‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 44 sur 80 · ENTRÉS EN CAMPAGNE CONTEE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

ENTRÉS EN CAMPAGNE CONTEE VOLTAIRE

La première escarmouche fut sur le champ de bataille de Fontenoy. Dans sa Lettre de la Comtesse du 10 septembre 1743 (1), Fréron fit une critique spirituelle, sous forme d'éloge ironique, de l'auteur, homme et poète, et de son œuvre. Après avoir feint de blâmer certains censeurs, toujours à l'affût des fautes des grands hommes, pour les relever avec un éclat indécent : « Et ne savent-ils pas, demande-t-il, que M. de Voltaire a la singulière modestie de faire le public juge de ses ébauches, et que ce n'est qu'après des corrections réitérées, que ses ouvrages atteignent une certaine perfection? Les autres écrivains, avant de rien produire au jour, consultent des gens de goût de leurs amis. M. de Voltaire consulte le public lui-même, et, quand il a recueilli ses avis, il abrège, il allonge, il retranche, il ajoute, selon qu'il le juge à propos. » — Après quoi, Fréron porte un jugement général sur Voltaire : « Personne peut-être n'a une plus haute idée que moi de ce rare écrivain. » On

(1) Opuscules, t. II, p. 12.

bl&me son inconstance, et ses visées à l'universalité du talent et de la gloire : « Je me sens porté à l'excuser de vouloir être... tout. Il n'y a que des âmes faibles et timides qui traitent de folie la noble ambition qui dévorait Alexandre de conquérir toute la terre. M. de Voltaire est l'Alexandre de la littérature; il se trouve trop resserré dans le monde poétique ; il est jaloux de mettre les autres mondes à contribution, et de s'asservir toutes les provinces du Parnasse. Ce projet d'une monarchie littéraire Universelle ne peut du moins être enfanté que par un génie du premier ordre. » — On lui reproche des moyens de succès inconnus aux grands poètes du siècle passé. Au théâtre, « il fait agir tous ses partisans, mouvoir tous les ressorts; il se donne plus de peines et de fatigues que s'il s'agissait de prévenir la chute d'un empire, et il n'est question que d'empêcher la chute d'une pièce. » Et Fréron feint de ne pas croire qu'il s'abaisse à ces méprisables ressources de la médiocrité : « Serait-il naturel que le manège d'un Pradon fût uni au talent d'un Corneille? » — On lui refuse l'invention, mais il perfectionne; le manque d'analogie dans les idées, mais il couvre tout de son brillant coloris. — Quant au caractère de l'homme, « j'ai lu quelque part qu'Aristippe et Diogène tour à tour, il recherchait les plaisirs, les goûtait et les célébrait, s'en lassait et les frondait; que, par ses familiarités avec les grands, il se dédommageait de la gêne qu'il éprouvait avec ses égaux; qu'il était sensible sans attachement, voluptueux sans passion, sociable sans amis, ouvert sans franchise, et quelquefois libéral sans générosité ; qu'avec les personnes jalouses de le connaître, il commençait par la politesse, continuait par la froideur, et finissait par le dégoût; qu'il ne tenait à rien par choix, et tenait à tout par boutade. Je le crois modeste, quoique poète. U sait trop que la vanité, ce partage des petits esprits, dégrade un génie supérieur. L'auteur estimé est humble, même vis-àvis des plus mauvais écrivains, parce qu'il sent combien, malgré ses talents, il leur ressemble encore parfois. » Dans sa Lettre du 29 janvier 1746 (4), Fréron raconte que, le

(1) Opuscules, t. II, p, 244.

poème une fois imprimé au Louvre, Voltaire renvoya poliment à toutes les portes cochères, avec un petit billet imprimé, par lequel il priait le maître ou la maîtresse de maison d'accepter cet exemplaire comme un gage de sa respectueuse attention. Gela parait renouvelé du mis à la parte de tout le monde de la Philosophie de Newton.

