‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 5 sur 80 · PREMIERS NUAGES — LE JUIF H1RSCHELL · texte numérisé non relu

PREMIERS NUAGES — LE JUIF H1RSCHELL

L'horizon n'était donc pas riant du côté de Versailles, et cependant le ciel de Berlin commençait à s'assombrir. Dès le 6 novembre, Voltaire, refaisant à sa nièce le tableau enchanteur de sa vie de cour, en terminait chaque trait par un mais inquiet et douloureux. Aussi renonçait-il au projet de l'attirer en Prusse. Potsdam, où l'on passait dix mois de Tannée dans une retraite dont les dames étaient bannies, n'était pas un séjour pour une femme. Passe pour lui, qui « n'avait pas l'honneur d'être page, » et à qui était indifférent « ce qu'on faisait à Paphos et dans le voisinage ; » mais, pour une femme, il n'y avait pas place honnête en pareil lieu.

Et lui-même, il commençait à trembler. Le roi venait d'écrire à Darget une lettre touchante, pathétique, et même fort chrétienne, sur la mort de sa femme, et, le même jour, il avait décoché une épigramme contre la défunte : « cela ne laissait pas de donner à penser. » Puis la jalousie s'était mise entre « les moines du couvent, » et « le père abbé » prenait une maligne joie à l'attiser. « Les rois, en effet, sont comme des coquettes, » et se plaisent au feu de jalousie allumé par leurs regards. Or, Frédéric, « très-grande coquette, » s'y plaisait plus qu'aucune, et il l'excitait en se moquant de tout le monde. S'en tiendrait-il là ? « Dieu veuille, s'écriait Voltaire, qu'il se contente de se moquer de nous ! » D n'était pas jusqu'à la disgrâce de Baculard d'Arnaud, provoquée par lui, qui ne lui fût un avertissement : « Mon triomphe m'attriste. Gela fait faire de profondes réflexions sur les dangers de la grandeur (2). »

(1) A madame Denis, 38 octobre 1750. — (2) A madame Dente, 17 et 24 novembre 1750.

Ces confidences étaient pour l'intimité de la famille, et non pour le public ; pas même pour l'intimité de l'amitié. Quatre jours après, il parlait à d'Argental , en termes toujours ravis, de son mariage avec le héros prussien : « La nature a fait Frédéric-le-Grand pour moi. Il faudra que le diable s'en mêle, si les dernières années de ma vie ne sont pas heureuses auprès d'un prince qui pense en tout comme moi, et qui daigne , m'aimer autant qu'un roi en est capable. » A plus forte raison, écrivait-il ainsi à son trompette Thieriot, pour qu'il le redit à tous les coins de Paris. Mais la nostalgie le reprenait aussitôt de plus belle, et il déchargeait toujours son cœur dans celui de sa nièce. Lisons sa lettre mélancolique du 26 décembre, d'autant plus remarquable que la mélancolie n'était guère son lait : « Je vous écris à côté d'un poêle, la tête pesante et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de la Sprée, parce que la Sprée tombe dans l'Elbe, l'Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je dis : Ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur cette Sprée, et non pas au coin de notre feu ? Rien n'est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaétan ; mademoiselle Astrua est la plus belle voix de l'Europe ; mais fallait-il vous quitter pour un gosier à roulades et pour un roi 1 Que j'ai de remords, ma chère enfant ! que mon bonheur est empoisonné ! que la vie est courte ! qu'il est triste de chercher le bonheur loin de vous! et que de remords si on le trouve ! »

Cette lettre s'explique mieux, si l'on se rappelle que le château de Berlin, d'où Voltaire l'écrivait, lui était dors une prison, un exil du moins, où il était retenu à distance de Potsdam et de Frédéric, sans qu'il lui fût même permis de songer à ce voyage consolateur de Paris, ajourné désormais indéfiniment, comme le retour au « palais d'Alcine, » jusqu'à la conclusion de la plus triste affaire avec un juif nommé Abraham Hirschell.

