VOLTAIRE ET LE PATS DE GEX
N'allons-nous pas trouver encore une arrière-pensée toute personnelle dans ses longues négociations pour arracher le pays de Gex à ce qu'il appelait la tyrannie des fermes générales?
Dès le commencement de 1760, il avait songé à organiser une compagnie, qui aurait fourni aux fermes générales ou au roi une forte somme, moyennant quoi le pays de Gex se serait trouvé purgé de quatre-vingts sbires qui le dévoraient en pure
perte; et il demandait à être nommé syndic pour accélérer la consommation de l'affaire. Une aventure de commis, qui avaient saisi son blé sur la route de Ferney aux Délices, le poussait encore à l'accomplissement du projet, « Avanie de Turc, qu'on punit chez les Turcs, s'écriait-il; si l'on ne me fait raison, je vais affermer Ferney et Tourney, et mourir dans mes Délices, aimant mieux du pain bis en Suisse que d'être tyrannisé en France. » Il voulut intéresser tout le monde dans cette affaire, jusqu'à Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie française, mais particulièrement le président de Brosses et madame d'Épinay, femme d'un fermier général (1).
De 1760 à 1775, nous perdons la trace de l'affaire, que Voltaire dut poursuivre néanmoins avec son activité et sa persévérance accoutumées. Mais, pour faire les derniers efforts, il attendit le ministère de Turgot. Ayant réussi à affranchir sa colonie, il travailla, dans le même intérêt, à étendre l'affranchissement à tout le pays.
En janvier 1775, il offrait à Trudaine, intendant général des finances, une somme de vingt mille francs par année, et il promettait de bénir à jamais sa justice, sa bonté, et celle de Turgot. Il s'adressa à Turgot lui-même, qu'il appelait saluiare meum (2). Il ouvrit une grande correspondance avec Fabry, maire de Gex, qu'il avait mis dans son intérêt; avec Morellet, le mauvais prêtre économiste qui prêchait, à défaut de l'Évangile, la liberté du commerce ; avec de Vaines , premier commis des finances ; avec madame de Saint- Julien , la grande protectrice de la colonie, et il reçut de Trudaine la promesse de l'abaissement des corvées et de la liberté du sel et du tabac (3). Quoi qu'on lui annonçât la prochaine arrivée des ordres du roi, il craignait toujours, néanmoins, les fermiers généraux, ces « soixante autres rois de France (4). » C'est pourquoi il fit partir pour Paris ma-
(1) A de Brosses (dans M. Foisset), 7 janvier et (Recueil de 1856) 20 févrieç ; à madame d'Epinay, 30 janvier et 6 février; à Duclos, 11 août 1760. — (2) A Trudaine, janvier; à Turgot, 29 juin 1775 (Recueil de 1856).— (3) A Fabry, 28 et 31 août; à Morellet, 31 août et 8 septembre ; à de Vaines, 31 août, 3, 5 et 10 septembre; à madame de Saint- Julien, 21 septembre, 3, 5 et 8 octobre 1775. — (4) A Cbrlstin, 1" octobre 1775.
dame de Saint- Julien , chargée d'abord de faire la cour à Turgot en lui présentant la médaille conquise les armes à la main ; puis de voir et de presser de Vaines , Trudaine, l'archevêque de Toulouse ; enfin de débattre la somme de cinquante ou quarante mille livres demandée par les fermes générales (1). Il avait écrit lui-même à Turgot, à Trudaine, à Morcllet, et fait voir, dans un Mémoire (2), qu'on était généreux en offrant quinze raille livres (3). Les fermes générales s'étant rabattues à trente mille, il fit un nouveau Mémoire (4), pour prouver que cette somme était encore « exorbitante pour sa ratière, » que vingt mille étaient assez, et il l'adressa à Turgot, à Trudaine , à de Vaines, à Morellet et à madame de Saint-Julien (5). Il fallut en passer par les trente mille livres, sauf à représenter plus tard à Turgot l'impossibilité de payer une pareille somme (6); et, en effet, quelques jours après, le 8 décembre, il écrivait à Trudaine pour ne payer que vingt-cinq mille, et il rédigeait en ce sens un troisième Mémoire (7).
