‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 38 sur 80 · VOLTAIRE ET LES TROUBLES DE GENÈVE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET LES TROUBLES DE GENÈVE

Cependant Voltaire prenait fait et cause dans les troubles de Genève, et se faisait des alliés des plus vils citoyens. D y avait alors un horloger, nommé Robert Covelle, qui avait corrompu sa servante, Catherine Ferbot, et en avait eu un enfant. Cité devant le Consistoire, et sommé de s'agenouiller, suivant l'usage, pour recevoir la réprimande et son pardon, il refuse et demande une semaine de réflexion. Au bout de quinze jours, il refuse encore, et présente un mémoire qu'il avoue sorti de la fabrique de Perney. Il avait été conduit à Voltaire, qui ne rougit pas de se faire le patron d'un pareil misérable. D eut ses entrées libres à Ferney, et, quand il s'y présentait, les portes s'ouvraient à deux battants devant lui, et on lui faisait fête. Voltaire ne rappelait en cérémonie que « M, le fornicateur, > et ses gens, croyant que c'était un nomde dignité, ne l'annonçaient plus que

(1) Lettre cinquième.

sous ce titre, ce qui donnait lieu aux bouffonneries les plus indécentes. Ce Covelle, le bourgeois le plus mal tourné de Genève, fut transformé en beau Covelle, en Antinous, et devint le héros de la Guerre de Genève (1).

A l'aide de matériaux fournis par quelques Genevois, Voltaire avait composé le mémoire présenté par Covelle. Il le publia, et alluma ainsi une guerre de brochures, dans laquelle périt la génuflexion. Mais il garda Covelle, et, au prix d'une subvention annuelle de trois cents francs, il acheta le privilège d'imprimer sous son couvert une foule d'écrits impies et obscènes. C'est sous le nom de Covelle, qu'il publia, en 1766, la plupart de ses vingt Lettres sur, ou plutôt contre les Miracles (2), à l'occasion des Considérations sur les Miracles du pasteur Claparède. Ces Lettres, il en nia la paternité, et se fit donner un certificat par Covelle, qui s'en reconnaissait l'auteur, n prétendit môme que les curés de ses terres, sachant le bien qu'il y avait fait, et les bons exemples qu'il y avait donnés, venaient de lui délivrer une attestation d'honnôte homme, de bon chrétien, et de bon citoyen (3).

Continuant son métier de semeur de zizanie, il prenait le parti du peuple contre les magistrats, et il engageait ses amisde Paris à répandre dans le public que les citoyens avaient raison (4) : non qu'il voulût tout brouiller, comme Jean-Jacques ; mais plutôt, « en bon voisin, s'il était possible, il cherchait à tout concilier (5). » Comme on le connaissait bien, on lui adressa et dédia une ode, suivie d'une dissertation sur le gouvernement de Genève, où la magistrature était fort maltraitée. Aussitôt il écrivit au conseiller Tronchin une lettre pour se laver « de tout soupçon d'esprit de parti, » et il l'envoya à d'Argental (13 novembre), le priant de la montrer au duc de Praslin, en cas de besoin, « afin qu'il ne perdit pas tout le fruit de sa sagesse. » Or, dans cette lettre, il se posait en homme « tolérant,

(1) Grimm, Corresp. Un., novembre 1768, t. VI, p. 192. — Voir aussi Gaberel, Voltaire et les Genevois, pp. 51 et suiv. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 143. — (3) a Damilaville, 13 ; à d'Argental, 17 Janvier 1766. — (4) A Damija ville et à Dalembert, 16 octobre 1765. — (5) Au marquis de Florian, 1" novembre 1765.

impartial, ami de la paix, » et lui, le boute-feu, il s'offrait comme médiateur, et il invitait deux magistrats des plus conciliants et deux des plus sages citoyens à venir dîner chez lui pour s'entendre, avec un avocat en qui les deux partis auraient confiance. Le môme jour, il écrivait dans le même sens une lettre ostensible à ce Damilaville, à qui, le 16 octobre précédent, il avait adressé une lettre confidentielle contre les magistrats. On est venu, en effet, chez lui. Il fait des efforts pour éteindre le feu allumé par Jean-Jacques. Il a mis par écrit un plan de pacification qu'il fout montrer à deux avocats de Paris, pour savoir s'il ne répugne en rien au droit public et au droit des gens ; puis à Hennin, nommé résident de France à Genève, au marquis de Ghauvelin, au duc de Praslin. Si Praslin l'approuve, il le proposera au conseil de Genève, et ce sera un préliminaire de la paix que Hennin fera à son arrivée (1).