Cette affaire est aussi difficile à débrouiller aujourd'hui, même après la publication des pièces, qu'en 1750. Il y a là

complication d'agiotage et de marché de diamants, de lettres de change protestées et de commerce interlope, et les mensonges, les contradictions de Voltaire et de ses historiens» brochant sur le tout, achèvent d'enténébrer le procès» Tâchons d'y glisser un rayon de lumière.

H y avait à Dresde, sous le nom de fo StoW) une banque, dont l'électeur Auguste de Saxe avait émis tant de billets, qu'ils ne pouvaient plus être payés et qu'ils perdaient la moitié de leur valeur nominale. C'était bien du temps qui suivit Law. Tous les marchés de l'Europe étaient encombrés de cette mau» vaise denrée* MaiB Frédéric avait fait avec Auguste un traité, par lequel ses sujets, porteurs des billets de la Steuer, devaient être remboursés au pair* De là un commerce immoral en luimême et ruineux pour la Saxe. Les sujets prussiens achetaient partout à bon marché des billets de la Steuer, et s'en faisaient payer sans perte à Dresde. Est-ce là ce qu'avait voulu Frédéric? Quelques-uns prétendent qu'il désapprouvait ce commerce. « Mon cousin Auguste a fait une faute, aurait-il dit, mais ce n'est pas à moi d'en profiter. »

A défaut du roi, Voltaire en voulut profiter pour son compte, et il chargea le juif Abraham Hirschell d'aller acheter des billets à Dresde, après lui avoir confié des lettres de change et avoir reçu en nantissement des diamants d'une égale valeur. A peine Hirschell était-il parti pour la Saxe, qu'il apprend que les diamants n'étaient pas la propriété du juif, que ce n'était qu'un dépôt d'un officier français, nommé Ghasot, forcé de s'expatrier à la suite d'un duel, et alors au service du roi de Prusse (1). Apprenant d'ailleurs que le juif n'était qu'un fri-

(1) Chaeot raconte, en effet, dans ses Mémoiret, qu'il avait reçu secrètement du premier danseur de Dresde , pour parer son costume au carrousel de Berlin, une quantité prodigieuse de diamants, faux 11 est vrai, mais de toute beauté et montés en argent) ils appartenaient au roi de Pologne et étaient destinée an théâtre (Le chevàUer de Chasot$ par Henri Blaze de Bury, Paris, 1862, p. 103). — Suivant Duvernet, Cbasot tenait ces diamants de la duchesse de Mecklemboorg, dont il avait eu la faveur. — Suivant Luchet, L I, p. 224 , les diamants n'étaient pas un gage, mais avaient été prêtés à Voltaire pour une tragédie de oour, dans laquelle il jouait avec des princesses, et le juif y avait glissé quelques pierres fausses, qu'il accusa ensuite Voltaire d'avoir changées. De là le procès.

pon, il retire aussitôt la commission qu'il lui avait donnée, et fait protester à Paris, chea son notaire Delaleu, une lettre de change de dix mille écus.

De retour à Berlin, le juif se ftche, et exige d'abord, pour frais ordinaires de voyage, deux cents écus, qui lui sont payés ; puis, pour frais extraordinaires, cinq cents écus qu'on lui refuse. De son côté, il refuse de reprendre les diamants remis en gage, prétendant que ce ne sont plus les mêmes. Voltaire porte plainte, et le juif est jeté en prison.

Les ennemis de Voltaire s'emparent de dette bonne aubaine, disent comme le juif, et le poussent k plaider. Le roi, à qui le juif a en recours, renvoie l'affaire à la justice; et, en attendant qu'elle ait prononcé, il bannit Voltaire de sa présence. Il dit même à son secrétaire Darget, ancien secrétaire de notre ambassadeur, le marquis de Valori : t £crives~lui que je veux que dans vingt-quatre heures il soit sorti de mes Etats. » Darget hésite à remplir un pareil ordre : « Songez donc, Sire, objecte* t-il, que vous l'avez appelé auprès de vous; la Commission va le juger; si elle le trouve coupable, vous serez toujours à temps de le renvoyer. » — « Vous avez raison, répond Frédéric; vous seul êtes un honnête homme. *

