II
cTAignillon (1). Sachant bien qu'il vaut toujours mieux faire ses affaires soi-même , sans renoncer à l'intervention des amis, il se mit en relation directe avec Turgot, et lui demanda d'exempter de tout impôt la colonie de Ferney, où il n'avait d'autre intérêt que « d'avoir fait une chose peu ordinaire aux gens de lettres, et de s'être ruiné en bon citoyen ; » il lui demandait en même temps son portrait , car, disait-il, « il faut avoir son saint dans sa chapelle ; » et Turgot s'étant rendu à ses vœux, il l'en remercia en prose et en vers (2).
C'est même à Turgot plus qu'au roi qu'il donna une fête le jour de la Saint-Louis de l'année 1775. La fête consistait en un tir à l'arquebuse, dont le prix était une médaille représentant la tête de Turgot, avec cet exergue : Tutamen regni. Madame de Saint-Julien, femme du receveur-général du clergé de France, sœur du marquis de La Tour du Pin Gouvernet, commandant et lieutenant-général de Bourgogne, celui-là même qui avait épousé mademoiselle de Livry ; madame de Saint-Julien, le papillon philosophe de Voltaire, qui se trouvait là, tira la première, et, comme on s'en doute bien, elle gagna le prix , c'est-à-dire Turgot, qui lui appartenait désormais par le droit de la guerre. Aussi Voltaire la chargea-t-il d'user de sa conquête en faveur de la colonie de Ferney et du pays de Gex. Dans les lettres écrites à cette occasion à Turgot , on ne manqua pas de faire mention du prince de Darmstadt, du fils de ce petit souverain, et de la nièce de l'impératrice de Russie, qui assistaient et ajoutaient au triomphe du contrôleur général. Le peintre de ce tableau de Marathon ne s'était pas oublié, et, dans un coin, il s'était représenté recevant de ses colons, en retour du tutamen regni adressé à Turgot, les noms de l'Idoménée et du Mentor de la nouvelle Salente (3). La fête avait donc été magnifique. A peine
' (1) A d'Argental, 23 septembre et 24 octobre 1774. — (2) A Turgot, 10 octobre, 14 novembre et 30 décembre ; à Richelieu, 14 octobre 1774 (Recueil de 1856); Le Pané et le Prêtent, Ode ; Œuvres de Voltaire, t. XII, p. 502 ; Bpttre à un Homme, t. Xin, p. 330 ; Le Tempt présent, U XIV, p. 207. — Turgot accorda encore à Ferney une foire et on marché public {Mémoires de Bachaumont du 15 septembre 1775, t VIII, p. 180.)— (3) A de Vaines, 31 août; à Turgot (Recueil de 1856), 16 septembre 1775 ; Mémoires de Bachaumont du ?0 octobre 1775, t VIII, p. 212; Wagnlère, Mémoires, t. I, p. 385.
la convalescence de Voltaire et la Saint-François, malgré messe en musique, troupes sous les armes, canon, festin, illuminations, bal de deux cents paysans et feu d'artifice, fctrent-elles célébrées, cette année-là, avec une telle pompe. Dans ces moments , le vieux patriarche était ivre de joie. Oubliant ses années et ses maladies, il sautait comme un enfant et jetait son chapeau en l'air; il daignait accepter les fleurs et les fruits, les œufs et le lait que lui offraient ses vassaux, et surtout les jeunes colombes, emblème de son âme (1) !
Turgot dut payer les frais de la fête et de sa médaille. Prétendant qu'il ne demandait que la liberté des peuples et d'être utile, Voltaire le harcela de ses placets et de ses mémoires (2).
Plus encore que la chute de Ghoiseul , la disgrâce de Turgot l'atterra et le désespéra. Il a perdu près de deux cents ouvriers, et il craint de les perdre tous ; ce va être une désertion, une ruine entière, sans ressource et sans espérance; puis voici qu'on reprend le projet de Versoix ; au lieu de les protéger, l'intendant met ses colons à la taille et à la corvée; c'est une colonie persécutée et presque anéantie ; enfin, l'élévation au ministère du genevois Necker, obligé de donner la préférence à sa patrie, va en disperser les malheureux restes; cinq, six, quinze cent mille francs dépensés à fournir au roi de nouveaux sujets et des colons industrieux, autant d'argent jeté dans le lac ; il est ruiné, sans argent, sans pain, sans bois, sans culotte, et menacé de mourir dans la pauvreté (3).