Fréron avait commencé, il finit ses Lettres de la Comtesse par Voltaire. Dans la dernière, la dix-neuvième, du 27 juillet 1746 (1), il dauba la Princesse de Navarre. Dans l'intervalle, et durant sa prison, la besogne lui manquant, il avait publié un Parallèle de la Henriade et du Lutrin, bonne pièce de l'abbé Le Batteux (2). À Le Batteux appartient aussi la dix-septième Lettre, critique du Discours de réception de Voltaire à l'Académie française (3). La Lettre suivante (4) est encore une critique, adressée à Voltaire lui-même, de son Discours académique. Ainsi, dans les Lettres de la Comtesse, Fréron avait fait à Voltaire la part du lion, que Voltaire ne se serait pas faite à luimême. Pour toute vengeance connue, Voltaire se contenta de loger son critique dans le troisième de ses Discours en vers, sur Y Envie (5) ; mais il est bien probable que, lié alors avec madame de Pompadour et l'abbé de Bernis, il contribua encore à le loger à Vincennes.

Le 1er janvier 1740, Fréron commença sur ce ton doux et modeste ses Lettres sur quelques écrits de ce temps : « La critique m'apparut dernièrement en songe, environnée d'une foule de poètes, d'orateurs, d'historiens et de romanciers. J'aperçus dans une de ses mains un faisceau de dards, dans l'autre quelques branches de laurier. Son aspect, loin d'imprimer la crainte, inspirait la confiance aux plus ignares amants des savantes

(1) Opuscules, t. II, pp. 398. — (2) Ibid, pp. 242-328. — (3) Ibid, pp. 328 et iuiv. — (4) Ibid, pp. 357 et suiv.

(5) On peut à Despréaux pardonner la satire...

Mais pour un lourd frelon, méchamment imbécile,

Qui vit do mal qu'il fait, et nuit sans être utile,

On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux *

Qui fatigue l'oreille et qui choque les yeux.

{Œuvres de Voltaire, t. XII, p. 65).

Sœurs. Us osaient l'envisager d'un œil fixe, et semblaient défier son courroux. La déesse indignée faisait pleuvoir sur eux une grêle de traits. Quelques écrivains, dont la modestie rehaussait les talents, obtenaient des couronnes; plusieurs recevaient à la fois des récompenses et des châtiments. — Cette vision m'a fourni l'idée de ces Lettres, où l'éloge et la censure seront également dispensés. »

Il ne commença pas par Voltaire, mais par un de ses fils, Marmontel, dont il critiqua la mauvaise tragédie de Denis-le- Tyran(l), tempérant le blâme par trop d'éloges. Encore Marmontel ne fût-il pas content; il réclama, et s'attira, comme il arrive toujours en cas pareil, une vive réplique (2).

Ce fut bien pis pour Aristomènc, dont Fréron fit une vive et juste critique en deux de ses Lettres (3). Voltaire, qui amoncelait depuis longtemps dans son cœur une rancune personnelle, la laissa éclater avec plus de liberté à propos d'autrui, et il embrassa la cause de Marmontel avec un empressement et une ardeur qu'il n'y eût pas certes pas mis, s'il n'avait eu à se venger lui-même. Il écrivit d'abord à Marmontel, le 16 juin : « N'y a-t-il pas une cruauté révoltante à vouloir décourager un jeune homme qui consacre ses talents, et de très-grands talents, au public, et qui n'attend sa fortune que d'un travail très-pénible, et souvent très-mal récompensé? C'est vouloir lui ôter ses ressources, c'est vouloir le perdre ; c'est un procédé lâche et méchant, que les magistrats devraient réprimer. » Encore un appel à la force pour étouffer le dfoit de la critique ! Fréron avait prévenu ces objections en posant le vrai principe, à savoir qu'un auteur, en imprimant un ouvrage, investit du droit déjuge le public et chaque particulier, et que, pour exercer ce droit, il n'est pas nécessaire d'être capable de faire mieux, ce qui souvent ne serait pourtant pas fort difficile, mais qu'il suffit d'avoir assez de bon sens et de lumières pour en juger. Et il demandait avec esprit pourquoi les poètes ne disaient pas également à

(i) 3 ma» H49, 1. 1, p. 30.— (2) 25 juin 1749 , pp. 104, 115. — (3) 15 et 31 décembre 1749, t II, pp. 289,322. Il est à remarquer ici, pour II concordance des dates, que ces Lettres sont post-datées.

ceux qui applaudissent : « Vous êtes bien hardis de battre des mains à ma tragédie ; faites mieux ayant que de la trouver bonne. » — « Hais, ajoutait-il, les poètes se donnent bien de garde de demander à leurs admirateurs ce qu'ils exigent de leurs critiques (4). »

