VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Ce théâtre si cher, qui l'avait mis mal avec les magistrats et les pasteurs genevois, le brouilla avec J.-J. Rousseau, et sa brouille avec Rousseau acheva de le brouiller avec Genève.
Établi à l'Hermitage en 1756 , Jean- Jacques avait secondé ses concitoyens dans leur lutte contre Voltaire. L'année suivante, Dalembert, mandé aux Délices sous prétexte de [consulter Tronchin, écrivit, sous la dictée de Voltaire, le fameux article Genève de l'Encyclopédie, où était exprimé le regret que Genève fût privée de représentations théâtrales. Rousseau vit bien d'où partait le coup, et il rédigea sa Lettre sur les Spectacles (1758), adressée à Dalembert, mais dirigée contre Voltaire. Cette lettre était une inconséquence de la part d'un auteur d'opéras et de mauvaises comédies, et Voltaire aura soin de la relever (2); elle ne mit pas moins le grand comédien dans une vive irritation. Voltaire dissimula d'abord; il a même prétendu que, sachant Rousseau persécuté à Paris, il lui offrit une retraite près de Ferney (3), et qu'il ne reçut de Rousseau que cette réponse : « Je ne vous aime point , Monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu. Vous avez aliéné de moi
(1) A d'Argentil, 12 juin et 5 août; à madame de Saint- Julien, 12 et 24 juin ; an comte de Schomberg (Recueil de 1856), 29 juillet 1776 ; Wagnière, p. 88. — (2) A Dalembert, 19 mars 1761. — (3) A Home, 24 octobre 1766.
mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux. C'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, parce que vous l'avez voulu.... (1)»
Cette lettre, écrite à une autre occasion, était une déclaration de guerre. Voltaire n'y fit pas de réponse directe, mais il chercha dans le monde entier des ennemis à Rousseau, et il se prépara à l'écraser sous un tas de libelles. Rousseau lui fournit un nouveau prétexte. En 1760, avaient paru les Dialogues chrétiens (2), petite infamie composée à Perney, que Voltaire eut l'infamie plus grande d'attribuer au pasteur Jacob Vernet. Le 29 novembre, Rousseau écrivit à ce pasteur : « Ainsi donc la satire, le noir mensonge et les libelles sont devenus les armes de M. de Voltaire. C'est ainsi qu'il paye l'hospitalité dont, par une funeste indulgence, Genève use envers lui. Ce fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par ses talents, si vil par leur usage, laissera de longs et cruels souvenirs parmi nous.... » Répandue à Genève, cette lettre arriva jusqu'à Voltaire, qui ne cessa dès-lors d'insulter et d'amoindrir Rousseau. Il publia, sous le nom de Ximenès (3), ses Lettres sur la Nouvelle Hèloïse (4), qu'il se fit adresser à lui-même, dans lesquelles il tournait en ridicule, non-seulement l'ouvrage, où il y a bien du ridicule en effet, mais l'auteur, chez qui le ridicule ne manquait pas non plus ; seulement il le faisait avec un excès dégoûtant. Et il en sera, désormais, toujours ainsi. Rousseau n'est plus pour lui qu'un «polisson malfaisant, » qui cabale pour l'empêcher d'avoir un théâtre, ou du moins empêcher ses concitoyens d'y aller : a action d'un coquin qu'il ne lui pardonnera jamais. » C'est « un
(1) 17 juin 1760. — (2) Œuwet de Voltaire, t, XL, p. 154. — (3) A d'Argeotal, 16 février; à Damila ville, 18 et 27 février, 19 mire et 22 avril ; à madame de Fontaine, 27 février ; à Cideville, 26 mars 1761. — (4) Œuvres, t. XL, p. 203.
