‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 43 sur 80 · COMMENCEMENTS DE FRÉRON · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DE FRÉRON

Élie-Catherin Fréron était né à Quimper, en 1719. Voltaire ne l'appellera que Jean Fréron. Outre que ce nom, réduit à ses seules initiales, J. F., prêtait à une équivoque grossière, c'était une manie de Voltaire de travestir les noms de tous ses ennemis, particulièrement les prénoms ou noms de baptême. Le 7 juillet 1760, il écrivait à Thieriot : « Vous devriez bien... m'envoyer une liste des ennemis et de leurs ridicules ; ce sera un peu long, mais il faut travailler pour le bien de la patrie. Je voudrais un peu de faits ; je voudrais jusqu'aux noms de baptême, si cela se pouvait : les noms de saints font toujours un très-bon effet en vers. » Le travestissement des noms va jouer un grand rôle dans sa polémique. Empêchez-le d'écrire Polissot pour Palissol, Sabotier pour Sabatier, Lang le vieux pour Angliviel, Jean Fréron pour Élie Fréron, etc., etc., et vous lui aurez ôté la moitié de l'esprit qu'il déploie contre ses adversaires. Par cette moitié, jugez de ce que vaut souvent la seconde, toute en grossièretés et en calomnies I Oh! M. de Voltaire a eu de l'es-

prit plus que personne en France, mais pas toujours, ni toujours du meilleur!

Fréron était fils d'un orfèvre, qui, suivant Voltaire, qu'on entendra tout à l'heure fulminer contre la révélation du secret des familles, aurait été obligé de quitter sa profession pour avoir mis de l'alliage plus que de raison dans l'or et l'argent. Par sa mère il appartenait à la famille de Malherbe. Sa vraie mère a été cette dure terre de Bretagne, où il puisa son courage et sa foi obstinée.

Dans son enfance, ses parents, a-t-il raconté lui-même, lui firent garder les dindons; métier qu'il devait transporter dans la littérature et la critique.

Élevé par les jésuites de Quimper, il vint à Paris faire sa rhétorique sous le Père Porée, et il eut pour condisciple Je futur duc de Ghoiseul. Pour expliquer la faveur que Ghoiseul lui accorda quelquefois, Voltaire ne manquera pas de dire que leur intimité, au collège de Clermont, était descendue jusqu'aux complaisances les plus infâmes (1). C'est ainsi qu'il accusera Fréron, pendant le temps qu'il passa chez les jésuites, d'avoir été à la fois agent et patient. Pas un coin de la vie de Fréron où Voltaire n'ait déposé ses ordures!

Après avoir professé quelque temps au collège de Louis-le- Grand, Fréron sortit des jésuites, « chassé pour ses fredaines, » suivant Voltaire; de lui-môme, suivant la vérité, emportant l'estime de ses anciens maîtres et confrères, et leur conservant une reconnaissance et une affection qui ne se démentirent jamais.

Il garda- d'abord le petit collet, et continua d'être Y abbé Fréron; puis il le quitta pour l'épée et le chapeau à plumes, et devint le chevalier Fréron (2), en attendant qu'il se transformât en comtesse Fréron dans un de ses écrits périodiques. Mais, une fois posé dans le monde et dans les lettres, il dépouilla masque et costume d'emprunt, et ne fut plus que ce qu'il est pour nous, Fréron tout court, Fréron le grand critique.

(1) A Dalembert, 20 juin 1760. — (2) Suivant Palissot (note 7 du 9« chant de la Dunciade), il aurait été sous-lieutenant d'infanterie.

Il fit ses premières armes dans les Observations sur les écrits modernes, sous l'abbé Des Fontaines, grand maître en journalisme. Ces deux hommes, en communauté de goût et d'idées, se rendirent une mutuelle justice, ce qui est à l'honneur particulier de Fréron, bien supérieur en instruction, en talent eten esprit.

Quelques mois avant la mort de Des Fontaines, Fréron ouvrit seul boutique littéraire, et, du 1er septembre 1745 au 25 juillet 1746, il publia ses dix-neuf Lettres de la Comtesse. Il donna aussitôt sa mesure et montra toutes ses qualités : érudition, dialectique, franchise, impartialité; modération inébranlable surtout, dont rien ne le put faire sortir, et ce fut là sa force : il fut fort parce qu'il était ramassé en lui-même et contenu. Dès cette époque, il dégaina l'ironie, son glaive à lui, aigu et acéré, ouvrant d'autres blessures que les grossièretés de Voltaire. Enfin, il révéla du premier coup son double but : combattre le philosophisme au nom de la religion et de la monarchie, et la licence littéraire au nom des saines traditions du xvne siècle.

Dès son premier pas aussi, il se heurta à la persécution. Ayant plaisanté l'abbé de Bernis, — voyez le crime! — sur une pension de mille écus procurée par madame de Pompadour, il fut enfermé à Vincennes, le 23 janvier 1746. Il y passa près de deux mois, noyant son chagrin dans une perpétuelle ivresse, au dire de Voltaire, en réalité continuant ses Lettres et sollicitant sa liberté. Un protecteur lui obtint une lettre de cachet qui Y exilait à son pays, et il sortit de prison le 12 mars. Il se retira 8 Bar-sur-Seine. Huit mois après, le même protecteur procura son rappel, mais avec défense de faire des feuilles périodiques. Pour lui, c'était pire que la prison, c'était la mort littéraire. A son retour à Paris, il fut réduit à entrer chez le duc d'Estouteville pour l'aider à traduire Marin i. Mais, en 1749, il arracha au lieutenant de police Berryer la permission de reprendre sa plume de journaliste, et il commença ses Lettres sur quelques écrits du temps (1).

Dans l'intervalle, il s'était cherché et trouvé des protecteurs plus puissants. Persécuté par madame de Pompadour, il songea

(I) Delort, Détention des philosophes, t. II, p. !62.

à la reine ; mais, pour arriver à la reine, il prit le chemin de Lunéville, et devint le commensal du roi détrôné Stanislas, dont il conquit la faveur. Par Stanislas, il eut la reine sa fille, dont il servit si bien la pieuse passion contre la philosophie irréligieuse, et il laissa aux philosophes les courtisanes, reines de la main gauche, malheureusement plus puissantes que la reine légitime. Mais, au moins, Stanislas et Marie ne lui feront jamais défaut, ce qui répond déjà à bien des calomnies ; d'autant plus que leur protection n'eut rien de banal : Stanislas consentit à être parrain de son fils, et la reine voulut le faire secrétaire de ses commandements.

Fréron avait grand besoin de tels alliés, car, dès ses premières Lettres de la Comtesse, il avait ouvert la campagne contre Voltaire.

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