un procès criminel « pour quelques os de morts dérangés dans un cimetière, » ou plutôt « pour deux côtelettes de mouton qu'on avait prises pour des os de morts déterrés (4), » quelle abomination ! D n'essuie que des chicanes affreuses pour prix de ses bienfaits. Il est assez sot pour se ruiner à foire un portail, des pilastres d'une pierre aussi chère et aussi belle que le marbre, et plus difficile à tailler; il a déjà dépensé plus de mille écus, et il ira jusqu'à douze mille livres pour rebâtir une jolie église , dans un pays où Dieu n'est servi que dans des écuries : au lieu de remercier les généreux seigneur et dame de Ferney , au lieu de les encourager, on leur fait un procès avec autant d'ingratitude que d'impertinence. Le seigneur est « martyr de son zèle et de sa piété : heureusement qu'une bonne âme trouve ses consolations dans sa conscience (5) ! » Enfin, Voltaire avait renversé une croix de bois, qui ne pou- Ci) A Fabry, 22 mal 1761 (Recueil de 1860). — (2) A Fabry, 17 Juin 1761 (Recueil de 1860); à Ruffey , 24 juin 1761 (dans la publication de M. Fobset) ; Wagnière, Mémoires, t. I, pp. 41-45.— (3) A d'Argental, 21 juin 1761. — (4) A d'Argental, 21 mai et 21 juin 1761.— (5) A d'Argental,21 mai ; à Fabry, 22 mai et 19 juin {Recueil de 1860); à Aruoult, 9 juin et 6 juillet 1761 .

vait subsister, disait-il, devant son beau portail, et en aurait dérobé aux yeux toute l'architecture. A la profanation de l'acte, il avait joint le sacrilège des paroles, en disant avec colère et mépris : «Otez-moi cette potence! » — De quoi vous plaignez-vous T osait-il répondre. Est-ce que cette croix, placée juste vis-à-vis du portail, avec sa tige et ses bras qui l'offusquaient, avec un de ces bras étendu vis-à-vis le frontispice de mon château, ne figurait pas réellement une potence ? Sachez, d'ailleurs, que potence, en terme d'art, signifie soutien, en sorte que je n'aurais parlé qu'en bon architecte (1).

Sous ces plaisanteries dégoûtantes il cachait mal sa colère. Le vindicatif seigneur fit tous ses efforts pour connaître les noms des lâches et des ingrats qui avaient déposé cette calomnie contre leur bienfaiteur, car il faut dans une terre, pour y maintenir le bon ordre, connaître le caractère de ses vassaux (2); et si réellement on les lui fit connaître, les malheureux furent à plaindre!

Cependant les procédures suivaient leur cours. Le promoteur et l'offlcial, au nom de l'autorité diocésaine, le lieutenant criminel et le procureur du roi, au nom de l'autorité civile, étaient venus informer et instrumenter. « J'ai envoyé promener tout le monde, a raconté Voltaire ; je leur ai signifié qu'ils étaient des ftnes, comme de fait ils le sont. J'avais pris des mesures de façon que M. le procureur général du Parlement de Dijon leur a confirmé cette vérité. Je suis à présent sur le point d'avoir l'honneur d'appeler comme d'abus... Je crois que je ferai mourir de douleur mon évêque, s'il ne meurt pas auparavant de gras fondu (3) . »

Voltaire, en effet, s'était recommandé à Quarré de Uuintin, procureur général au Parlement de Bourgogne (4). Il envoya à Dijon les actes qu'il avait fabriqués et fait signer du curé et des gens de Ferney. Il se mit sous la protection de la cour contre

(1) A Araoult, 6 juillet 1761. — (2) A Fabry, 18 juin 1761 (Recueil de 1860). — (3) A d'Argental, 21 juin 1761. — (4) A Ruffey , 24 juin 1761 (dans M. Foteaet). — Wagnière {Mémoires, t. I, pp. 41-45) dit qu'on attendait Tordre d'arrêter Voltaire, lorsque le conseiller François Troncbta, se trouvant à Dijon, engagea le procureur général à tout enterrer dans la poudre du greffe.

