II
voulez me tourner la tête . » Elle lui demandait sa bénédiction ; oui, la bénédiction d'un vieillard qui avait tout souillé et tout profané, et à cette demande le vieillard répondait en l'embrassant. Rien n'effrayait ni ne repoussait cette jeune femme, ni ses cris de fureur à table, qui faisaient pourtant tressaillir tous les étrangers, ni même les blasphèmes qu'il ne savait pas contenir devant elle. Au salon, dans son cabinet, en voiture, lorsqu'il la menait voir ses établissements et ses fermes, et jusque dans gbn lit, elle continuait de lui prodiguer des caresses. Bien plus que du duc de Guise, la France était folle de cet homme.
C'était une procession continuelle à Ferney . Il y avait toujours au château deux ou trois personnes de Paris, qui restaient un mois, six semaines. A peine parties, elles étaient remplacées. Avec les châtelains, les visiteurs de Genève, pas de jour où il n'y eût douze ou quinze personnes à dîner, avec ou sans Voltaire, qui ne paraissait guère qu'un moment, avant ou après le repas (4). Voltaire parle souvent de soixante, quatre-vingts, et même cent personnes, maîtres, ouvriers, domestiques, qu'il avait à nourrir chaque jour; et, quoique les récits des voyageurs fassent grande diminution sur ces chiffres, il est certain que, pendant les années tumultueuses de Ferney, il y eut là un va-et-vient continuel et nombreux de toutes sortes de personnages.
Nous avions commencé à dresser une liste de tous les pèlerins plus ou moins célèbres qui passèrent par Ferney, mais nous avons dû bien vite y renoncer. Ducs et pairs de France, lords et pairs d'Angleterre surtout, princes et grands seigneurs d'Espagne et d'Italie, de Danemark et de Suède, de Prusse et de Russie, de toutes les cours grandes ou petites d'Allemagne : les noms seuls, avec un mot pour caractériser chacun, exigeraient un vaste armoriai; il y faudrait les in-folio du P. Anselme.
Un ou deux princes seulement, fort désirés de Voltaire, refusèrent ou furent empêchés de lui faire une visite. En 1775, Monsieur, depuis Louis XVIII, le seul voltairien de la vraie maison de Bourbon, eut la fantaisie de visiter Genève et de passer par Ferney, et Voltaire en tressaillit d'espérance et de joie ;
(l) Voyagts de John Moore, t. I, pp. 183 et suiv.
mais le roi Louis XVI détourna son frère de voyager dans ces cantons (1).
Deux ans plus tard, Joseph II voyageait en Suisse, sous le nom de comte de Falkenstein. A Paris, il avait vu Buffon ; à Lausanne, il vit Haller, et Voltaire, qui se mettait beaucoup au-dessus de Haller et de Buffon, espérait bien qu'il voudrait voir et entendre à Ferney «l'homme du siècle.» Ainsi lui avait écrit Frédéric (2) , et, au rapport de Wagnière, il avait répondu : « Je suis sûr que non. » C'est bien ce qu'il écrivit à ses amis de Paris et d'ailleurs (3), mais il y comptait comme Frédéric, comme tout le monde. Aussi fit-il de grands préparatifs pour recevoir l'Empereur. Suivant une lettre de Bonnet à Haller, il fit enlever toutes les pierres sur la portion de la route qui joignait Versoix à Ferney. Il assembla tous ses amis, tous les notables des environs, pour grossir sa cour et assister à l'entrevue, n composa des vers, que mademoiselle de Varicourt devait réciter. Lui-même, à l'heure présumée de la visite impériale, il se tint au salon en toilette splendide. Cependant l'Empereur, qui se rendait de Lausanne à Genève, s'arrêta à Versoix, ville rivale de la colonie de Ferney, et il eut l'affectation cruelle d'en visiter les arsenaux et les fabriques. En sortant de Versoix, il ne se détourna pas, quoique un poteau, placé à l'angle du chemin, portât en lettres énormes : Route de Ferney, et il fila droit sur Genève. Deux horlogers, pourtant, députés de la colonie, sinon du maître, avaient couru au-devant de lui, et l'un d'eux, montant sur le marchepied de la voiture, lui avait demandé s'il ne viendrait pas voir M. de Voltaire. 1 1 L'Empereur ne dit jamais où il va, » s'était contenté de répondre Joseph II; et il avait continué sa route. Cependant les heures s'écoulaient, et le temps paraissait long dans le salon de Ferney. La conversation commençait à languir, quand un ami venant de Genève, qui ignorait tout, entre et dit : « Il y a bien du mouvement dans la ville; Joseph II vient d'arriver; tout le peuple est assemblé
(1) Mémoires de Bachaumont du 7 septembre 1775, t. VIII, p. 195. — (2) Frédéric à Voltaire, 17 juin 1777. — Le 28 juillet, Frédéric écrivait dans le même sens à Datembert, en ajoutant que « oette visite impériale donnerait au patriarche plusieurs années de vie. » — (3) A d'Argenoe de Dirac, 27 juin 1777.
autour de son auberge; mais il part demain matin. » On se regarde interdit. Voltaire sort à pas de loup ; bientôt, pâle, en robe de chambre et en bonnet de nuit, il entr'ouvre la porte, et d'une voix cassée : « Qu'est-ce que tous ces importuns font là î Ne laissera-t-on pas mourir en paix un pauvre vieux malade comme moi ? » Wagnière ajoute qu'il congédia la foule assemblée autour du château, en disant : « Ne vous l'avais-je pas annoncé (4)? » Il fallut apprendre la triste ^nouvelle aux correspondants, et dissimuler la déconvenue et le dépit. Voltaire rejeta tout sur le compte de son âge, de ses maladies, qui l'avaient empêché de se trouver sur la route de l'Empereur, et ne lui auraient même pas permis de le recevoir ; sur le compte des deux horlogers, dont l'excès d'impertinence avait dégoûté, etavec beaucoup de raison, le prince de venir à Perney (2); il écrivit même, s'il faut en croire Wagnière, à Cobentzel et à Colloredo, pour les prier d'excuser ces impertinents auprès de leur maître. En vain Frédéric, qui lui avait donné de si belles espérances, chercha-t-il à le consoler, en lui disant qu'à la place de l'Empereur, il aurait mieux aimé voir un Voltaire, que des siècles ne suffisent pas à produire, que des arsenaux, qui se rencontrent partout ; que Joseph II s'était fait plus de tort qu'il ne lui en avait fait; qu'une telle visite pouvait flatter la vanité d'un homme ordinaire, et qu'un Voltaire était au-dessus de ces petitesses (3) : très-petit et très-vain, Voltaire n'accepta pas cette fiche, et il garda rancune à l'Empereur ou plutôt à l'Impératrice, à sa « chère Marie-Thérèse », très-peu philosophe, qui avait défendu à son fils de voir le patriarche de l'impiété.
C'est par cet épisode que se termine l'histoire des pèlerinages de Ferney. Dans cette folie contagieuse qui avait gagné toutes les cours, deux princes au moins gardèrent leur bon sens : Marie-Thérèse d'Autriche et Louis XVI de France.
(!) Wagnière, Mémoires, 1. 1, p. 417 ; Mémoires de Bachaumont, 23 et 26 juillet, 9 août 1777, t. X, p. 178, 181, 195 ; Gaberel, Voltaire et Us Genevois, p. 17. — (2) A de Lisle, 23 juillet 1777 ; à Florian, même jour (Recueil de 1856); à d'Argeotal, 4 août; à La Touraille, 18 août 1777. — (3) Frédéric à Voltaire. 13 août; à Dalembert, 13 août et 5 octobre 1777.