LA COLONIE DE FERNEY
Cette colonie est le champ inépuisable où vont s'approvisionner tous ceux qui veulent tresser des couronnes àla bienfaisance, à l'humanité de Voltaire. Avouons que sa honteuse origine fournit déjà un préjugé défavorable. Mais ouvrons la correspondance de Voltaire, son vrai journal en partie double, et voyons s'il y eut en cette affaire autre chose qu'une froide vengeance et qu'une habile spéculation.
Dès 1767, en attendant les colons qu'il poussait déjà à émigrer, il leur avait bâti onze maisons (2). D'année en année, il en augmenta le nombre; il en commandait à son maçon comme on commande une paire de souliers à un cordonnier (3). Successivement, il y en eut trente, puis cinquante, enfin cent, parmi lesquelles un joli pavillon « plus frais et plus agréable que celui de Marly, » pour le marquis de Florian, et quatre ou cinq autres dans le même genre pour madame de Saint-Julien et quelques amis qui les lui avaient demandés (4). Enfin il put écrire que le vers de Virgile : Felices quels mœnia surgunt, lui avait coûté quinze cent mille livres (8). Mais aussi quelle jolie, et trèsjolie ville il avait créée (6) !
Avec le nombre des maisons montait le chiffre de la popula-
(1) Simond, Voyagé en Suisse, t II, p. 397. — Commentaire hist; Œuvre* d$ Voltaire, t. XLVIII, pp. 372 et «ai?.— (2) A MontyoD. 9 janvier 1767.— (3) Mémoire* de Bachaumont, 22 déc. 1774, t. VII, p. 253.— (4) A d'Argental, 24 oot 1774. — (5) A Le Pelletier de Morfontaine, 1777.~ (6) A Richelieu, 15 oct 1776.
tion, bientôt triplé, quadruplé, et qui atteignit enfin douze cents habitants, tous à leur aise, là où Voltaire n'avait trouvé que quarante ou cinquante malheureux, dévorés de pauvreté et d'écrouelles (1). Cette population se composait principalement d'horlogers, en sorte que Perney était le lieu du monde qui pouvait le mieux enseigner l'heure à l'Europe (2). Voltaire leur adjoignit quelques peintres en émail (3) ; puis il fonda une manufacture d'étoffes de soie , une autre de blondes, dont il chercha à (fournir les principales maisons de modes de Paris, trois[autres pour divers petits objets, et jusqu'à des tanneries (4).
Mais les montres furent le principal objet de la fabrication et du commerce de la colonie, et il n'est guère question d'autres produits dans la correspondance de Voltaire. C'est dans les montres, presque exclusivement, que Voltaire , ne pouvant se faire commis voyageur, fit l'article à [distance par une correspondance étendue au monde entier, et comme il le fit bien 1 Rien de si joli, de si bon, à meilleur marché que les travaux de ses artistes; c'est moitié moins cher qu'à Paris, qu'à Londres, que nulle part ailleurs : voilà le thème cent fois reproduit et brodé en spirituelles arabesques.
H offrit les prémices de ses fabriques à Paris et à la cour, par la duchesse de Choiseul, à qui il envoya des montres ornées du portrait du Roi et du Dauphin, espérant bien que Sa Majesté serait émerveillée qu'on fit de pareilles choses dans son village ; et le roi, en effet, sur cet échantillon, acheta quelques montres, et promit sa protection à la colonie. Apprenait-il la nouvelle d'un mariage royal ou princier, comme de Marie- Antoinette, en 1770, du comte d'Artois, en 1773 : vite il offrait ses montres pour être données en présent de noces, soit aux mariés, soit aux principaux personnages de la fête (5). Il chargea La Touraille,
(i) A Chardon 28 décembre 1766; à Saint-Lambert, 7 mars 1769 ; à d'Argental, 20 septembre 1771 ; à Bacquencourt, 4 octobre 1776.— (2) A Hennin, 24 avril 1770. (8) A Richelieu, 11 jtdlleft770. — (4) A madame du Defland, 21 octobre 1770 ; à <T Argental, 20 septembre 1771 ; à madame de Salnt-Jnlien, 31 juillet et 21 septembre 1772; à Mirbeck, 10 février 1777. — (5) A la duchesse de Choiseul, 11 mai 1770 (Recueil de 1856); à d' Argental, 16 mai et 22 juillet 1770 ; à Richelieu, 13 août, et à madame du Barry, 20 septembre 1773 (Recueil de 1856).
officier du prince de Condé, de rappeler à Son Altesse que Perney avait l'honneur d'être dans sa province de Bourgogne, et qu'il serait convenable qu'elle ne se fournit pas de montres ailleurs (1). Par le comte de Rochefort, officier supérieur des gardes du corps, il offrit ses montres à tout le régiment aristocratique (2).