U ne s'oublie pas dans ces doléances, ni ne s'abandonne dans son malheur. Il poursuit de ses sollicitations les agents conservés du ministère Turgot, comme de Vaines et Trudaine (4) ; il implore la protection de tous auprès du nouveau contrôleur
(0 Mémoires de Bachaumont du 22 mai 1775, t. VIII , p. 41 ; Wagnière, Mémoires, p. 63; VUlette, Œuvres, p. 108. —(2) A Jaucourt, fin de 1775 ; à Dupont de Nemours, 2 février, 1", 16, 20 mars, et 7 avril ; à Turgot, 14 février et 20 avril 1776 (Recueil de 1856). — ,(3) A de Vaines, 15 ; à d'Argent»], 27 ; à madame de Saint-Julien, 29 mai, U octobre (Recueil de 1856), 30 octobre et 15 novembre 1776, et 2 juin 1777; à Bacquencourt, 4 octobre 1776; au prince de Coodé, 17 Janvier 1777. — (4) A de Vaines, 5 juillet {Recueil de 1856), 18 et 30 novembre ; à Morellet (Recueil de 1856), 8 octobre; à Trudaine, 10 décembre 1776.
général Clugny (1); il prie le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, d'appuyer une requête au roi, et d'obtenir que l'intendant ne soumette pas ses articles au fisc; il écrit au contrôleur général lui-même, et il obtient de Glugny une lettrer qui dissipe ses craintes et celles de ses artistes. La girouette tourne dès-lors au vent du nouveau ministère. Il avait écrit que, si l'on renvoyait Turgot, il se ferait moine. Sommé de tenir parole : « Je n'ai garde d'y manquer, répond-il, et je me suis fait de l'ordre de Glugny (2). »
Toute crise de ses finances lui devant être une source de fortune, il avait profité de l'embarras de sa colonie pour battre monnaie. Déjà la construction de ses maisons et manufactures lui avait été un prétexte de se faire payer de ses illustres débiteurs, princes ou autres. Non-seulement prières instantes et continuelles, mais voies judiciaires, moyens légitimes, quoique rigoureux, et plus souvent encore mensonge et ruse, toutavait été bon au seigneur de Ferney , — riche de deux cent mille livres de rente et se disant ruiné, lui et sa famille, réduit à l'aumône, et, chose plus cruelle à son bon cœur, obligé de renvoyer ses ouvriers qu'il ne pouvait plus payer ni nourrir, — pour toucher ses débiteurs et rentrer dans ses fonds. Il fout lire à ce sujet sa longue correspondance de 1764 à 1770 avec l'avocat Dupont, de Colmar, qui est comparable à la correspondance analogue avec l'abbé Moussinot. Entre le seigneur de Ferney et l'hôte de Girey, nulle différence. Ge furent bien d'autres cris de détresse de 1776 à 1778. C'est pour le coup qu'il est ruiné, anéanti. Va-t-on laisser un pauvre vieillard de quatre-vingt-trois ans, accablé de maladies, mourir de faim, de froid, chargé de dettes et banqueroutier? Et, si on l'abandonne, lui, [leur seul soutien et leur unique protecteur, que de familles sans pain, que d'ouvriers sans travail, que d'entreprises détruites ! Bien plus, quelle perte pour le pays et pour l'État, quel déshonneur pour la France! Ce serait un crime non-seulement de lèse-justice, mais de lèse-
(1) A Btcquencoort, 4 octobre 1776. — (2) A Clugny, 6 octobre; an prince de Condé, 13 novembre 1776 (Recueil de 1856), 17 janvier et 1" février; a la Touraffle, !•' février 1777.
patrie, de lèse-humanité. Aussi ce n'est pas uniquement à ses agents d'affaires, Dailly après Delaleu, Dutertre après Dailly, qu'il s'adresse pour obtenir des fonds; c'est à Richelieu, c'est à la régence de Montbéliard, c'est « au maître de l'Europe, » à Frédéric, qu'il ferait rentrer presque dans une nouvelle guerre de Sept Ans pour se faire payer du duc de Wurtemberg (1).