Ce diable d'homme joua si bien son double jeu, qu'il se fit remercier à là fois par les magistrats et par les citoyens. Ensuite il passa la négociation à Fabry, maire de Gex, chargé des affaires en attendant Hennin; et, sans renoncer entièrement à jeter encore un peu d'eau sur les charbons de Jean-Jacques, il faisait son sacrifice de premier rôle, se flattant que Praslin agréerait sa conduite, et que Hennin n'en serait pas mécontent (2). En réalité, il s'effaçait parce qu'on soupçonnait à Paris sa perfidie, et il se tirait à temps de la bagarre (3).

Hennin à peine arrivé, il lui remit un mémoire rédigé par des avocats de Paris (4). Berne et Zurich ayant déjà envoyé des médiateurs, il voulut foire nommer Hennin, qu'il venait de gagner, plénipotentiaire pour la France, et il recommanda bien « de foire valoir un peu auprès du duc de Praslin la manière franche et désintéressée dont il s'était conduit avec ses voisins avant l'arrivée du Résident (8). » A défaut d'Hennin, il songea à d'Argental, qu'il aurait eu bien mieux encore à sa discrétion (6). On nomma le chevalier de Beauteville, déjà ambassadeur de France

(1) A d'Argental, 29 novembre 1765. — (2) A d'Argental, 29 novembre et 2 décembre; à Damilaville, 20 décembre 1765.— (3) A Damilaville, 9; à d'Argental, 14 décembre 1765. — (4) A Hennin, 17 décembre 1765. — (5) A d'Argental et à Hennin, 21 décembre 1765. — (6) A d'Argental, 3, 13, 15 et 17 janvier 1766.

en Suisse. Au moins pria-t-il le duc de Praslin de le recommander auprès du chevalier. Il avait quelque bien dans Genève ; ses terres étaient aux portes de cette ville; beaucoup de Genevois étaient dans sa censive : il avait donc intérêt à être appuyé par l'ambassadeur de France (1). Il était bien autrement intéressé, nous l'allons voir, dans la question.

Chose singulière, Rousseau, en quittant la Suisse pour toujours, avait engagé ses amis de Genève à se jeter dans les bras de Voltaire ; et, en effet, les Représentants réclamèrent l'appui du seigneur de Ferney auprès du chevalier de Beauteville et de son secrétaire, le chevalier de Taules, prévenus l'un et l'autre en faveur des Négatifs. Ils allèrent à Ferney , où ils lurent la lettre par laquelle Jean-Jacques les pressait de se confier à Voltaire, Phœbo pacatori (2). Voltaire feignit d'être touché. « Il faut faire revenir M. Rousseau, répondit-il. Faites-lui savoir qu'il court quelques chiffons de papier où il est question de lui (3). S'ils lui tombent 'sous la main, qu'il n'y fasse pas attention : ils étaient écrits avant que je connusse ses sentiments. » Sommé de s'expliquer sur sa coopération aux rigueurs du gouvernement envers Jean-Jacques, il éluda la question, répéta tous ses griefs, et ajouta : « J'ai offert une maison à M. Rousseau. Écrivez-lui que je la lui offre toujours, et que, s'il veut, je me fais fort de le faire rentrer dans ses droits à Genève. » Rousseau se jetant dans les bras de Voltaire ! quel aveu de ses torts envers lui! Quel coup de théâtre! quel joli dénouement à la comi-tragédie! Jean- Jacques vit le piège et n'y tomba pas, et il engagea toujours ses amis à se servir de Voltaire (4).

Voltaire, irrité du refus que Jean-Jacques faisait de sa protection, l'accusa de l'incendie du théâtre de la Place-Neuve, et se vengea par sa Guerre de Genève (8), poème aussi obscène que la Pucelle, mais plus ignoble encore; une saleté sans esprit, où Rousseau est couvert d'ordures.