Mais c'est aux Choiseul, à qui il devait tout, qu'il revenait toujours. Aussi est-ce à la duchesse de Choiseul qu'il avait envoyé les premiers bas de soie de sa colonie (3). Par Choiseul, « son commissionnaire, » les montres sortirent de France, passèrent en Espagne, et pour elles aussi il n'y eut plus de Pyrénées. Ni montagnes si hautes, désormais, ni mer si vaste, qu'il ne voulût faire franchir à ses montres. Lui qui aurait «présenté des placets à Dieu, au diable, s'il y avait un diable (4), • il adressa, le 5 juin 1770, en se recommandant toujours de Choiseul, une circulaire « à tous les ambassadeurs. » Il s'adressa en particulier, aux ambassadeurs et aux ministres auprès desquels il avait plus d'accès, comme au marquis d'Ossun, notre ambassadeur en Espagne, à qui il envoya le tarif des prix de sa manufacture, avec demande de sa protection et petits vers pour féliciter le comte d'Aranda de l'expulsion des Jésuites (8) ; et il écrivit au comte d'Aranda lui même (6). H] s'adressa à Bernis, notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, qu'il pria de lui chercher à Rome un marchand correspondant et dépositaire: Bernis n'en ayant pas tenu compte, il lui écrivit de nouveau pour se plaindre de sa dureté, et Bernis se moqua de sa colère (7). Il s'adressa au duc de Praslin, qui venait de mettre Tunis à la raison, et il lui fit ses offres de service pour les Régences de Tunis et d'Alger, qui aimaient passionnément, disait-il, les montres de France (8).. Catherine dut lui payer ses flagorneries par des achats considérables. Il
(1) A la Touraille, 1" juin 1770 (Recueil de 1856) ; à madame de Saint-Julien, 15 novembre 1776.— (2) A Rochefort, 23 juillet et 19>oût 1770 (Recueil de 1856). — (3) A madame de Choiseul, 4 septembre 1769. — (4) A madame de Choiseul, 9 avril ; à d'Argental, 21 juillet 4770. — (5) A d'Ossun, 16 juillet, 24 août et 26 novembre 1770; 6 mars, 13 avril et 31 mai, et 21 décembre 1771; 28 novembre 1773 (Recueil de 1860).— (6) A d'Aranda, 20 décembre 1771.— (7) A Bernis, 11 mai et 28 décembre 1770 ; à d'Argental {Recueil de 1856), 3 janvier 1771 .—(8) A d'Argental, 26 septembre 1770 ; au même {Recueil de 1856), 15 octobre 1770.
lui proposa donc les «excellents ouvrages » de sa colonie (1), et Catherine lui en demanda pour deux mille roubles par une lettre écrite « dans le goût de madame de Sévigné (2). • Il n'attendit pas de nouveaux ordres pour de nouveaux envois: bientôt il expédia en Russie pour huit mille roubles de montres, et rejeta l'indiscrétion sur le compte de ses colons (3). Il invoqua l'intermédiaire de la czarine pour introduire ses montres en Chine : au moyen d'un comptoir établi sur la frontière de la Russie d'Asie, il voulait faire concurrence aux Genevois, qui avaient le siège de leur commerce à Canton. A cette époque, il venait de faire partir des caisses pour Constantinople, menacée par Catherine, et il était ainsi en correspondance avec les battants et les battus (4). En une année, son commerce avait embrassé, outre la France, l'Espagne, l'Italie, la Hollande et la Russie; il était entré à Constantinople avant sa Catherine; il avait pénétré dans toute la Turquie, dans la Barbarie et dans le Maroc; il s'était même étendue l'Amérique, en sortequ'il finit par embrasser toutes les parties du monde (S).
Mais c'était à Paris et à la cour qu'il cherchait sa principale clientèle, tant dans l'intérêt de ses manufactures que dans celui de sa vanité. C'est pourquoi d'Argental devait plaider sa cause auprès des intendants des Menus, quand il ne la plaidait pas directement lui-même (6).
Versoix, que le gouvernement français b&tissait alors, lui était une concurrence plus redoutable que Genève. Il disait bien, anticipant sur M. Prudhomme, que « la première pierre de Versoix seraitjla plus heureuse époque de sa vie (7); » il ajoutait bien encore que < son intérêt personnel devait céder à l'intérêt public (8) ; » mais, dans l'intimité, il se plaignait de l'érection de la ville rivale, des privilèges immenses qu'on lui
(1) A Catherine, 22 décembre 1770 et 22 janvier 1771. — (2) A d'Oaron, 6 mars 1771 (Recueil de 1860). — (3) A Catherine, 19 juin et 6 juillet 1771. — (4) A Catherine, 6 mai et 18 novembre 1771 ; 14 janvier 1772.— (5) A la Vrilûère, 9 mai ; à Saint-Priest, 17 juin 1771 ; à madame du Deffand, 5; à d'Argental, 28 juin 1772, à Turgot (Recueil de 1856), 10 octobre 1776. — (6) A d'Argental, 20 septembre 1771 ; à Papillon de La Ferté (Recueil de 1856), 8 et 31 juillet 1771. — (7) A Pomaiet, 24 octobre 1770 (Recueil de 1856). — (8) A La VrUlière, 9 mai 1771.