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les entreprises d'un évoque savoyard qui n'était pas le roi de France, et rendit compte au duc de Choiseul de l'attentat d'un évoque étranger. D'accusé qu'il était, se transformant en accusateur, suivant sa tactique accoutumée, et de défendeur en demandeur, il requérait dépens, dommages et intérêts contre ceux quil'avaient troublé dans la fabrique de son église, en effarouchant et dispersant ses ouvriers par leur descente illégale; et il voulait intenter à l'évêque et à ses officiers un procès comme d'abus. Il avait demandé à son avocat Ârnoult des ouvrages sur la juridiction ecclésiastique, et, en quelques jours, il était devenu grand canoniste. Il avait découvert une ordonnance du roi de 1627, défendant, article 14, à tout curé d'être promoteur ou officiai. Or l'offlcial et le promoteur qui .avaient fait les procédures, étaient tous deux curés dans le pays. Il se disait bien que le pauvre évêque d'Annecy, n'ayant pas moyen de payer des officiers, faisait remplir ces fonctions comme il pouvait : n'importe, il voulait voir si, en effet, des curés étaient en droit de les remplir, malgré les lois du royaume, et si un évêque étranger, sous prétexte qu'il n'était pas riche, pouvait contrevenir à ces lois. D'ailleurs, eussent-ils été fondés de pouvoir, ces deux officiers avaient agi d'une façon très-illégale et très-répréhensible, en procédant contre des séculiers sans intervention de la justice du roi (1).

Tout ce remue-ménage, ces niches, cette chasse aux prêtres, « bêtes puantes qui auraient été mieux à une mangeoire qu'à un autel, » rien ne lui paraissait plus amusant dans la vieillesse (2). Gagnée par lui, la justice séculière abandonna ses procédures ; et la justice ecclésiastique, impuissante contre un si redoutable adversaire, fatiguée de ses récriminations, et d'ailleurs ne pouvant plus remédier à un mal accompli, fut réduite à le laisser faire. Et aussitôt Voltaire de sonner sa victoire : « J'ai mis mes prêtres à la raison, évêque, officiai, promoteur, jésuite ; je les ai tous battus, et je bâtis mon église comme je le veux, et non comme ils le voulaient. Quand j'aurai mon bailli philosophe, je

(1) A Fabry, 23 mai, 17 et 18 juin (Recueil de 1860) ; à Arnoult, 5 et 15 juin 1761. — (2) A Damikville, 19 juin} à Arnoult, 6 juillet 1761.

les rangerai tous. Je suis bienfaiteur de l'Église; je veux m'en faire craindre et aimer (1). »

Encouragé par l'aventure de Mahomet, il s'avisa de mettre le pape lui-même à la raison ; car sa destinée était de bafouer Rome, et de la faire servir à ses petites volontés. Il s'adressa donc au pape en droiture, et lui fit une belle requête, par laquelle il demandait des reliques pour son église, un domaine absolu sur son cimetière, une indulgence in articulo mortis, et, pendant sa vie, une belle bulle pour lui tout seul, portant la permission de cultiver la terre les jours de fête, sans être damné, puisque son sot évêque allobroge n'avait pas voulu la donner au malheureux petit pays de Gex, et avait préféré maintenir la malheureuse coutume dé s'enivrer en l'honneur des saints, au lieu de labourer (2).

Entre la glèbe et le cabaret, entre la bêche et la bouteille, pas de milieu pour cet homme, qui évita toujours de se flrire une famille, et ignora les besoins et les joies du foyer domestique ; qui ignora bien davantage les besoins religieux du cœur humain, et qui, tout en leur abandonnant Y infâme, condamna toujours, nous le verrons, le peuple et les travailleurs à une ignorance absolue. Aussi, n'ayant pu faire céder les prêtres sur ce point, il voulait que le roi, non-seulement permît, mais ordonnât les travaux champêtres les jours de fête (3). Les champs transformés en un vaste bagne ! Les laboureurs condamnés, de par le roi, aux travaux forcés à perpétuité 1 Et voilà le dieu de nos démocrates !

Il aura au moins ses reliques. Il a fait passer sa requête par Ghoiseul,pour que le ministre philosophe en rît et l'appuyât (4). Il en riait lui-même, et c'est parce qu'il trouvait cette affaire si comique, qu'il la poursuivait très-sérieusement. Il voulait son corps saint, et, sinon un corps entier, au moins pied ou aile (5). Il n'eut qu'un fragment du cilice de saint François (6), le doux et affectueux apôtre de la pauvreté, qui, si l'on souffrait au ciel,

(1) A Damilaville, 15 juin 1761. — (2) A d'Argental, 21 juin 1761.— (3) Lettre citée à d'Argental.— (4) Même lettre à d'Argental. — (5) A madame d'Épinay, 5 août 1761. — (6) A d'Argence de Dirac, 26 octobre 1761.

aurait dû bien souffrir d'être le patron d'un si riche client, patron lui-même si dur pour le pauvre peuple. Il reçut ses reliques de Rome le même jour que lui arrivait de Paris le portrait de madame de Pompadour, ce qui le mettait très-bien à la fois pour ce monde-ci et pour l'autre (1).