Le procès suit donc son cours, et tourne contre le juif. Son emprisonnement est déclaré légitime ; il est condamné à restituer les lettres de change, à payer une amende de dix écus, peine, dit Voltaire, qui emportait infamie, et à reprendre ses diamants à la pesée, comme ils avaient été donnés (1),

Tel est à peu près le récit de Duvernet, qui ajoute gue, plus tard, Hirschell fut enfermé à perpétuité dans la citadelle de Madgdebourg, pour avoir forgé six lettres de change. Tel n'est pas le récit du juif, ou peut-être de Frédéric lui-môme (9), dans le prologue de la mauvaise comédie de Tantale en procès^ où Voltaire est désigné sous le nom grossièrementexpressif A'Angou le-tonU Suivant ce récit, qui paraît le plus conforme à la

(1) A Darget, 8 février 1751. — (2) 8ui?ant l'abbé Denlna (Prust* littéraire, t. 111, p. 166), cette comédie ne serait pas de Frédéric, quoique publiée daus ses Œuvre* potthvm$$t mate de Potiler.

vérité, Voltaire, le 23 novembre 1750, mande Hirschell à Potsdam, et lui propose d'aller à Dresde acheter des billets de la Steuer à trente-cinq pour cent de perte. Le juif objecte la désapprobation royale. Voltaire répond qu'il a le consentement de Frédéric, et, pour gagner le juif, il lui promet sa protection et le titre de joaillier de la couronne. Le juif consent alors, reçoit des lettres de change pour 18,400 écus, et remet en gage des diamants de même valeur. Une de ces lettres, sur un juif Ephraïm, est protestée le jour même. Le lendemain du départ d'Hirschell pour Dresde, Ephraïm offre à Voltaire de lui acheter des billets sans frais, ou du moins au prix peu coûteux de sa protection à la cour. Aussitôt Voltaire retire sa commission à Hirschell et fait protester la plus forte lettre à Paris. Le juif se plaint du tort fait par là à son crédit ; il serait ruiné et perdu, s'il avait eu le malheur d'acheter des billets, n'étant pas à couvert, comme Voltaire, contre les dangers d'un pareil trafic. De son côté, Voltaire se plaint de la lenteur du juif, de sa fraude, et assure qu'il aurait gardé les billets, si on lui en eût acheté. Toutefois, sur la menace d'un procès, il promet de dédommager le juif de ses frais de voyage et du tort que lui a pu faire le protêt ; et, pour l'adoucir davantage, il commence par acheter une partie des brillants du dépôt, qu'il avait déjà portés, disait-il, sur son habit de théâtre. Effectivement, il en retient pour trois mille écus. Trois jours après, il demande des bagues pour deux mille écus encore, et dit au juif de revenir bientôt pour le règlement du compte. Dans l'intervalle, il envoie chez le juif acheter quelques meubles. Quand le juif revient, il déclare qu'il ne payera ni les meubles, ni les bagues, pour se dédommager du prix excessif des premiers brillants, qu'il avait pourtant fait taxer, avant le marché conclu, par un joaillier de son choix ; il tire même de force une bague du doigt d'Hirschell, et le chasse. Le lendemain, il le fait venir chez un officier du roi, lui met le poing sur la gorge, le traite de fripon,- et menace de le faire jeter dans une basse-fosse, s'il ne consent à reprendre ses diamants, à restituer les trois mille écus, et à remettre tous les billets signés Voltaire. Le juif refuse et porte plainte au roi,

qui renvoie les parties devant son grand chancelier. Là, Voltaire nie qu'il y ait eu entre lui et le juif aucune convention, et prétend avoir confié à Hirschell, sans le moindre contre-billet, la somme de 18,400 écus, avec la seule commission de lui acheter à Dresde des diamants et des pelisses. En vain le juif montre des billets prouvant le mensonge ; Voltaire affirme que ce sont des chiffons sans valeur, retirés frauduleusement par le juif de la cheminée où il les avait jetés. Et comme il y avait un billet du juif portant rénumération des objets vendus, il le falsifie et le transforme en compte réglé. Quant à la taxe des premiers brillants, il la nie, et y oppose une taxe nouvelle, faite par ses gens et ceux d'Ephraïm.