donnait, tandis qu'on n'en accordait pas le moindre à Ferney ; il se trouvait ruiné de fond en comble pour avoir procuré de nouveaux sujets au roi (1). L'abandon de Versoix le délivra bientôt de ses terreurs, et il put attirer entièrement à lui artistes et commerce, franchises et privilèges. Bientôt ses manufactures firent pour cinq ou six cent mille francs d'affaires par an, et il ne désespérait pas d'en pousser le chiffre à un million. U fit de nouvelles avances de fortes sommes et de lingots d'or pour donner plus d'étendue à la fabrication ; il redoubla d'activité pour placer les produits, pour presser les remboursements et tirer le meilleur parti des effets en souffrance ; il obtint à ses colons exemption de tout impôt, et toute facilité pour le commerce ; il se procura, par Richelieu et madame de Saint- Julien, l'enveloppe du baron d'Ogny, intendant général des postes, et il put expédier sans frais, non-seulement en France, mais dans les pays étrangers, et jusqu'en Turquie et au Maroc (2). Lorsqu'on réclama contre ce privilège de franchise, il se recommanda lui-même aux bontés du baron d'Ogny, sans lesquelles toute la colonie était ruinée, et les artistes qui n'avaient pas d'autre voie pour expédier leurs ouvrages, et le patron qui ne pouvait être remboursé de ses avances de fonds et de maisons que par leur travail (3).
La chute de Ghoiseul lui fut un coup de foudre; mais, outre qu'elle le délivra bientôt de l'épouvantail de Versoix, elle lui fut une occasion de battre le rappel de ses fonds et de ses rentes. Forcé de fournir de l'or tous les jours à ses colons, il était ruiné avec ses fabriques si on ne le payait pas. Il réussit à rentrer dans quelques-unes de ses rentes ; et si Terray, le nouveau contrôleur général, fit saisir chez Magon, banquier du roi, tout l'argent déposé par les particuliers, ce qui le gênait fort et arrêtait tous les progrès de sa colonie, il recouvra, en s'adressant à Podieux Terray lui-même, une partie de ses rescriptions (4). Après
(1) A madame de Saint-Julien , 2 juin 1771 (Rtcueil dé 1856). — (?) A la Vrillière, 9 mai; à Pomaret, 14 octobre 1771 ; à d'Argental, 28 juin 1773 ; à Lépine, 9 décembre 1774 ; à de Vaines, 5 septembre 1775 ; à madame de Saint- Julien, 12 juin 1776 ; Waguière, Mémoire*, t. I, p. 66. — (3) A d'Ogny, 5 juin; à madame de Saint-Julien, 17 octobre 1772 (tocueûde 1856.)— (4) A Maigret,
des protestations plus ou moins sincères de reconnaissance envers Choiseul, il se retourna vers le duc d'Aiguillon, pour faire du nouveau premier ministre un second protecteur de sa colonie (1). D fit intervenir auprès d'Aiguillon le vice-chancelier Maupeou, à qui il recommanda en même temps son neveu Mignot, nommé bientôt à l'abbaye de Scellières, ne se doutant pas qu'il se préparait un tombeau ; il fit intervenir surtout le duc de Richelieu et d'Argental, exigeant d'eux qu'ils fissent de sa colonie un sujet de conversation à table chez tous les ministres ; il écrivit lui-même au duc et à la duchesse d'Aiguillon; il fit si bien, que le duc d'Aiguillon lui promit sa faveur par la lettre la plus obligeante (2).
Peu lui importait, malgré mille protestations contraires, que Choiseul, mécontent de cette volte-face vers son ennemi, eût mis, dit-on, sa figure en girouette sur le ch&teau de Chanteloup : il avait pour lui d'Aiguillon, alors tout-puissant ; il avait pour lui la du Barry, c'est-à-dire qu'il pouvait compter sur le nouveau couple régnant, qui avait succédé au couple défunt ou disgracié de Choiseul et de Pompadour. Aussi, encouragé par Richelieu, entremetteur de la du Barry, il envoya à « la protectrice des arts en France » une montre ornée de diamants, avec
une lettre toute pleine de tendresse et de respects, dans laquelle il disait que ce serait une grande consolation pour sa vieillesse, s'il pouvait jamais se flatter qu'il sortît quelque chose de Ferney qui ne fût pas indigne des regards et de la protection de la vile courtisane (3).
L'avènement de Turgot, le ministre utopiste, le transporta de joie et d'espérance. Il en prit occasion d'adresser des requêtes et d'offrir ses services à tous les ministres (4). D'Argental fut encore son procureur auprès de Turgot comme auprès du duc
14 janvier ; à Papillon delà Feité, 8 et 31 juillet 1771 ; à madame de Saint-Julien, 17 octobre (Recueil de 1856); à l'abbé Terray, novembre 1772. — (1) A Vasselier, 20 septembre 1771 (Recueil de 1856). — (2) A d'Argental, 20 septembre, 11 et 21 {Recueil d$ 1856) octobre 1771 ; à Richelieu 23 septembre 1771 et 28 janvier 1772 ; à Manpeou [Recueil de 1856, 1771). — (3) A madame du Barry, 20 septembre 1773 (Recueil de 1856).— (4) A Condorcet, 12 août 1774 ; à Sartinea, 1«* férrier 1775 (Recueil de 1856).