Les Représentants purent voir ce qu'ils avaient à attendre de

(1) A d'Argental, 12 février 1766. — (2) Rousseau à d'Iveroois, 30 décembre 1765. — (3) Les dernières Lettres sur Us Miracles. — (3) Rousseau à d'Iveroois, 23 février 1766. — Voir Savons, le XVIII* siècle à l'étranger, t I, pp. 321 et suiv.— (4) Œuvres de Voltaire, t. XII, p. 243.

leur Apollon pacificateur, qui , dans le même temps, se moquait de leur < parvulissime république, et de leur guerre de rats et de grenouilles (1); » et qui, d'ailleurs, travaillait à confisquer au profit de la France, ou plutôt à son profit, l'enjeu de la lutte. Ce droit de veto, que le perfide patron des Représentants, Représentant lui-même en cela, voulait enlever au gouvernement, loin de songer à le leur rendre, il se disposait à le transmettre au cabinet de Versailles, et même à le garder pour lui. Dans son plan, Genève devait passer sous la protection immédiate du roi de France, qui faciliterait encore aux Genevois les moyens d'acquérir des terres dans le pays de Gex; et les Genevois, molestés par le roi de Sardaigne , se tourneraient aussitôt vers l'autre frontière. Dès lors, le pays produirait au roi le double de ce qu'il produisait; les terres de Gex tripleraient de prix, les droits de mouvance seraient fréquents et considérables ; les Genevois rendraient insensiblement à la France une partie des sommes immenses qu'ils tiraient de nous annuellement, et ils seraient sous la main du ministère (2). Et il écrivait en même temps à Choiseul : « Ah I si j'osais, je vous supplierais d'engager M. de Beauté ville à demeurer, en vertu de la garantie, le maître de juger toutes les contestations qui s'élèveront toujours à Genève. Vous seriez en droit d'envoyer un jour, à l'amiable, une bonne garnison pour maintenir la paix, et de faire de Genève, à l'amiable, une bonne place d'arme quand vous aurez la guerre en Italie. Genève dépendrait de vous à t amiable. »

Au moins pourrait-on croire que, s'il agissait en traître allié, il faisait œuvre de bon Français : non, il ne travaillait qu'en propriétaire intéressé. Nous lisons encore , en effet, dans sa lettre à Choiseul : « Je dois vous dire que, mes petites terres étant enclavées en partie dans leur petit territoire, ayant continuellement des droits de censive, et de chasse, et de dixième à discuter avec eux, ayant du bien dans la ville, et même un bien inaliénable, fat plus tfirtièrH que personne à voir la fourmilière tranquille et heureuse. Je suis sûr qu'elle ne le sera

(1) A d'Argental, 2 ; à DamllaviUe, 4 février 1766. — (2) A d'Argeotal, 1 2 février 1766.

jamais que quand vous daignerez être son protecteur principal, et qu'elle recevra des lois de votre médiation permanente. » Et non moins explicitement , dans sa lettre du 12 février, pour prier d'Argental de le faire recommander à Beauteville par notre ministre des affaires étrangères : « Vous me direz que je suis un peu intéressé à tout cela, et que Ferney deviendrait une terre considérable : je l'avoue; mais c'est une raison déplus pour que je demande la protection de M. le duc de Praslin, et ce n'est pas une raison pour qu'il me la refuse. »

Pour mieux arriver à son but, Voltaire fit alors volte-face, et passa des bourgeois aux Natifs, dans lesquels il pressentait les éléments de sa future colonie. Ces Natifs étaient des fils de réfugiés, exerçant une industrie à Genève. Les plus nombreux de la population genevoise, et privés pourtant des droits de citoyens, ils aspiraient à jouer un rôle politique. De plus, Français d'origine, ils étaient passionnés pour le théâtre, et jouaient dans les pièces de Voltaire. Encore une occasion pour Raton de faire son bien premièrement, en transportant chez lui ces horlogers et ces acteurs, et puis le mal d'autrui , en se vengeant à la fois des deux autres partis qui divisaient Genève, et qui repoussaient également son théâtre et ses libelles. Ayant affaire à des apprentis comédiens, il mena cette intrigue comme une comédie. Il avait l'air de prêcher la paix eh bon vieux patriarche, se faisait même donner le titre de juge de paix par les Natifs, et les recevait bien quand ils venaient l'entretenir de leurs griefs et de leurs espérances. U n'eut pas de peine à leur persuader qu'ils étaient injustement maltraités; il leur démontra aussi aisément qu'ils devaient adresser leurs réclamations aux puissances médiatrices, qui avaient autrefois garanti leurs droits commerciaux, et il leur demanda un mémoire. Le mémoire rédigé , il dit à la députation : « Mes amis, vous fûtes la partie la plus nombreuse d'un peuple libre, industrieux, et vous êtes dans l'esclavage; vous ne demandez que de pouvoir jouir de vos avantages naturels, et il est juste qu'on vous accorde une demande si modérée. Je vous servirai de tout mon crédit auprès des seigneurs plénipotentiaires , et, si l'on vous force à quitter