Entre ces deux récits, le litige ne peut porter que sur la nature de la commission donnée par Voltaire à Hirschell, et sur la falsification et le trafic des diamants. Que Voltaire ait chargé Hirschell de lui acheter des billets de la Steuer, voilà un point incontestable. Dans tout le cours du procès, Voltaire a soutenu que la première proposition, au sujet de l'achat des billets, était venue d'Hirschell et non de lui ; mais qu'étant allé, le 23 novembre, consulter M. de Kirkeisen pour savoir ce qu'étaient ces effets, il avait révoqué, dès le lendemain, ses lettres de change; qu'il était donc faux qu'il eût envoyé le juif à Dresde, qu'il lui eût promis la charge de joaillier de la couronne, et surtout qu'il eût acheté, comme on l'avait rapporté au roi le 29 novembre, pour 80,000 écus de billets de la Steuer (4).

Malgré ces dénégations dix fois répétées, c'est bien Voltaire qui a proposé au juif d'aller pour son compte à Dresde, comme il était allé lui-même à Nancy, pour semblable affaire, en 4729; puis, soit qu'il redoutât la désapprobation royale, soit qu'il eût trouvé moyen d'avoir des billets à meilleur marché par le juif Ephraïm, il retira à Hirschell sa commission et fit protester ses lettres de change. Il est plus probable qu'il fit réellement acheter des billets de la Steuer : nous entendrons Frédéric, indigné, quinze jours après la conclusion du procès, lui

(i) A Dargct, 18 janvier 4751.

en jeter encore l'accusation à la face, sans qu'il ose, cette fois, protester. Frédéric pouvait bien tolérer parmi ses sujets un commerce ignoble ; mais, malgré son immoralité et son cynisme notoires, il lui était impossible de souffrir que son chambellan mtt la main dans un tripotage dont la honte rejaillissait sur sa couronne.

Quant aux diamants, deux choses sont certaines : l'une que le juif était fondé, à un titre quelconque, dans son accusation contre la fidélité du dépositaire, puisque Voltaire avoua à Darget avoir perdu un diamant de trois cent cinquante écus; l'autre, qu'il y eut entre eux discussion sur la valeur réelle de diamants vendus, et discussion probablement fondée des deux parts sur de bons motifs, le juif ayant mis sans doute sa marchandise à trop haut prix, et Voltaire ayant voulu, par une contre-expertise plus ou moins loyale, la faire descendre au-dessous de sa valeur réelle. S'il réussit à persuader aux juges, déjà trop portés pour lui, qu'il était lésé, et à faire condamner le juif, ce ne fut pas sans peine, ni sans quelque rouerie de sa façon, et il n'était pas rassuré sur le jugement rendu en sa faveur en première instance. En effet, le juif ayant menacé de s'adresser au roi pour obtenir cassation de l'arrêt du grand chancelier, et de provoquer un nouveau jugement, Voltaire, effrayé, entra en transaction avec lui, et lui offrit de reprendre pour deux mille écus ce qui avait été vendu trois mille ; il était même disposé & aller plus loin pour mettre un terme à cette vilaine affaire, et rentrer en grâce avec Frédéric (1).

La seule annonce du procès, à plus forte raison le procès lui-même, avait mis Frédéric en fureur. En vain Voltaire lui faisait-il dire par Darget qu'il n'avait pas d'autre moyen d'obtenir justice contre un homme qui le voulait ruiner, en vain prétendait-il qu'il avait tout fait pour éviter le procès et pour terminer le litige à l'amiable, le roi n'en voulait rien croire et lui tenait toujours rigueur (2).