Son église achevée, il fit graver au frontispice, en lettres d'or, sur un marbre noir : Deo erexit Voltaire; monument de vanité, et aussi profession de foi déiste de l'architecte, qui ne manqua pas de dire et d'écrire à tous que son église était la seule qui ne fût dédiée ni à la Vierge ni aux saints, mais à Dieu seul. C'est pour cela, sans doute, qu'il la préférait à Saint-Pierre de Rome. En 1777, Trudaine et Delille, revenant d'Italie, étant passés à Ferney, il leur demanda : « La basilique de Saint-Pierre est-elle toujours ferme sur ses fondements? % — « Oui, » répondirentils. — t Tant pis ! » s'écria Voltaire (2).

n fit bénir son église en grande cérémonie. Son grand Christ sans croix, simple figure en bois* doré où l'on croyait voir les traits du fondateur, attira tous les regards. « Quelle piété ! disait-on. Je l'avais toujours prévu, que ce mauvais plaisant finirait par être dévot (3). » — Nous nous plaisons presque à répéter toutes ces indécentes bouffonneries, auxquelles fait écho la terrible parole que Bossuet appliquait à un autre rieur moins coupable : « Malheur à vous qui riez 1 »

L'église bâtie par Voltaire n'est pas l'église actuelle de Ferney, mais la construction qu'on laisse sur sa gauche en arrivant au château, c et qu'on prendrait, si elle était moins négligée, pour une grange ou pour la loge du portier (4). » Du vivant même de Voltaire, son église ne pouvait contenir que le tiers des habitants de Ferney, dont la plupart étaient protestants, n feignait de s'en affliger ; et, trop vieux pour se faire encore bâtisseur d'églises, ou plutôt aimant mieux bâtir des maisons productives, il laissait le soin d'en faire une autre à la piété de madame Denis (5), qui se hâta de vendre Ferney. Si cette église

(1) A madame de Lutzelbourg, i 1 octobre 1761. — (2) Lettre do 5 Juin, dans tes Mémoires de Bachaomopt du 15 juin 1T77, tX.p. 152 ; Mémoires de Wagnière, t» I, p. 412. — ;(3) A LaJMarche, 23 décembre 1761 (dans M. Foiaeet). — (4) M. Foiaeet, p. 272. —(5) Mémoires de Bachaumont do 15juln(17T7, t X, p. 151

était si petite, c'est que Voltaire avait rétréci les proportions de l'ancienne, pour en pouvoir employer tous les matériaux (1). Et, en effet, un mémoire autographe conservé à Saint-Pétersbourg, dans un portefeuille qui contient toutes les pièces relatives à cet édifice, dit expressément qu'il devait être construit sur de telles dimensions, que « les mêmes bois de charpente et menuiserie de l'ancienne église pussent servir à la nouvelle, avec mêmes fenêtres et même portail (2). »

Comme appendice à cette église, Voltaire, qui appelait tombeaux tous ses séjours, s'en fit construire un véritable, tout petit, fort propre et sans luxe, de bonne pierre de roche, et d'une simplicité convenable à un philosophe (3). Il exigea qu'on prit la mesure de sa bière, comme un tailleur prend la mesure d'un habit ; et, pendant que le maçon le toisait : « Au moins, disait-il, on ne m'accusera pas d'à voir manqué de précaution (4). » Gomme le tombeau était moitié dans l'église et moitié dans le cimetière : « Les malins, continuait-il, diront que je ne suis ni dehors ni dedans (5). » Ce tombeau devait rester vide, aussi bien que le ridicule cénotaphe en faïence dressé dans le salon par le marquis de Villette pour y loger son cœur, avec l'inscription plus ridicule encore :

Son esprit est partout, mais son cœur est ici.

L'établissement du seigneur histrion n'eût pas été complet, si, avec son église et son ch&teau, il n'eût pas bâti un théâtre. Il en bâtit donc un, fort joli à son goût, comme tout le reste, et il y célébra ses mystères avant d'avoir entendu la messe dans son église (6).