Voilà déjà un premier avantage que Voltaire tira de sa colonie : la liquidation de ses créances; or, comme c'est toujours au nom du patriotisme et de l'humanité qu'il en réclame le payement, on voit encore ce que valaient ces grands mobiles, qui, à l'en croire, et à en croire ses dupes, l'avaient poussé uniquement à la fondation de Ferney. Il est plus dans le vrai lorsqu'il en parle comme d'une affaire de « pure vanité (2). » La vanité, en effet, le désir d'attirer l'attention sur lui , et aussi les regards favorables de la cour de Versailles, en transportant à la France, le bon citoyen, l'industrie et le commerce d'une ville peu aimée du gouvernement français : autant d'éléments qui entrèrent dans le total de ses calculs. N'omettons pas une activité prodigieuse qui, appliquée même à dix ouvrages différents et à l'administration d'une fortune énorme, ne trouvait pas encore son entier emploi. Enfin, cette fortune même, dont il ne savait que faire, il lui fallait un débouché et un placement avantageux. Or, la colonie de Ferney devint pour Voltaire la plus commode, la plus sûre et la plus productive des banques. En vendant ses maisons, il en retirait d'abord, suivant son aveu , des lods et ventes considérables (3), qui ne devaient pas être moindres de huit à dix du cent. Il y avait encore des droits de mutation qui lui rapportaient autant peut-être. Enfin, ces maisons, dont il faisait sans doute l'estimation luimême, n'étaient aliénées qu'à cinq, six ou sept du cent en rente viagère sur sa tête et sur celle de sa nièce. Bonne opération, apparemment, puisque, après sa mort , madame Denis fut
(1) A Dailly, 23 décembre 1774; à messieurs delà régence de MontbéHtrd, 1774; à Dutertre, 14 août 1776,128 février et 10 décembre 1777 (Recueil de 1856); à Richelieu, 20 janvier 1777 ; à Frédéric, 9 décembre 1776 et 6 Janvier 1778, etc. — (2) A madame du Defland, 21 octobre 1771. — (3) A Ruffey, 15 janvier 1767 (dans le livre de M. Foisset).
obligée de réduire quelques-unes de' ces rentes (i). Quant à l'argent prêté à ses colons, il en retirait un intérêt d'au moins quatre pour cent. Dans une situation et des circonstances normales, c'eût été peu ; dans l'état de la France d'alors et dans sa position personnelle, c'était le plus possible. Sur un revenu d'environ deux cent mille livres, il ne dépensait pas par an audelà de quarante mille après la réforme de 1768 (2) , et il n'est guère probable qu'il ait atteint le chiffre de cinquante, même dans les années de dissipation et de prodigalité. Il pouvait donc disposer chaque année d'une somme d'au moins cent mille livres. Qu'en faire? Princes et grands seigneurs lui donnaient trop de tablature pour qu'il voulût leur prêter davantage. Les banquiers et les gens de finance offraient peu de garanties ; l'État encore moins, puisque, à l'arrivée de chaque contrôleur général, les rentes étaient suspendues ou réduites. Les bons placements de fonds étaient donc alors fort difficiles. Rappelons-nous le président de Brosses hésitant à vendre Tourney, parce que, disait-il, à peine reçu, l'argent, faute d'emploi possible, fondrait entre ses mains. En dehors des placements en terres, tout le reste, comme disait Voltaire lui-même, n'était que feuilles de chêne. Enfin, si l'on songe aux frais de contrat et de recouvrement que Voltaire aurait eu à payer à distance, tandis que, sur place, il n'avait pas plus de frais à supporter que de risques à courir, on reconnaîtra qu'il ne pouvait mieux employer ses immenses économies. Que faire donc de ses vanteries perpétuelles de désintéressement dans une entreprise où il était si évidemment intéressé? Le même usage que des cris non moins continuels de ruine et de banqueroute menaçante dans la bouche d'un homme qui , de son aveu et au rapport de son Wagnière , a doublé sa fortune précisément dans les vingt dernières années de sa vie.