En attendant l'effet de cette nouvelle requête, il accepta et fit accepter par les États de Gex l'arrangement passé avec Turgot au prix de trente mille livres de contribution annuelle. Le 11 décembre, tout malingre et malade, il se rendit à Gex. Il parla, quoique sa voix fût entièrement éteinte. Il proposa au clergé, qui faisait quelque résistance (8), d'accepter la bulle Unigenitus de Turgot, purement et simplement, avec reconnaissance respectueuse. Tout fut fait, écrit et signé comme il le voulut. La foule entourait la maison où on délibérait, se tenait aux écoutes , et attendait comme son salut, malgré lés trente mille livres à payer, l'adoption de la bulle par le concile. Quand on lui annonça que le pays « était libre, » ce furent des pleurs de joie et des cris répétés de : « Vivent le Roi et les États ! Vivent
(X) A de Vaines, 6 octobre (Recueil de 1856) ; à madame de Saint-Julien, 8 octobre; à d'Argental (Recueil de 1856), 9 octobre 1775. — (2) Voir ce Mémoire, Œuvres de Voltaire, t XLVIII, p. 146.— (3) A madame de Saint-Julien et à Dupont, 10 octobre 1775. — (4) Œuvres de Voltaire , t. XLVIII , p. 148. — (5) A madame de Saint- Julien et à de Vaines, 6 novembre (Recueil de 1856); à Trudaine, 13, à Morellet, ;14 novembre 1775. — (6) A madame de Saint-Julien (Recueil de 1856) et à Fabry, 3 décembre 1775. — (7) Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, p. 153.— (8) A Trudaine et à madame de Saint-Julien, 8 décembre 1775.
Turgot et Voltaire I » Les dragons de Ferney parurent alors en superbe tenue, l'épée dans une main, des lauriers dans l'autre, qu'ils présentèrent aux syndics, aux conseillers et à Voltaire. Ils mirent des cocardes aux chevaux du patriarche, qui pleurait aussi d'attendrissement, jonchèrent son carosse de feuilles de laurier, et le ramenèrent en triomphe. On s'enivra partout à la santé des bienfaiteurs, et on tira le canon toute la journée (1). Voltaire annonça la grande nouvelle au contrôleur général et à l'intendant général des finances, et, tout en appelant Turgot « le restaurateur du royaume , » destiné à faire « oublier les noms de Golbert et de Sully , » il lui faisait entendre
qu'il serait bien plus grand encore , s'il engageait la ferme à relâcher cinq mille livres qui seraient employées à boire à sa santé et à celle de Trudaine (2).
Tel est le récit intéressé de Voltaire et des amis ; mais de sa correspondance même il résulte que l'enthousiasme du pays prétendument délivré fut loin d'être aussi général, et que la lourde contribution de trente mille livres était plus insupportable à plusieurs que les commis. Bien des gens criaient qu'il fallait jeter Voltaire', d'où venait tout leur mal, dans le lac de Genève, et quelques-uns complotèrent de l'empoisonner. On soupçonnait déjà ce qu'il avouait dans l'intimité, à savoir qu'il n'avait songé qu'à se délivrer lui-même, qu'à donner à ses terres une valeur double, et qu'à favoriser sa colonie par la liberté entière du commerce (3).
Sans trop s'effrayer du péril ni des menaces, il s'occupa de l'exécution de la bulle turgotine dans le pays de Gex. Il fallait acheter des quantités énormes de sel; foire contribuer tout le inonde, même ceux qui n'avaient pas de fonds territoriaux, à l'acquittement des trente mille livres ; obtenir la liberté entière de transit pour le blé, le bois, les comestibles. Pendant toute Tannée 1776, il poursuivit de ses importunités Turgot, Tru-
(1) A madame de Saint- Julien, 14 décembre 1775 ; Comm. hist., Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, p. 392 ; Wagnière. Mémoires , t. I, p. 90. — (2) A Tnrgrot, 12 et 29 décembre; à Trudaine, 12 décembre 1775 (Recueil de 1850). — (3) A Trudaine et à Morellet, 23 décembre 1775 ; à Fabry, 2 janvier 1776.
daine, Fargès, conseiller d'État (4 ) ; sans compter les Mémoires, Prières et Questions > Supplique, Délibérations, Remontrances, Requête au roi en son Conseil, dont il accablait le gouverne* ment (2) : ses lettres et divers écrits, à cette occasion, s'énuroèrentpar centaines.