(1) Biographie des hommes célèbres du département de l'Ain, par M. Depery, t. I, p. 131. — (2) Léouzon Leduc, Études sur la Russie, p. 350.— (3) A Ximenôs, 3 février; à Taules, l«r mai 1766 ; à Mario, 19 août 1768. — (4) Duveroet, p. 249. — (5j Lettre de Ferney du 5 juin 1777, dans les Mémoires de Bachaumoot do 15 juin, t. X, p. 151. — (6) A Bernis, 26 oct. 1761. — Voltaire, néanmoins, allait tous les dimanches à la messe afin de s'y faire encenser (i Dalembert, 6; à d* Arpentai, 30 janvier 1761) ; il rendait le pain bénit en personne le jour de Pâques, et y joignait une très-bonne brioche pour le curé (à madame du Bocage, 27 décembre 1758; à d'Argeotal, 22; à Dalembert, 27 avril 1768; Wagnière, Mémoires, t. I, p. 71).

Ainsi installé, il se mit à tous ses métiers de seigneur et d'industriel, de philosophe et d'histrion, de patriarche et de rimailleur. Il arma son château comme une forteresse féodale ; et, secondé par le père Adam, « qui ne tirait pas mal son coup de fusil, » muni lui-même d'une petite baïonnette, entouré de tous ses gens sous les armes, il attendit de pied ferme les contrebandiers ou les brigands delà troupe de Mandrin (1).

Dans un pays propre à fournir d'excellents chevaux et dépourvu de haras, il voulut avoir le sien. Il s'était procuré huit vieilles cavales, qu'il trouvait fort belles, et il avait avec lui son parent Daumart, qui lui paraissait avoir beaucoup de talent pour les haras. Son sérail prêt, il lui manquait un sultan, et il en demanda un au marquis de Voyer, intendant des écuries du roi . Pour se feire respecter de tous les palefreniers d'alentour, il demandait à prendre le titre pompeux de capitaine ou de directeur des haras dans le pays de Gex, et il pria le marquis de Voyer de lui en envoyer la patente. Pour lui, il avait assez de l'honneur du titre et de la fonction, et du plaisir de rendre service au pays ; mais, si le marquis était content, on pourrait donner un petit appointement à Daumart (2). Or, ce Daumart étant à sa charge, les sacrifices qu'il faisait pour lui auraient été allégés d'autant. Le marquis se moqua sans doute de l'entrepreneur de haras ; et Voltaire, tenant à son projet, fit l'emplette d'un vieil étalon danois, qu'il donna pour compagnon à ses vieilles cavales. Il n'en résulta que des scènes d'une indécence intraduisible, auxquelles l'impudique auteur du chant de Y Ane forçait d'assister tous ses visiteurs, et de préférence les femmes et même les toutes jeunes filles. Huber en fit une découpure, qu'il envoya à Paris pour associer les salons philosophiques aux sales plaisirs de Ferney (3).

Cet Huber est particulièrement célèbre pour son habileté à reproduire la figure de Voltaire, qu'il découpait les mains derrière le dos, sans ciseaux quelquefois, en déchirant une carte

(1) A Fabry, 28 et 29 janvier, et 3 février 1765 {Recueil de 1860). — (2) Au marquis de Voyer, 16 décembre 1757 (Recueil de 1860), et 5 mal 1758 (Recueil de 1856). — (3) Grimm, Corr$sp. Ittt., août 1764, t. IV, p. 177.

en différents sens ; il avait même réussi à diriger les dents de son chien et de son chat autour d'une mie de pain aplatie ou d'une tranche de fromage, de manière à en tirer le profil du patriarche. C'est tout au plus si le patriarche était content de ce travail sur sa figure, partagé entre un artiste et un animal. Il se ficha tout à lait, quand Huber, laissant les ciseaux pour le pinceau, qu'il maniait moins habilement , se fit son historiographe, et entreprit une suite de tableaux représentant sa vie domestique : Voltaire au milieu de ses vassaux, Voltaire à table, Voltaire au saut du lit, etc. Voltaire au saut du lit était particulièrement grotesque, et Huber ne reçut son pardon qu'en 1769, à l'occasion d'uit autre saut du lit, où il avait peint le courtisan de Catherine II, couché, malade, n'ayant plus qu'un souffle de vie, et se relevant dans tout le feu de sa première jeunesse pour recevoir les envoyés de sa Sémiramis, qui lui apportaient une botte d'ivoire à gorge d'or, enrichie de brillants et du portrait de la Gzarine, tournée de sa propre main, plus une lettre enthousiaste et une pelisse magnifique (4).

