II. i
la correction des petits vers du Gotin couronné. Car Frédéric rimaillait plus que jamais ; avantage, disait Voltaire, que le Marc-Aurèle prussien se donnait sur le Marc-Aurèle de Rome. Il faisait des milliers de vers, et, ajoutait le maître si bien payé pour la flatterie, il en faisait d'excellents, quand il se donnait la peine de les corriger. « Il a plus d'imagination que moi, » s'écriait le maître enchanté. Mais le maître ayant « plus de routine, » Marc-Aurèle se faisait Denis pour écouter les leçons de la critique ; et, loin d'envoyer son Philoxène aux carrières, il remerciait, corrigeait, et toujours de mieux en mieux ; sa prose valait ses vers (1).
Après un souper délicieux, il y avait concert, comédie ou opéra ; opéra asseg mauvais, mais Voltaire on souffrait peu, ne se connaissant guère à la musique, et n'ayant jamais trop senti l'extrême mérite des doubles croches. Frédéric avait pourtant de bonnes actrices : la Barberina, qu'il avait fait si singulièrement enlever à Venise, et qu'il maria au conseiller Gocceji ; et surtout la signora Astrua, de Turin, à la voix ravissante. Mais s'il payait bien ses chanteuses, il se rattrappait sur ses faiseurs lyriques, et on lui en donnait pour son argent. Il avait à son service un poôte italien, nommé Villati, à 400 écus de gages, qui faisait son Hippocrène d'un flacon d'eau-de-vie, et n'en tirait que des vers valant maint encore que ses minces honoraires (â). Voltaire était meilleur poète, mais il coûtait plus cher, et Frédéric n'était pas d'humeur à se passer deux fois pareille fantaisie.
Berlin, Potsdam, c'était Athènes sur les bords de la Sprée ; c'était encore Paris, car on n'y parlait que notre langue, l'allemand n'étant que pour les soldats et les chevaux (3) ; mais ce n'était point le pays du Lignon. Aux oompliments de madame de Pompadour, transmis par Voltaire, Frédéric répondit sèchement : « Je ne la connais pas. » Voltaire ne manda pas moins en vers à la courtisane que Mars avait reçu comme il le devait les complimenta de Vénus (4).
(1) A d'Argental, 20 août 1750. — (2) A madame Denis, 22 août 1750. — (3) A ThibooviUe, 24 octobre 1850. — (4) À madame de Pompadour, 10 août; à madame Denis, 11 août 1750.
Il avait été plus heureux pour sa nièce, madame Denis. En ré* paratkm du refus des mille louis demandés pour son voyage, il avait arraché & Frédéric la promesse d'une pension de quatre mille livres pour sa vie, si elle voulait tenir, à Berlin comme à Paris, la maison de son oncle. La proposition agréée, elle devait venir en Prusse, au printemps de l'année suivante ; Voltaire, vers la fin de l'automne de cette année 1750, ferait un pèlerinage en Italie pour voir Saint-Pierre de Rome, le Pape, la Vénus de Médicis, la ville souterraine, et ils se rejoindraient en mai à Berlin. Là, madame Denis vivrait dans une bonne maison et dans la plus grande opulence, honorée par les reines des distinctions et des bontés les plus flatteuses (1}.
Madame Denis ne se laissa pas séduire, et répéta à son oncle la prophétie qu'elle lui avait faite à Paris, que Frédéric le ferait mourir de chagrin. Frédéric se crut alors obligé de rassurer Voltaire, et il lui écrivit le 23 août:
« Je serais au désespoir d'être la cause du malheur de mes ennemis, et comment pourrais -je vouloir l'infortune d'un homme que j'estime, que j'aime, et qui me sacrifie sa patrie et tout ce que l'humanité a de plus cher?... Je vous respecte comme un maître en éloquence et en savoir; je vous aime comme un ami vertueux. .. Quoi ! parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous? Quoi! parce que je suis votre ami, je serais votre tyran ?.. »
Voltaire ajoute dans ses Hémoires (2) : « Les protestations de bouche furent encore plus fortes que celles par écrit. Il était accoutumé à des démonstrations de tendresse singulière avec des favoris plus jeunes que moi ; et, oubliant un moment que je n'étais pas de leur Age, et que je n'avais pas la main belle, il me la prit pour la baiser. Je lui baisai la sienne, et je me fis son esclave. *
En 1750, il croyait bien se foire pour toujours l'ami et le créancier du roi. Lq billet du 23 août, qu'il ne cessera d'opposer
(I) A madame Denis, 14 août; à d'Argeutal, 30 août 1750. — (2) Œuvra, t. XL, 86.
