‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 42 sur 80 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

Fréron est la plus fière et la plus courageuse figure des lettres françaises au xvm« siècle. Ce que l'illustre Christophe de Beaumont était dans l'Église, Fréron Ta été dans la littérature. Ismaël littéraire, « sa main a été contre tous et la main de tous contre lui (1). d Pendant trente années il lutta contre toutes les puissances du temps, contre le roi Voltaire et contre la reine Clairon, aux pieds de laquelle Voltaire lui-même abaissait sa royauté; contre l'Encyclopédie, un monde 1 contre tous les ministres de la police aux ordres de Y Encyclopédie! Ni promesses, ni menaces ne le purent fléchir ! Nul obstacle n'arrêta son ardeur et sa fécondité. Indépendamment de sa collaboration aux journaux de Des Fontaines, voici les trois volumes des Lettres de la comtesse, les treize volumes des Lettres sur quelques écrits du temps, les trois cents volumes environ de Y Année littéraire, dont près de cent quatre-vingts ont été publiés par lui!

Et, néanmoins, notre siècle, qui a poussé jusqu'à la manie le zèle des réhabilitations posthumes ; notre siècle, dont la critique fera la principale gloire ; notre siècle, si amoureux de la liberté de la pensée et de la parole, n'a pas songé à réhabiliter Fréron, le prince des critiques, un ancêtre, un patron, le vrai champion de la liberté littéraire 1 A part un article de M. Jules Janin dans le Dictionnaire de la conversation et un charmant opuscule de M. Charles Monselet (2), tous se sont Hait l'écho plus ou moins servile des plaisanteries cruelles et ignobles de Ferney. Pour tous nos contemporains, y compris M. Charles Nisard, auteur des Ennemis de Voltaire, le grand

(4) Gen., XVI, 4*. — (2) Fréron, ou V Illustre critique (1864;.

critique n'est guère que maître Aliboron, dit Fréron, que l'Ane littéraire; bien plus, qu'un ivrogne et qu'un débauché, qu'un misérable digne des galères, si tant est qu'il n'ait pas été un peu galérien.

Oui, Voltaire parlait ainsi de Fréron, mais il en pensait autrement. Le dédain et l'injure cachaient l'estime secrète qu'il faisait de son esprit; la menace et la colère, la peur qu'il en avait. Fréron seul peut-être a fait trembler Voltaire; seul, et pourtant calme toujours et impassible, il lui a tenu tête pendant trente ans, çt si, enfin, il a succombé sous le nombre et la violence, il a succombé les armes à la main, sur son champ de bataille, son Année littéraire, qu'il a pu céder à ses successeurs dans la lutte.

Page 1