Quelques années plus tard, Denon fut moins heureux. En 1775, il avait apporté à Ferney toute la coquetterie de son esprit ; et Voltaire, en le recevant, avait mis un peu de la vieille coquetterie du sien. Mais Denon eut la fantaisie de dessiner le portrait de Voltaire, et le malheur de le faire ressemblant. Ayant achevé son dessin à Paris, il l'envoya à Ferney, avec une lettre pleine de compliments. « Je ne sais pourquoi vous m'avez dessiné en singe estropié, » lui répondit Voltaire. De là des récriminations de six mois, au bout desquels Denon oublia tout dans l'ambassade de Naples (2).

(1) Grimm, Corre$p. litt., mars 1769, t. VI, p. 348, et novembre 4772, t. VIII, p. 350; Comtn. hitt., Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, p. 379.— (2) Éloge de Denon, par le marquis de PaBtoret, Journal de* Débat* du 27 octobre 1851.

PÈLERINAGES A FERNET

Puisque le sujet nous y conduit, faisons, nous aussi, ce pèlerinage de Ferney, une des grandes folies du xviii* siècle. Durant vingt ans, Ferney fut la métropole de l'Europe, et reçut la visite et le tribut d'hommages du monde entier. La Mecque encyclopédique , tous les sectaires, hommes et femmes, princes et particuliers, prêtres et peuple, se croyaient obligés d'en faire le pèlerinage au moins une fois en leur vie. On feignait quelquefois de se rendre au temple d'Épidaure ; mais, en réalité, le but du voyage était le temple d'Apollon, et c'était Voltaire qu'on allait voir, plutôt que Tronchin (1). On faisait exprès le voyage ; en se rendant à une ambassade, à un poste quelconque, même à Rome, on se détournait pour aller à Ferney. Un tour de France ou d'Europe était incomplet si l'on n'avait passé par là, et il n'était pas permis de rentrer à Madrid, à Londres, à Stockholm, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, à Paris surtout, sans pouvoir répondre affirmativement à cette question : t Avez- vous

vu Voltaire ? »

Voir Voltaire, ce n'était pas toujours chose facile. Le Grand- Lama, pour se faire désirer et respecter davantage, se rendait quelquefois invisible. Guibert, l'auteur du Connétable de Bowrbonj et le rival heureux du bâtard Dalembcrt auprès de la bâtarde Lespinasse, passa huit jours à Ferney sans réussir aie voir. En partant, il remit ce quatrain à un valet :

Je crojils voir ici le vrai dieu do génie, L'entendre, loi parler, l'admirer en tout point; Mais, tout semblable an Christ en son Eucharistie, On lé mange, on le boit, et l'on ne le voit point.

Piqué par cette pointe d'idolâtrie et de sacrilège, Voltaire

(i) A Berois, 11 octobre 1761.

attelle, court, réjoint Guibert, l'embrasse, le ramène à Ferney et l'y garde longtemps.

Un jour, un inconnu se présente, demande à le voir, et ce dialogue s'engage : « Dites que je n'y suis pas. — Mais je l'entends. — Dites que je suis malade. — Je lui tftterai le pouls, je suis du métier. — Dites que je suis mort. — Je l'enterrerai ; ce ne sera pas le premier ; je suis médecin. — Voilà un monsieur, bien opiniâtre.... qu'il entre!... Eh Monsieur, vous me prenez donc pour une bête curieuse ? — Oui, Monsieur, pour le phénix. — Eh bien, sachez qu'il en coûte 12 sols pour me voir. — En voilà 24, et je reviendrai demain. » Et l'inconnu reçut bon accueil et fut comblé de politesses (1).

S'il ne voulait pas recevoir, il était suppléé par sa nièce, et on s'amusait encore. Cette petite grosse femme toute ronde, femme comme on ne l'est point, laide à faire peur, menteuse comme son oncle, sans esprit, et voulant paraître en avoir ; criant, décidant, politiquant, versifiant, raisonnant, déraisonnant ; ayant avec cela un petit vernis d'amour masculin qui perçait à travers la retenue qu'elle s'était imposée ; adorant son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme; chérie de cet oncle et moquée sans cesse : cette femme était à mourir de rire (4).