à Frédéric, lui paraissait un titre irréfragable contre son débiteur, et le lien d'une indissoluble alliance avec lui. Ah ! le bon billet ! répétait-il, plus drôlement encore que Ninon, à sa nièce et à ses amis : « Jugez si je suis excusable... Jugez-en par la lettre que le roi de Prusse m'a écrite de son appartement au mien... Lisez-la, et vous croirez lire une lettre de Trajan ou de Marc-Aurèle. » Il y voyait une réponse péremptoire à toutes les raisons très-sages, très-éloquentes et très-fortes alléguées par sa nièce sur un simple pressentiment ; et il s'écriait : « Frédéricle-Grand est plus grand que Louis XIV (1) ! » Oui, le bon billet; mais gare au protêt!
Son enchantement, son ensorcellement furent au comble pendant le carrousel donné à Berlin en l'honneur du Margrave de Baireutli et de la Margrave Wilhelmine, sœur de Frédéric (2). L'attention et la faveur du public s'adressèrent moins aux hôtes illustres qu'à Voltaire, venu à cette occasion, avec toute la cour, de Potsdam à Berlin. Un peu avant l'arrivée du roi, un murmure d'admiration parcourut l'assemblée, suivi des cris répétés : Voltaire ! Voltaire! En effet, Voltaire marchait dans un groupe de seigneurs qui traversaient à pied l'arène, pour se rendre dans une des loges de la cour. Au milieu de ce triomphe , il affectait une modestie qui couvrait mal l'enivrement de sa joie. On le traitait comme un prince. Les reines, la mère et la femme de Frédéric , l'invitaient à venir dîner ou souper chez elles quand il voudrait, et trouvaient encore bon qu'il y allât rarement. Les princes et princesses se faisaient ses comparses dans ses tragédies, et les frères du roi, dans Rome sauvée, donnaient la réplique à Voltaire-Cicéron.
Voltaire comparait alors les dernières froideurs de Coinpiègne avec l'accueil enthousiaste qui lui était fait à Berlin, et, dans cette comparaison, il trouvait encore une réponse à tous les reproches, à toutes les objections qui lui venaient de France. En effet, tant d'honneurs et de faveurs, dont il se vantait en
(1) A d'Argental , 28 août; à Richelieu, août 1750. — (2) Voir la description de cette fête, dans la lettre à d'Arçental du 28 août 1750 , et dans Mon séjour auprès de Voltaire, par Collini, pp. 20 et suiv.
enfant vaniteux, lui étaient reprochés comme une insulte, comme une renonciation à sa patrie, et il voulut s'en expliquer dans une longue lettre d'août, adressée au maréchal de Richelieu. Il y rappelle les persécutions qui l'avaient forcé à sortir de France, et en particulier les dédains du roi et de madame de Pompadour. Quant à la pension qui semble le transformer en domestique du roi de Prusse, il fallait bien l'accepter, puisque les autres en ont. Ce n'est, à vrai dire, qu'un dédommagement. Les déplacements coûtent cher ; il a renoncé à sa famille, à sa maison, à une partie de sa fortune, à ses établissements : ne méritait-il pas quelque compensation?
Ainsi présentera-t-il toujours cette pension tant reprochée (1), bien qu'il lui eût été difficile de dire à quelle partie de sa fortune, à quels établissements lucratifs il avait dû renoncer pour venir à Berlin. Il avait tout gardé, y compris ses pensions ; et si l'historiographerie lui fut enlevée, ce ne ftit que plus tard, et à son corps défendant.
Laissons-lui répéter, néanmoins, que les vingt mille livres du roi de Prusse balançaient à peine ce qu'il lui avait sacrifié; qu'il n'y avait « aucune honte à recevoir une pension d'un grand roi qui en faisait à tant de princes ; qu'il y aurait plus de noblesse à la remettre, que de honte à la recevoir : » notons seulement qu'il ne la remettra jamais que forcé, et qu'il ne se donnera pas, par conséquent, cette noblesse. Pas plus de sincérité dans son détachement prétendu des clefs et des cordons, hochets nécessaires seulement, disait-il, « afin que les sentinelle? le laissassent passer. » Tout cela lui tenait fort au cœur ; mais il ne voulait pas qu'on y vit des liens qui l'enchaînaient en Prusse et le retenaient à jamais loin de la France. S'il a renoncé à tant de choses, il n'a pas renoncé à sa patrie. Il achève son Louis XIV pour se préparer les voies du retour, eu méritant l'estime des honnêtes gens, et il reprendra le chemin de Paris dès qu'il saura l'accueil fait à cette histoire.