une patrie que vous faites prospérer par votre travail, je pourrai vous servir et vous protéger ailleurs.» Il fit tenir à son adresse le mémoire des Natifs, annoté de sa main, et composa même un compliment pour les introduire auprès des plénipotentiaires. Le compliment fut assez mal reçu des plénipotentiaires français, mais Leurs Excellences de Berne et de Zurich le trouvèrent « fort joli et fort bien tourné, » n'ayant jamais entendu de leur vie un si bon [français. Le lendemain, Voltaire se fait rendre compte de ce qui s'est passé chez l'ambassadeur, et, après en avoir ri aux larmes, il annonce à. ses futurs comédiens qu'il est temps de faire un coup de théâtre. « Voici , leur dit-il, une requête que j'ai composée cette nuit. Prenez-la ; rassemblez tous les Natifs, faites-leur-en lecture, et surtout ne me nommez point I Seulement affectez de dire, avec un air mystérieux, qu'elle vient de main de maître, et d'un protecteur puissant, qui vous vaudra plus que tous les seigneurs médiateurs ensemble. Il arrivera, préparez- vous-y , que le gouvernement sévira contre vous; mais ne craignez rien, comptez sur mon crédit; je vous sauverai, fussiez- vous dans les fers de l'inquisition. »

Les Natifs s'assemblent au nombre de quinze cents, se partagent en trois avis contraires, et n'adoptent la requête qu'avec amendements et corrections. Cette requête modifiée, il s'agissait de la faire admettre par l'auteur. Chose rare, Voltaire écouta sans impatience, et dit : € Mes amis, vous ne ressemblez pas mal à ces poissons volants, qui , hors de l'eau, sont mangés par les oiseaux de proie, ou qui, se replongeant dans l'onde, sont dévorés par les grands poissons. Vous êtes entre deux partis également puissants; vous serez victimes des intérêts de l'un ou de l'autre, et peut-être de tous les deux ensemble. » Et il finit, comme il faisait toujours, en leur promettant de se charger d'eux, s'ils étaient contraints de sortir de Genève. C'est où il les voulait amener tôt ou tard (1).

Après les Natife, c'était Beau te ville, Taules et Hennin qu'il recevait à Perney ; il leur donnait à dîner ; et, pour s'entrete-

(1) Sayous, d'après les mémoires inédits d'Isaao Conraaud ; XVIII9 tiècU à l'étranger, t I, pp. 321 etsuiv.

nir dans leurs bonnes grâces, il les flattait dans les lettres destinées à passer sous les yeux du ministère (1). Il donnait à sa conduite d'innocentes couleurs : le compliment, il n'avait pu refuser cette légère complaisance ; et, d'ailleurs, un compliment n'est pas une affaire d'État ; la requête, les Natifs la lui avaient communiquée, et il leur avait bien recommandé de ne choquer ni leurs supérieurs ni leurs égaux. C'est toute la part qu'il a prise aux divisions qui agitent la petite fourmilière ; il demeure à deux lieues de Genève ; à son âge, la décrépite marmotte ne songe qu'à achever ses jours dans la plus profonde retraite ; il ne lui appartient pas de dire son avis, quand des plénipotentiaires doivent décider (2).