Quelquefois on n'était admis qu'à une réception collective. À une heure indiquée, Voltaire sortait de son cabinet d'étude, et traversait le salon pour aller à la promenade. On se tenait sur son passage, comme sur celui d'un souverain, pour le contempler un instant. Il marchait gravement entre la double haie de ses admirateurs, ou s'écriait d'une voix pitoyable : « Vous voyez un pauvre homme ! » La valetaille, qui n'avait pas été admise au salon, voulait avoir son tour. Elle se raccrochait

(1) Gaberel, Voltaire et les Genevois, p. 18. — Cette anecdote , comme tant d'autres dits et gestes de Voltaire., est racontée de plusieurs personnages : elle remonte au moins, suivant le Menagiana, à l'académicien Bautru. — Voltaire savait congédier ceux qui le menaçaient d'un séjour trop prolongé. L'abbé Cojer, par exemple, ayant témoigné le désir indiscret de rester six semaines à Ferney : « Don Quichotte, lui dit Voltaire, prenait les auberges pour des châteaux, et vous prenez les châteaux pour des auberges (lettre de Ferney du 10 juin, dans les Mémoires de Bachaumont du 18 Juin1 1777, t. X, p. 154). » —(2) Madame d'Épinay, Mémoires, t. III pp. 214 et suiv.

aux grilles du jardin, et le bon seigneur faisait quelques tours

pour elle au milieu des cris répétés: « Le voilà! le voilà (4)! » En règle ordinaire, il fallait être introduit par un ami, Bordes de Lyon ou Tronchin de Genève, ou par une lettre de quelque philosophe, Dalembert, d'Argental, Helvétius ou Dami la ville. Voltaire recevait les intimes dans son lit. « Vous me trouvez mourant, criait-il en leur tendant les bras et les embrassant; venez-vous me rendre à la vie ou recevoir mon dernier soupir? » Les néophytes s'effrayaient; les autres, faits depuis longtemps à ce jeu, les rassuraient d'un signe, jusqu'à ce que Voltaire les rassurât lui-même en se levant ingambe et les conduisant à la promenade (2).

C'était toujours le même accueil : « Vous venez voir un malade à l'extrême-onction , un agonisant qui fait un dernier effort pour vous recevoir. La mort s'est déjà emparée de mes dents, de mes yeux-, de mes oreilles ; comme Fontenelle, j'envoie devant mes gros équipages. » Et il mettait ou faisait mettre la dernière main à son costume : souliers de drap blanc, bas blancs de laine, culottes rouges, deux gilets; robe de chambre et veste bleues, semées de fleurs jaunes et doublées de jaune; perruque grise à trois marteaux ; et par dessus, un bonnet de soie, brodé d'or et d'argent. Ainsi bariolé, il se levait, droit, vif, agile; se mettait en marche d'un pas souple et ferme, et conduisait dans ses jardins. Aux Anglais, il faisait remarquer qu'ils étaient à l'anglaise, et se vantait d'avoir introduit cette mode en France, où tout le monde l'avait saisie avec fureur. Il s'animait peu à peu; et, oubliant ce qu'il venait dédire, qu'il était vieux, malade et mourant, il parlait avec la chaleur d'un jeunehomme, surtout contre Moïse et ses bêtes d'aversion en littérature (3). Voulant savoir à quoi s'en tenir sur ses prétendues infirmités et maladies, les malins se plaisaient à le mettre à l'épreuve. L'un d'eux, dans une promenade, baissa insensiblement la voix, et il se rassura sur ses oreilles. Par quelques observations

(l) Lettre de Feroey <ra 1er septembre 1777, dans les Mémoires de Bachaumônt do 23 septembre, t. X, p. 230. — (2) Marmontel, Mémoires, t. II, pp. 230 et suiv. — (3, Sberiok, Lettres fun voyageur anglais, pp. 136, 137.

sur son jardin, il excita ses cris et ses jurements contre le jardinier, et il cessa de trembler pour ses poumons. En le voyant arracher, tout en jurant, de petites herbes très-fines, cachées sous les feuilles de ses tulipes , qu'il avait toutes les peines du monde, lui jeune homme , à distinguer de sa hauteur, il se convainquit de l'excellence de ses yeux ; et à la facilité avec laquelle il se courbait et se relevait, il estima qu'il avait les mouvements très-souples, les ressorts très-liants, en un mot, et à tout prendre, qu'il n'était, quoi qu'il en dit, ni sourd, ni aveugle, ni podagre (1).

On rentrait, et on s'asseyait à une table richement servie : vaisselle d'argent, armoiries sur toutes les assiettes; cuillers, couteaux en vermeil au dessert; deux services et cinq domestiques, dont deux en livrée. A table comme à la promenade, Moïse et Jésus-Christ, Des Fontaines et Fréron, Nonnotte et Patouillet, Ghaumeix et Jean- Jacques, on ne sortait pas delà; ou si le discours sautait à quelque autre sujet , bien vite le maître le ramenait aux deux points fixes, uniques, de sa conversation comme de ses écrits : la Bible et ses ennemis. Quel dommage qu'avec une mémoire et une présence d'esprit aussi nettes qu'à vingt ans, qu'avec une finesse, une grâce, dont rien n'avait pu émousser, altérer la pointe et le charme, il n'aimât pas mieux régaler ses convives d'anecdotes sur un siècle qu'il avait traversé tout entier, et qui se personnifiait en lui !