Cette apologie était, sans doute, pour Richelieu et les amis,
(1) Notamment dans ses débats nvec La Beaamelle : voir Supplément au Siècle de Louis XIV; Œuvres, t. XX, p. 545.
mais bien plus pour madame de Pompadour, à qui le Mro$ la devait montrer, c Ne pourriez-vous pas, disait alors Voltaire, avoir la bonté de représenter à madame de Pompadour que j'ai précisément les mêmes ennemis qu'elle ? Si elle est piquée de ma désertion, si elle ne me regarde que comme un transfuge, il but rester où je suis bien; mais, si elle croit que je puisse être compté parmi ceux qui, dans la littérature, peuvent être de quelque utilité, si elle souhaite que je revienne, ne pourrie* vous pas lui dire que vous connaisses mon attachement pour elle, qu'elle seule pourrait me faire quitter le roi de Prusse, que je n'ai quitté la France que parce que j'y ai été persécuté par ceux qui la haïssent f D me semble que de telles insinuations, employées à propos, et avec cet ascendant que votre esprit doit avoir sur le sien, ne seraient pas sans effet ; et, si elle ne les goûtait pas, ce serait m'avertir que je dois me tenir auprès du roi de Prusse. »
Sentant bien la bassesse de cette confusion entre sa cause et celle d'une courtisane, de cette attitude agenouillée devant une telle Vénus, il essaye de se redresser : « Je ne suis point un exilé, dit-il, qui demande son rappel ; je ne suis point un homme nécessaire qui veut se foire acheter. » Il était un exilé vraiment, il se croyait un homme nécessaire, et il se mettait à trop bas prix, puisqu'il aurait suffi pour l'acheter, lui, sa prose et ses vers, d'un sourire, d'un signe de madame de Pompadour!
Il écrivit dans le même sens à ses autres amis, donnant toujours les mêmes raisons de son départ de Paris et de son engagement à Berlin, et s'appuyant toujours sur Frédéric lorsqu'on voulait ébranler sa confiance : « Si l'on peut répondre de quelque chose, c'est du caractère du roi de Prusse... Comment sont donc faits les grands hommes, si celui-là n'en est pas un (1)?»
Mais la personne à qui il voulait surtout faire partager ses espérances était madame Denis. C'est à elle qu'il décrit de nouveau, et avec des couleurs de plus en plus ravissantes, les enchantements de sa vie de Potsdam, où il était retourné après les fêtes de Berlin. 11 a renoncé aux dîners du roi, où il y a trop de gêné-
(1) A d'Argental, i" septembre 1750.
raux et de princes; il s'en tient aux soupers» plus courts et moins nombreux, plus sains et plus gais. Il est libre» d'ailleurs : grammairien du roi, et non son chambellan» il lui suffit d'une heure pour arrondir ses vers et sa prose; le reste du jour est à lui, et la soirée finit de la façon la plus agréable.
Il est définitivement attaché à la personne du roi de Prusse, avec le consentement du roi son maître. Frédéric l'avait fait demander à Louis XV, et il ne devait pas essuyer de refus de la part d'un prince qui tenait si peu au personnage. D'ailleurs, à une première demande on était bien résolu, le pas fait» d'ajouter les prières, les sollicitations les plus pressantes ; on était même résolu de passer outre, Voltaire ne pouvant plus vivre en France après avoir voulu en sortir. On n'eut besoin de recourir ni à une longue diplomatie, ni aux mesures extrêmes, et le roi de France céda en bonne forme, et avec empressement, Voltaire au roi de Prusse. La demande faite et le consentement obtenu» c'était, entre le poète et le monarque» un mariage en quelque sorte forcé. Gomment Voltaire aurait-il pu s'empêcher de dire oui, après tant d'années de coquetteries ? Et les deux parties ne se convenaient-elles pas ? N'étaient-elles pas nécessaires Tune à Fautre ? Le mariage serait-il heureux ? L'expérience seule le pouvait apprendre, comme dans tout mariage.
Un article du contrat était toujours un douaire de 4000 livres en faveur de madame Denis» si elle voulait le venir gagner à * Berlin. Y viendrait-elle ? L'oncle, qui avait renoncé au voyage d'Italie, parce que Frédéric, dit-on» lui avait refusé le titre officiel qu'il tenait à porter à Rome» se proposait d'aller l'hiver prochain à Paris pour tout conter à la nièce» et peut-être l'enlever (1).
Pour toute réponse aux cajoleries transmises par Richelieu, on ôta à Voltaire son historiographerie» qui fut donnée à Duclos ; mais il eut la consolation d'en recevoir la nouvelle par madame dePompadour» et la consolation plus grande d'apprendre par elle qu'on lui avait conservé son ancienne pension avec son brevet de gentilhomme. Toutefois, il ne s'expliquait pas qu'on
(1) A d'Argental, 20 août; à madame Denis, 13 et 28 octobre 1750.
lui eût enlevé une place qu'il pouvait exercer avec plus d'indépendance à l'étranger qu'en France, comme il se disposait à le prouver par son Siècle de Louis XIV (1).