Puis, cette malheureuse affaire, Pâpreté de Voltaire au gain, l'acharneinent qu'il tnettait à la poursuite du juif pour éviter,

(i) ADwget, février 1751. —(2) A Darget, 18 janvier 1751.

lui si riche, la perte de quelques écus, fournissaient à ses ennemis, à Frédéric même, l'occasion de renouveler contre lui les accusations déjà vieilles de lésine et d'habitudes serrées. Le roi lui reprochait de faire trop peu de dépense, et de craindre, non-seulement de toucher à ses immenses revenus, mais d'épuiser la pension de vingt mille livres qu'il lui faisait. Et Voltaire répondait qu'il n'était pas assez riche pour rien perdre; il parlait, comme toujours en pareil cas,|du grand désordre de ses affaires, de sa grosse maison de Paris ; il allait jusqu'à envoyer les notes de ses dépenses à Berlin, pour prouver qu'il n'y avait pas mis une trop chiche économie. Toutefois, pour foire à bon marché et sans risques courir acte de désintéressement, il demandait d'aller vivre à ses frais au Marquisat, maison de campagne de Frédéric près de Potsdara, et il offrait de renoncer à sa pension pendant le séjour qu'il y ferait ; non pas certes qu'il prétendit rejeter les bienfaits du roi, et, au Marquisat même, il ne refuserait pas ce que Fédersdof, le factotum royal, voudrait fidre pour lui ; mais il voulait convaincre Frédéric qu'il n'avait pas d'autre objet que sa personne adorable. Il resterait au Marquisat jusqu'au printemps; après quoi, il irait à Paris, et reviendrait avec sa nièce, qui tiendrait son ménage à Berlin et soignerait sa santé languissante (1).

Mensonge que ce projet, nous l'avons vu; rien de plus sérieux dans cette offre de suppression de pension. Voltaire savait bien que Frédéric, tout avare qu'il fût, ne pouvait pas, sans déshon-

(1) A Frédério et à Darget, Janvier et février 1751. — C'est ce qu'il écrivait dans le même temps 4 la Margrave de Bairenth, aveo qui il avait renouvelé connaissance pendant un séjour de près de trois mois que WUheimine avait fait, soit à Berlin, soit à Potsdam, en août-novembre 1750. Il ne l'avait ni vue. ni même entretenue par lettres depuis son passage à Bairenth en 1743 ; mais, de 1730 à 1758, leur correspondance va devenir très-fréquente. C'est Voltaire qui se chargea de procurer à la Margrave, par lui-môme ou par sa nièce, des dames de compagnie, des chevahers d'honneur et des comédiens, et qui lui procura, en effet, le comédien Heurtaud et le marquis d'Adhémar, fils du grand maréchal de Stanislas, qu'il avait connu à Lunéville. — Dans ses lettres à la Margrave de la fin de 1750 et do commencement de 1751, publiées pour la première fols dans la Revue franç*t#e du 1" novembre 1865 , il parle plusieurs fois d'un projet de voyage en Italie, bien abandonné , et surtout d'un projet de voyage à Paris, pendant lequel il passerait par Bairenth.

neur, lui retirer ses dons, ni lui retrancher un quartier comme à un valet ne faisant pas son service. Ce qui était plus sincère, c'étaient ses instances pour obtenir d'aller au Marquisat, qui le rapprochait de Potsdam et du roi, dont il était depuis si longtemps éloigné. Voyant que Frédéric fermait l'oreille à toutes ses apologies, il lui écrivit pour demander pardon. Il avait eu tort d'aller en avant, et, quoique persuadé qu'il y a mille occasions où il faut savoir perdre et se taire, d'avoir eu la rage de vouloir prouver qu'il avait raison contre un homme avec lequel il n'était même pas permis d'avoir raison, et de s'être privé par là du commerce de son adorable monarque. Il écrivit en ce sens, dans le cours de février, lettres sur lettres, toutes assez plates, malgré l'éclat et les saillies du style, et sentant au fond le valet ou l'écolier qui flatte et caresse son maître.