Rarement il les admettait à pareille fête. Rarement même il dînait avec eux. Échappant à ses adorateurs par une trappe qui communiquait à la salle des bains, il allait s'enfermer dans sa chambre ou sa bibliothèque, où il vivait d'étude et de régime (2). Très-sobre, le chocolatet le café à la crème étaient, pendant tout le jour, sa seule nourriture, quand la casse, la rhubarbe et les lavements (3), dont Argan lui-même usait avec plus de modération, ne lui tenaient pas lieu de tout. Et cependant il écrivait prose et

(1) Lettre de Ferney du 1" juillet 1769 , dans les Mémoire* de Baochanmoot do 14 juillet, t. IV, p. 269.— (2)Lantier, Voyageurs en Suisse, 1. 1, pp. 263 et suiv. — (3) Chasot, chargé par Frédéric de l'accompagner en voyage, et de payer tous les frais, présenta au roi, à leur retour, une note où des lavements au savon, a deux kreotzere chacun, faisaient une somme assez forte. « Comment diable t s'é~

vers, corrigeait en une même heure des épreuves d'histoire ou de tragédie, de philosophie ou de conte, de science ou de roman; et, malgré la diversité des genres, passant d'une table à l'autre, il faisait sur-le-champ des corrections et des additions considérables (1).

Le soir, il reparaissait au salon, et présidait à la conversation, quand il ne la transformait pas en un perpétuel monologue. Il regardait le parquet en parlant, puis relevait ses yeux vifs, pour s'assurer qu'il était compris. S'il survenait un importun, le sémillant causeur n'était plus qu'un vieillard maussade et moribond; mais si l'étranger était digne de l'entendre, il reprenait avec un nouvel entrain. Il ne faisait pas bon lui déplaire, moins encore bl&mer sesécrits : railleries, calomnies, injures empruntées au vocabulaire des halles pleuvaient alors sur le déplaisant ou le contradicteur. Il était d'autant plus difficile d'y échapper, que le malin vieillard, pour tendre un piège aux naïfs, mettait la conversation sur les ordures dont il avait désavoué la paternité, les flétrissait le premier ; et si quelque étourneau s'associait au blâme, il se retournait sur le malheureux et l'accablait de ses sarcasmes, au grand plaisir quelquefois, plus souvent au grand embarras de la galerie (2).

Les auteurs seuls étaient plus maltraités. H écoutait ordinairement avec impatience la lecture de leurs ouvrages, ne pouvant souffrir d'autre personnalité que la sienne; et sa vivacité, qui ne savait dompter ni régler aucun mouvement, l'empêchait d'écouter jusqu'au bout. L'humeur alors le rendait injuste, forcené, féroce. « Il est comme cela, disait madame Denis pour consoler le malheureux lecteur; on ne peut pas le refondre. » n ne reprenait sa galté que si on l'invitait à réciter quelques-unes de ses tragédies, qu'il déclamait, qu'il criait avec emphase, et en scandant désagréablement les vers (3).

cria le roi, quel compte d'apothicaire me présentez- vous là? — Sire, répondit Chasot, Je n'en rabattrai pas on denier à Votre Majesté, car mon compte est de la plus grande exactitude (Wagnière, Mémoires, t. 1, p. 35). » — (t) Wagnière, Mémoires, U I, pp. 51, 92; — Madame Denis à l'abbé ..., 6 mars 1759 (Recueil <fcl860).— (2)Gaberel, Voltaire et les Genevois, p. 15.— (3)Cbabanon, Tableau de quelques circonstances de ma vie , pp. 129 et sol?.