Ces plénipotentiaires, toutefois, se plaignaient d'être gênés dans leur action par ses intrigues, et il dut s'en expliquer devant le chevalier de Taules (3). Le même jour, Taules lui répondit : « Je ne dois pas vous cacher que Son Excellence est trèsaffligée d'entendre souvent parler de vous... Votre repos lui est aussi précieux que votre gloire. Elle voudrait que vous vous bornassiez à jouir tranquillement de l'admiration que le monde a pour vous. Votre seul nom donne toujours un mouvement trop violent aux affaires, et il serait à craindre qu'en voulant trop fortement le bonheur des hommes, vous ne contribuassiez au contraire qu'à les rendre plus malheureux. »

Le bonheur ou le malheur des hommes, l'alternative lui [était assez indifférente, pourvu qu'il y trouvât son compte. Il continua de correspondre avec le ministère de Versailles pour lui souffler ses idées, avec les ambassadeurs pour se ménager leur protection, avec les divers partis pour rendre toute réconciliation impossible, et forcer les Natifs à émigrer ; mais la vieille marmotte s'enfonça davantage sous terre pour y cacher sa guerre de mine et de sape. Accusé par les Natifs de prendre le parti des bourgeois, par les bourgeois d'embrasser la cause des Natifs, par les Natifs et les bourgeois d'avoir trop de déférence pour le Conseil, par le Conseil d'avoir trop d'amitié pour les bour-

(1) A d'Argent*], i» ; à Damilaville, 13 février 1766. — (2) Lettre citée de ' février 1766, à Chobeul. — (3) A Taules, 30 avril et 1" mai 1766.

geois et pour les Natifs, par les médiateurs de se trop immiscer dans les négociations, il déclara à tous qu'il ne se mêlerait plus de leurs affaires, et qu'il avait assez des siennes (1).

Du reste, il avait si bien manœuvré, qu'il n'avait plus qu'à laisser aller les choses. Il avait tellement brouillé l'écheveau, que les plus habiles ne l'auraient pas démêlé. En effet, redit de pacification préparé par les médiateurs réunis à Soleure ne contenta personne, et fut rejeté par tous les partis. La France alors environna Genève d'un cordon de troupes, dont Voltaire se plaignit à toutes les puissances (2). Il se disait mourant de faim, lui et cent personnes qu'il avait à nourrir, parce que le pays deGex ne produisait rien et qu'on ne pouvait plus rien faire venir de Genève. En vain le Résident se prêtait-il en sa faveur à toutes les exceptions possibles ; en vain lui envoyait-il un passe-port illimité pour lui et pour ses gens : il ne se lassait pas de se plaindre, et il lassait les autres par ses continuelles réclamations.

Il se plaignait ; mais, au fond, suivant son mot, il était fort aise, caria comédie touchait au dénouement désiré. Les Représentants l'emportaient et repoussaient les prétentions des Natifs, auxquelles ils avaient promis d'accéder. Les Natifs irrités allaient se tourner vers les Négatifs, qui leur promettaient alliance contre l'ennemi commun, lorsque Voltaire et Ghoiseul, saisissantl'occasion qu'ilsavaientamenée, les provoquèrent à l'émigration. Chargé de négocier avec eux, Voltaire leur fit signer l'engagement de s'établir à Versoix, que Ghoiseul bâtissait alors pour enlever à Genève tout le commerce du Lac (3). Mais, plus prompt que Choiseul, il avait déjà organisé à Ferney une station d'émigrés et un commerce de montres. Les Représentants se vengèrent en traitant les Natifs avec une rigueur jalouse, qui les souleva. Le sang coula dans les rues de Genève (4). Une sentence d'exil frappa plusieurs Natifs ; un plus grand nombre

(i) A d'Argental, 12 et 23 mai 1766. — (2) Voir toutes ses lettres à Hennin et à Beantevflle de janvier et de février 1767; et aussi à la duchesse de Grammont, sœur de Choiseul, 27 mars, et à d'Argental, 15 avril 1767. — (3) Voir les stances à Choiseul sur la fondation de Versoix, Œuvret de Voltaire, t. XII, p. 545. — (4) A Elle de Beaumont, 16 ; à madame du Defland , 21 février ; au duc et à la duchesse de Choiseul, 17 mare 1770. — Voir, en particulier, la lettre à Choiseul du 18 février, en style apocalyptique.

s'exilèrent d'eux-mêmes. Voltaire les attendait en carrosse sur la frontière, à une demi-lieue des postes, pour les conduire à Perney (1). Tels furent les premiers éléments de sa colonie, qui devint plus florissante lorsque la chute de Ghoiseul fit abandonner Versoix, et poussa vers Ferney tous les exilés fugitifs. C'est de cette colonie, la petite Rome de Voltaire, fondée, comme la grande Rome, dans la déloyauté, le brigandage et le sang, qu'il nous faut raconter l'histoire.

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