C'est même alors qu'il chercha à renouer avec le président de Brosses, promu récemment à la première présidence du parlement de Bourgogne, dont dépendait le pays de Gex. Il s'offrait à prêter trente mille francs aux États de Gex pour payer l'indemnité de la ferme générale, en attendant qu'on eût établi des contributions pour subvenir aux autres charges de la province, et il demandait là-dessus à de Brosses ses ordres, ses conseils et sa protection (3). Nous n'avons la réponse du président que dans une lettre, en date du 7 décembre 1776, adressée à un bourgeois du pays de Gex, nommé Lagros. En toute cette affaire, de Brosses ne voit que « l'esprit remuant et avide du pays, si âpre à faire des projets sur toute espérance de gain, ainsi qu'à se supplanter les uns les autres. » On en a déjà tant fait, que le gouvernement aurait retiré l'édit de libération, sans l'intervention du président auprès de son ami le nouveau contrôleur général de Clugny. Tout cela, ajoutait le président, est fort dommageable au pays, et fiait avec la plus grande étourderie. Que fera-t-on de tant de sel? Gomment supportera-t-on les charges incombant à la province, capital et intérêts? « Quant à M. de Voltaire, son but est fort clair : c'est celui d'un homme qui voit qu'on va taxer dans le rôle prochain ses fonds et ses industries de Ferney, et qui croit avoir imaginé un moyen de prévenir sa taxe. Car il lui importe peu, à son âge, que, les dettes du pays se trouvant accumulées dans quelques années d'ici, les rôles des taxes deviennent nécessairement très-forts, pourvu qu'on n'en fasse point d'ici à quelque temps. »
Tous les hommes entendus en affaires, et au courant de l'affaire du pays de Gex, jugeaient ainsi Voltaire, entre autres Du-
(1) A Turgot, 8 et i3 janvier ; à Trudaine et à Fargès, 26 janvier 1776.— (2) Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, pp. 172, 175, 178, 296, 437. — 0) A de Brosses, 28 novembre 1776 (dans la publication de M. Foisset).
pleix de Bacquencourt, intendant de Bourgogne, qui, le 20 décembre 1776, entretenant de Brosses des ennuis que lui causaient les lettres du patriarche, ajoutait : « J'en ai deux des siennes depuis huit jours, une entre autres de huit pages, qui est un cours complet de déraison et de flatteries très-malignes. » De son côté, de Brosses écrivait à sa fille, madame de Fargés : « J'ai la tête cassée de l'ennui que me donnent les brailleries et les criailleries du pays de Gex. J'en reçois lettres sur lettres, de gens qui crient miséricorde sur les entreprises et les tyrannies de Voltaire, qui veut gouverner tout, conduire à sa tète, et se rendre maître de l'administration dont il n'est pas membre, entreprenant de chasser ceux qui sont au fait, et de mettre là des gens qui lui sont vendus et qui agiront à sa dévotion. Je viens d'en écrire à M. de Malesherbes, sur la sollicitation de tout le pays, qui demande « au nom de Dieu qu'on les tire de l'esclavage (ce sont leurs termes). » Les syndics me marquent qu'ils n'y peuvent plus tenir, et que , dès que les choses sont ainsi, ils vont quitter l'administration. Mais c'est justement ce qu'il demande ; tout sera, ma foi ! bientôt au diable avec un tel premier ministre (1). •
Voilà ce qu'il en coûta à Voltaire de soins et de démarches pour délivrer le pays de Gex , c'est-à-dire ses terres et ses manufactures, de la tyrannie des fermes générales; presque autant que pour la fondation de sa colonie :
Tante molis erat romanam peUere gentem !
Et voilà ce qu'il en coûta au pays de Gex pour permettre à ce nouveau Mithridate de dire :
Et mes derniers regards ont vu fuir les commù!
Honneurs et profits, presque tout, en cette affaire, fut pour lui. Les profits lui parurent de bonne prise ; mais certains honneurs l'embarrassèrent par le ridicule que la malignité y attacha. Le bruit courut qu'il avait été nommé marquis et inten-
(l)Ces dernières lettres ne se trouvent que dans la publication de M. Foieset, Voltaire et U Président de Brosses.
dant du pays de G ex, et Frédéric l'en félicita (1), comme il avait félicité le comte de Tourney. Voltaire se hâta de rejeter la mauvaise plaisanterie sur les ennemis de Turgot. D se défendait d'être marquis de Mascarille, et trouvait qu'il y avait assez de marquis gascons pour qu'on n'en fit pas de suisses (î). Ne trouverons-nous donc pas un acte de franche humanité, d'entier désintéressement et de générosité pure dans la vie de Voltaire? On a beaucoup vanté en ce sens l'adoption de mademoiselle Corneille, qui eut lieu dans les années que nous venons de parcourir. Mais comme cette adoption fit éclater la guerre entre Fréron et lui, il est nécessaire, pour obéir à notre loi de ne pas scinder un même sujet, de présenter en un seul tableau toute l'histoire de cette lutte.
(1) Frédéric à Dalembert, 30 décembre 1776 et il mare 1777 ; Dalembert à Frédéric, 23 février 1777. — (2) A Moultou, 8 décembre 1775 (Lettres médites publiées par M. A. Coquerel, n* CIX).