Il recourait aux farces les plus grotesques pour se débarrasser des auteurs importuns. Barthe avait été conduit à Ferney par Moultou, — un ami pourtant, — pour lui lire son Homme personnel Dès le premier mot, Voltaire s'agite sur son siège ; au dixième vers, grimaces, rires, contorsions ; au deuxième acte, bâillements terribles, colique feinte, retraite atf cabinet. Barthe devait souper et coucher. Madame Denis prend Moultou à part : « Emmenez-le, lui dit-elle; il y aurait une scène à table. » Et Moultou ramène Barthe à Genève. Le lendemain, billet de Voltaire réclamant la continuation de la lecture, avec promesse que l'accident de la veille ne se renouvellerait pas. On retourne à Ferney, et la lecture est reprise. Le deuxième acte est écouté en baillant; au troisième, évanouissement avec tout l'appareil imaginable. « Hélas 1 dit Voltaire en revenant à lui ; si Dieu n'était pas venu à mon secours, j'étais perdu (4) ! »

H se montrait plus aimable envers les femmes, pourvu, toutefois, qu'elles ne fussent pas nièces de l'abbé Terray, qui lui avait retranché ses rescriptions, comme cette dame de Paulze, qui avait eu la maladresse de se faire recommander précisément à titre de nièce de l'abbé : « Dites-lui, fit répondre Voltaire, qu'il ne me reste qu'une dent, et que je la garde contre son oncle (2) ; » pourvu encore qu'elles le louassent avec quelque délicatesse, ce que négligea de foire cette dame qui lui dit à brûle-pourpoint : « Ah ! monsieur, vous avez bien travaillé pour la postérité, » et qui s'attira cette brusquerie : « Oui, Madame, j'ai planté quatre mille pieds d'arbres dans mon parc. »

En général, excité par les femmes elles-mêmes, il agissait plus galamment. Les femmes se jetaient à sa tête, voulaient être chantées par lui, et prenaient au mot ses vers comme sa politesse. Il leur faisait des vers, leur adressait des compliments en face, et se moquait d'elles par derrière. Toutes ne s'y laissaient pas prendre. C'est une femme, une de celles qu'il a le plus choyées, celle qu'il appelait « sa belle philosophe, » et qui, par son impiété et son immoralité, était digne du titre ; c'est madame

(t) Grimm, Corretp. litt., oct. 1777, t. X, p. 96. — (2) Lettre de Ferney du iO juin, dans les Mémoire$ de Bachaumont du 18 juin 1777, t X, p. 153.

d'Épinay qui a écrit : « Je n'aimerais pas à vivre de suite avec lui ; il n'a nul principe arrêté, il compte trop sur sa mémoire, et il en abuse souvent ; je trouve qu'elle liait tort quelquefois à sa conversation ; il redit plus qu'il ne dit, et ne laisse jamais rien à faire aux autres ; il ne sait point causer, et il humilie l'amour-propre ; il dit le pour et le contre, tant qu'on veut, toujours avec de nouvelles grâces à la vérité, et néanmoins il a toujours l'air de se moquer de tout, jusqu'à lui-même. Il n'a nulle philosophie dans la tête ; il est tout hérissé de petits préjugés d'enfants ; on les lui passerait peut-être en faveur de ses grâces, du brillant de son esprit et de son originalité, s'il ne s'affichait pas pour les secouer tous. Il a des inconséquences plaisantes, et il est au milieu de tout cela très-amusant à voir. Mais je n'aime point les gens qui ne font que m'amuser (1). »

Séduites par ses coquetteries, les femmes, la plupart plus que coquettes, qui l'allaient voir, s'abandonnaient au charme. Il était d'usage, surtout pour les jeunes, de s'émouvoir, de s'attendrir, et même de se trouver mal en sa présence. On se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait, on éprouvait ou on feignait le trouble de l'amour le plus passionné. Le calme même le plus respectueux, la politesse même la plus obligeante, étaient pris pour impertinence ou sottise. L'étiquette exigeait qu'on baisât le vieux singe à face ridée ; et, si on y manquait, le vieux singe baisait lui-même la main dans les bons jours, et griffait dans les autres (2).

Si l'on veut voir, dans toute sa naïveté effrayante, l'idolâtrie de tant déjeunes femmes, quelques-unes pures encore et n'ayant pas abjuré Dieu, pour ce vieil impie et ce vieil impudique, il faut lire la lettre ou madame Suard rend compte à son mari de son voyage à Perney (3). Jeune et jolie, elle parle non-seulement du feu de l'esprit et des yeux de Voltaire, mais du charme de sa figure, « dont pas une ride qui ne formât une grâce. » Et elle le traitait en conséquence. Elle le couvrait de caresses, et le vieillard, qui se laissait faire, lui disait : « Vous me gâtez, vous

(4) Mémoires, t III, pp. 243, 244.— (2) Madame de Genlis, Mémoires, t. II, pp. 317 et soiv. — (3) Dans les Mélanges de Suard, t II, pp. 5 et suiv.

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