archi-fou, né avec quelques demi- talents, qui aurait eu peutêtre un talent tout entier s'il avait été docile et honnête; qui aurait pu être quelque chose, si , au lieu de feire bande à part, il s'était laissé conduire ; » un « malheureux sophiste, qui n'a pas écrit douze pages de suite où il y ait du sens commun. » En vain Dalembert (9 avril 1761) Fengage-t-il à ne pas désunir « le petit troupeau ; » en vain lui présente-t-il Jean-Jacques comme « un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre ; qu'il ne faut, par conséquent, ni guérir ni outrager : » non, il ne veut certes pas guérir, mais il outragera ce Rousseau, « qui mériterait au moins le pilori, s'il ne méritait pas les petites-maisons ; » ce fou « qu'on garde à vue avant de le transférer àBedlam; » ce brouillon, ce délateur, qui a « profité de son goût et de celui de sa nièce pour les spectacles pour exciter contre lui les magistrats et les pasteurs , et qui a fini par le chasser des Délices ; » cette « âme pétrie de boue et de fiel, ce Judas de la troupe que le mépris seul et l'opprobre sauvent de la haine ; » ce « petit singe de la philosophie, fort bon à enchaîner et à montrer à la foire pour un schelling ; » ce « Diogène; » moins encore, ce « descendant direct, et descendant enragé, du chien de Diogène et de la chienne d'Érostrate, etc., etc. (1) » Diogène surtout, tonneau de Diogène, il ne sort pas de là. Le joli vocabulaire ! la charmante liste qu'on ferait des noms des philosophes, en y accolant les gracieuses épithètes, bien méritées la plupart, qu'ils se sont libéralement octroyées! Voltaire avait contre Rousseau deux principaux griefs : d'avoir voulu empêcher son théâtre, et, — comme Richelieu le reprochait à Corneille, — de n'avoir pas l'esprit de suite; deux crimes également impardonnables, que l'histrion , que le patriarche lui fit cruellement expier. En 1762, sous le titre d'Idées républicaines par un citoyen de Genève (2) , il fit la satire
(1) A madame d'Epinay, 19 février; à Dalembert, 19 mars, 20 avril, 20 octobre; à Damilaville, 19 mare, 22 avril 1761 ; à Cideville, 21 juillet 1762 ; à Helvetius, 27 ; à Rocbefort, 29 octobre, à Taules, 6 novembre ; à Damilaville, 12 novembre 1766 ; à Pexay, 5 janvier 1767; et dans le Recueil de 1856 : à Bordes, 4 mars 1765; à Damilaville, 6 mars 1765, 5 et 16 septembre 1766, etc., etc.— (2> Œuvre» de Voltaire, t. XL, p. 567.
plutôt que la réfutation du Contrat social, par l'altération déloyale des pensées et des textes; — ce qui n'empêche pas le Contrat social d'être un livre mauvais et absurde; — et lui, qui tout à l'heure accusera Rousseau de l'avoir dénoncé, le dénonçait comme ayant insulté dans ce livre le roi et ses ministres (1). Plus tard, les Corses ayant eu la bizarre idée de demander à Jean- Jacques un plan de gouvernement, il nia d'abord le fait; puis il fit courir le bruit que c'était une mystification, et même qu'il avait, lui Voltaire, mis en jeu Paoli, pour mieux faire tomber Rousseau dans le piège (2). En même temps il disait partout que Rousseau avait été valet, et non secrétaire de notre ambassadeur à Venise. Rousseau lui ayant écrit, le 31 mai 1765, qu'il en avait menti, il se procura , par le chevalier de Taules, secrétaire de notre plénipotentiaire à Soleure, trois lettres de 1744, dans lesquelles Rousseau, comme Voltaire lui-même en plusieurs cas semblables , se disait domestique de l'ambassadeur Montaigu, terme dont il abusa (3). En renvoyant à Taules les lettres originales, il demanda la permission d'en faire imprimer un extrait, et de mettre au bas : « Par ordre exprès du ministère de France; » car c'était un opprobre pour ce ministère que Jean-Jacques eût été secrétaire d'ambassade. Taules et Beauteville étaient priés d'en parler à Ghoiseul et à Praslin, dont il fallait le consentement pour la publication de pièces tirées du dépôt des affaires étrangères ; et, ce consentement ne lui ayant pas été accordé, il passa outre, ce qui fut trouvé mauvais. Que lui importait? il avait publié « la honte de Jean- Jacques (4) l »
En cette même année 1766, avait paru en anglais une Lettre de M. de V. à M. /.-/. R., désignée souvent sous le titre de Lettre au docteur Pansophe. Elle était probablement l'œuvre de Bordes de Lyon, un ami de Voltaire (8). Presque simultanément, un Exposé succinct de la contestation élevée entre Hume et Jean- Ci) À Damilaville, 12 novembre 1766.— (2) A Bordes, 4 mars 1765 ; — J.-J. Rousseau à Butta-Foco, 26 mai 1765 ; & 'madame de Verdelin, 3 février 1765. — (3) A Damilaville, 11 août 1766. — (4) A Taules, 6 novembre 1766 et 14 décembre 1767; àd'Argental, 7 novembre 1766. — (5) AMarmontel, 20 décembre
Jacques ayant été publié à Londres et traduit en français par Suard, Voltaire en prit occasion d'écrire à Hume , auteur de Y Exposé y une longue lettre, dans laquelle, sous prétexte de se défendre de la Lettre au docteur Pansophe , dont il avait été accusé d'être l'auteur, il racontait l'histoire, — reproduite en dix endroits de ses œuvres, — de ses rapports avec Jean-Jacques, ou, pour mieux dire, ressassait tous ses griefs contre son adversaire. Cette lettre, il ne manqua pas de la publier, avec accompagnement de notes injurieuses et des lettres de 1744(1), et il se vanta d'avoir * vengé la patrie (2) ! »
Revenons à l'année 1762, au cœur du débat, ce qui nous introduira dans l'histoire des troubles de Genève, dont Voltaire sut tirer un si merveilleux parti. Cette année-là, Jean- Jacques publia son Emile. Avant de l'avoir lu, Voltaire écrivait : « Je n'ai point encore cette Éducation de l'homme le plus mal élevé qui soit au monde... Ce polisson s'avise d'écrire sur V Éducation! mais auparavant il eût fallu qu'il eût eu de l'éducation luimême (3) ! » Et, après l'avoir lu : « C'est un filtras d'une sotte nourrice en quatre tomes, avec une quarantaine de pages contre le christianisme des plus hardies qu'on ait jamais écrites ; et, par une inconséquence digne de cette tête sans cervelle et de ce Diogène sans cœur, il dit autant d'injures aux philosophes qu'à Jésus-Christ; mais les philosophes seront plus indulgents que les prêtres (4). » On voit l'indulgence du chef des philosophes!