Est-ce à dire que Ferney et ses colons n'eurent rien à gagner dans toutes ses opérations habiles? Non , certes. Ici, Raton n'é-
(1) Wagnière, Mémoires, t. I, p. 65. -* (2) Livret de Voltaire, à la bibHotbèqoe Impériale ; Luchet, Histoire littéraire de Voltaire, t. II, p. 185 ; Wagnière, ifemoire*, t, I, p. 48; Bachaumont, Mémoires, 22 décembre 1774, t. VII, p. 253.
tait plus le méchant compère de Bertrand ; et, content du mal fait aux seuls Genevois, il cherchait dans sa colonie son bien premièrement, et puis encore le bien d'autrui. Mais démêler, dans ce double bien, le mobile dominant, et faire la part exacte soit de la générosité, soit de l'égolsme, c'est chose difficile.
Et ainsi en est-il des quelques bonnes actions citées par les contemporains, et reproduites depuis par tous les complaisants. Wagnière, témoin, pendant vingt-cinq ans, de la vie de Voltaire, son confident, son copiste, son journaliste, son teneur de livres, et même son distributeur d'aumônes, n'a pas pu enregistrer dans ses Mémoires plus d'une douzaine de traits généreux; ce qui rappelle le vers de Gilbert au sujet du Mercure , la gazette des largesses encyclopédiques,
Citant au moins par mois on trait de bienfaisance.
Pour Voltaire, ce n'est pas même un par année. Et encore plusieurs sont-ils peu authentiques , ou cachent, comme celui de Bétems, un intérêt secret. Et il n'y a pas à appliquer à Voltaire le bénéfice de la maxime évangélique de la main gauche ignorant ce qu'a donné la droite. Le Pharisien aimait trop à descendre sur la place publique pour publier ses belles actions ! Si donc Wagnière n'en cite pas davantage, c'est qu'il n'y avait rien de plus à citer.
Il n'en faudrait pas conclure que Voltaire fut l'avare et le fripon que quelques-uns ont dit. Il avait de bons moments et de bons mouvements. Pour rendre service à un ami, les lettres et les démarches, pendant des mois et des années entières, ne lui coûtaient rien , et même il déliait quelquefois les cordons de sa bourse.
On a crié beaucoup trop contre ses rapports avec les libraires. Peu d'auteurs, de nos jours , seraient aussi désintéressés. Dans le grand cours de sa vie littéraire, il ne tira guère personnellement profit de ses œuvres, et il se contenta d'exiger quelque chose en faveur de ses secrétaires et de ses courtiers. S'il friponna quelquefois , comme avec les Ledet d'Amsterdam , dont il fit interdire l'édition en France au profit d'une édition qu'il surveillait à Rouen; comme avec Van Duren, dans l'affaire de
Y Anti-Machiavel , ce n'était pas par cupidité. En général, ses indélicatesses envers les libraires et les pertes qu'il leur fit subir venaient moins de l'amour d'un argent auquel il renonçait presque toujours , que du désir de corriger ses œuvres à l'aise, et d'en augmenter la diffusion en en multipliant les points de départ. D'un autre côté , nous croyons bien qu'il a beaucoup exagéré les profits qu'il se vante d'avoir procurés aux libraires. Une concurrence de tous les pays, vingt contrefaçons, dix éditions données coup sur coup et s'annihilant les unes les autres, des poursuites judiciaires, de continuels désaveux, des faux noms : tout cela ne permettait guère de tirer à grand nombre, et, par conséquent , à profit , et ceux qui s'y risquaient devaient bien souvent y être pour leurs frais. Il n'a pas enrichi davantage les comédiens, à qui il abandonnait généralement, pour foire accepter et jouer ses pièces, tous ses droits d'auteur : quelques représentations seulement pour ses meilleure^ tragédies, des éditions sans cesse refaites par lui devaient peu produire. Mais toujours est-il qu'il n'a pas plus exploité à son avantage le théâtre que la librairie.
Après cette concession faite sincèrement aux amis de Voltaire, que les amis nous accordent à leur tour qu'on ne mérite pas le titre de bienfaisant par des entreprises qui , loin d'appauvrir, permettent d'augmenter son avoir de deux millions en vingt ans.