Frédéric resta longtemps insensible et sourd à tant d'instances, à tant d'adulations directes ou transmises par Darget, à tant de lamentations sur une santé ruinée par la colique, le scorbut, cent maladies. 11 se contentait d'écrire à sa sœur Wilhelmine, la Margrave de Baireuth, le 2 février 1751 : « L'affaire de Voltaire n'est pas encore finie. Je crois qu'il s'en tirera par une gambade. Il n'en aura pas moins d'esprit, mais son caractère en sera plus méprisé que jamais. Je le verrai quand tout sera fini ; mais, à la longue, j'aime mieux vivre avec Maupertuis qu'avec lui. Son caractère est sûr et il a plus le ton de la conversation que le poète, qui, si vous y avez bien pris garde, dogmatise toujours. »

Frédéric ne parait pas avoir répondu à Voltaire avant le 24 février, et encore le fit-il par la lettre la plus dure et la plus humiliante : « J'ai été bien aise de vous recevoir chez moi , lui écrivit-il de Potsdam ; j'ai estimé votre esprit , vos talents, vos connaissances, et j'ai dû croire qu'un homme de votre âge, lassé de s'escrimer contre les auteurs et de s'exposer à l'orage, venait ici pour se réfugier comme en un port tranquille. » Et Frédéric rappelait comment Voltaire avait exigé de lui de ne point prendre Fréron pour correspondant, comment il avait provoqué l'expulsion de Baculard d'Arnaud ; il lui reprochait d'être

allé chez le ministre de Russie parler d'affaires dont il n'avait point à se mêler (1), de s'être entremis mal à propos dans les débats conjugaux de madame de Bentinck (2); et il continuait : « Vous avez la plus vilaine affaire du monde avec le juif. Vous avez fait un train affreux dans toute la ville. L'affaire des billets saxons est si bien connue en Saxe, qu'on m'en a porté de grièves plaintes. Pour moi, j'ai conservé la paix dans ma maison jusqu'à votre arrivée ; et je vous avertis que si vous avez la passion d'intriguer et de cabaler, vous vous êtes très-mal adressé. J'aime les gens doux et paisibles, qui ne mettent point dans leur conduite les passions violentes de la tragédie. En cas que vous puissiez vous résoudre à vivre en philosophe, je serai bien aise de vous voir; mais si vous vous abandonnez à toutes les fougues de vos passions, et que vous en vouliez à tout le monde, vous ne me ferez aucun plaisir de venir ici, et vous pouvez tout autant rester à Berlin. »

Nous n'avons plus la réponse de Voltaire à cette lettre, et c'est dommage; mais il a répondu, puisque, quatre jours après, Frédéric répond lui-même évidemment à une nouvelle requête : « Si vous voulez venir ici, vous en êtes le mattre. Je n'y entends parler d'aucun procès, pas même du vôtre. Puisque vous l'avez gagné, je vous en félicite, et je suis bien aise que cette affaire soit finie. J'espère que vous n'aurez plus de querelle ni avec le vieux ni avec le nouveau testament. Ces sortes de compromis sont flétrissants, et, avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez par les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réputation. Un

(4) Gross, ambassadeur de la czarine Elisabeth à Berlin , avait pour mission singulière d'amener à tout prix, en vue d'une prochaine alliance austro-russe, une rupture entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Pour y réussir, il trouva moyen de ne se pas faire idviter à un diner diplomatique, prétendit ensuite que c'était une insulte pour sa souveraine, partit, et les relations furent interrompue» eotre les deux États, en attendant la rupture armée de la guerre de Sept- Ans. Voltaire alla chez Gross s'entretenir de cette affaire , et c'est ce que lui reproche Frédéric. — Voltaire y fait allusion , ainsi qu'à l'affaire du juif, dans une lettre à Wilhelmine, du 30 janvier 1751 , publiée pour la première fois dans la Revus française du 1«» novembre 1865. — (2) Voir une lettre de Voltaire i d'ArgentaJ, du 25 décembre 1750; Recueil de 1856, t. I, p. 212.

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