En ce temps, le ministre de la philosophie, le duc de Choiseul, qui poursuivait la destruction des Jésuites , songea à donner une compensation aux dévots par la destruction de Genève. Ne pouvant l'attaquer à force ouverte , il voulut la ruiner par l'établissement rival de Versoix. Pour désarmer le ministre qui accusait hypocritement les magistrats de Genève d'avoir condamné des livres de Voltaire déjà flétris par la Sorbonne, le Conseil s'imagina qu'il ferait un acte de politique agréable en con-
(1) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 514. — (2) A Damlla ville , 42 novembre 1766. — (3) A Dwnilaville, 4 juin; à Ruffey, 27 juin 1762. — (4) A Damilaville, 14 juin 1762.
damnant Emile, condamné par le Parlement. Cette idée fut conçue par les magistrats commensaux de Ferney, et exécutée malgré une minorité favorable à Jean-Jacques, ou plutôt ennemie de Voltaire, chez qui tout s'était machiné. Le 19 juin 1762, Emile fut brûlé à Genève, et, le 11 juillet, l'envoyé de la République à Paris écrivait que Son Excellence, le duc de Choiseul, avait daigné en exprimer sa satisfaction.
Cet auto-da-fé politique mit le feu à Genève. Des citoyens, qui prirent le nom de Représentants, portèrent leurs griefs au Conseil, qui se crut en droit de répondre négativement sans en appeler au Conseil général. De là le nom de Négatifs, donné à ces magistrats républicains, qui, par leur principe du veto absolu, professaient l'absolutisme et l'infaillibilité en matière politique. Hais le procureur général Tronchin, leur organe, donna le mot de la situation : « Eh I messieurs, dit-il aux Représentants, si maintenant notre silence est forcé par les circonstances, la politique et la sûreté de l'État, il y a peu de justice de votre part à en faire la matière d'un reproche (1). » Et Tronchin chercha & justifier son parti et la brûlure d'Emile par ses Lettres de la Campagne.
Rousseau répondit par ses Lettres de la Montagne, dans lesquelles, sachant bien qui avait allumé le bûcher d'Emile, il demandait pourquoi on ne brûlait pas également les impiétés de Voltaire. Lorsqu'on porta à Voltaire un exemplaire de ces Lettres : « Vous me rendez service, dit-il ; je vais les dévorer. Je vous conjure de faire en sorte que je puisse faire la paix avec Rousseau (2). » Et, en effet, il affecta de blâmer les magistrats d'avoir brûlé Emile ; il plaignit tout haut Jean-Jacques, et se dit « très-fâché que M. le marquis de Ximenès l'eût tourné en ridicule (3) ! »
Or, il venait de publier, — sous le nom de Vernes, il est vrai, qui s'en fâcha, — le Sentiment des Citoyens (1764) (4), où il représentait Jean-Jacques dévoré par « une maladie honteuse et
(l)Gaberel, Voltaire et Us Genevois, pp. 3946. — (2) Gaberel, Rousseau et Us Genevois, p. 48. — (3) A Dalembert et à la maréchale de Luxembourg, 9 janvier 1765. — (4) Œuvres de VoUaire, t. XL1I, p. 75.
traînant une gaupe de village en village ; » où il dénonçait, dans les Lettres de la Montagne, tout ce qui allait contre les miracles de « notre Sauveur, » contre ces prodiges « que Jésus-Christ daigna opérer pour établir notre religion, » et tant d'autres choses qui « font frémir; » où il accusait Rousseau, — chose plus dangereuse, — de vouloir renverser la constitution genevoise et où il invoquait contre lui le glaive des lois: « n faut lui apprendre, disait-il, que si Ton châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. » Cruelle vengeance de la spirituelle et piquante prosopopée, où Jean- Jacques, faisant prêcher par Voltaire la tolérance aux Genevois, les exhortait à avoir pour Emile la même indulgence que pour le Sermon des cinquante, « libelle le plus violent qu'on ait jamais fait contre la religion chrétienne, » et que pour « les jeux badins de ses vieux ans (1). »