Quelques jours après, le 24 juillet, Voltaire écrivait à d'Argental : « Pourquoi permet-on que ce coquin de Préron succède à ce maraud de Des Fontaines? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche T Est-ce que Bicêtre est plein? » — Voilà le diapason désormais, toutes les fois que Voltaire parlera deFréron. Et s'il s'exprime ainsi dans la cause d'un autre, que sera-ce dans la sienne propre? Marmontel s'y prit plus mal encore. 11 insulta Fréron à la comédie. Tous deux sortirent et dégainèrent à la porte. Ils ne se firent pas grand mal, et ne furent pas moins traités l'un et l'autre en gibier de police (2). Ni la parole empoisonnée de Voltaire, ni l'épée de Marmontel, ne prouvaient contre Fréron qu' Aristomène ne fût pas une piètre pièce.

Après avoir réclamé au compte de Marmontel, Voltaire réclama pour son propre compte contre Fréron et l'abbé de La Porte, alors collaborateur de Fréron, puis traître et transfuge, ce qui lui valut les éloges honteux de Voltaire et de toute la cabale. Le 15 mars 1780, Voltaire écrivait à Berryer, lieutenant de police, en son propre nom, au nom des gens de lettres, eten particulier de Raynal, récemment critiqué par Fréron. Il le priait « de supprimer des scandales dont tous les honnêtes gens étaient indignés, » et d'en conférer avec le ministre d'Argenson. « Il est dur pour un homme de mon Age, ajoutait-il, pour un officier du roi, d'être compromis avec de tels personnages. Je vous conjure de m'en épargner les désagréments. Je vous aurai deux obligations, celle de mon repos, et celle de rester en France. » Bientôt après, on devait lui prouver que la menace renfermée dans ces derniers mots n'effrayait pas, et qu'on ne tenait pas du tout à son séjour en France.

Le 22, il écrivait à l'académicien Mairan pour le prier de parler au chancelier Daguesseau contre Fréron et l'abbé de la Porte :

(1) T. II, pp. 322, 354. — (2) Oelort, loo. cit.

« S'ils se bornaient à juger des ouvrages, il faudrait leur interdire une liberté qui ne leur appartient pas; mais ils vont jusqu'à insulter personnellement plusieurs citoyens; ils causent dans Paris un scandale continuel ; ils excitent des querelles (1 ). »

Entre ces deux lettres, joignant les actes aux paroles, il chercha et il réussit à nuire à Fréron au loin comme auprès. D'Arnaud ayant été mandé à Berlin, la charge de correspondant littéraire du roi de Prusse à Paris était vacante, et Frédéric songeait à la confier à Fréron. Vite, le 17 mars, Voltaire écrit : « On m'a dit qu'on avait proposé un nommé Fréron (2). Permettez-moi, je vous en conjure, de représenter à Votre Majesté qu'il faut, pour une telle correspondance, des hommes qui aient l'approbation du public. Il s'en faut beaucoup qu'on regarde Fréron comme digne d'un tel honneur. C'est un homme qui est dans un décri et dans un mépris général, tout sortant de la prison où il a été mis pour des choses assez vilaines ( une plaisanterie sur Bernis et la Pompadour!). Je vous avouerai encore, Sire, qu'il est mon ennemi déclaré, et qu'il se déchaîne contre moi dans de mauvaises feuilles périodiques, uniquement parce que je n'ai pas voulu avoir la bassesse de lui faire donner deux louis d'or, qu'il a eu la bassesse de demander à mes gens, pour dire du bien de mes ouvrages. Je ne crois pas assurément que Votre Majesté puisse choisir un tel homme. »

Voulez- vous une autre explication de la conduite de Fréron? « 11 m'écrivit une grande lettre, il y a environ vingt ans (ce serait en 1742). J'avais entendu parler de ses mœurs, et par conséquent je ne lui fis point réponse. Voilà l'origine de toutes les calomnies qu'on dit qu'il débite contre moi dans ses feuilles (3). » Entre les deux vous pouvez choisir, et vous ferez bien de ne choisir ni l'une ni l'autre !

Voltaire voulait faire passer la succession d'Arnaud à l'abbé Raynal, dont il vient de prendre la défense ; c'est pourquoi il adressa un échantillon du savoir-faire de l'abbé, avec force

([) Recueil de 1856.— (2) Remarquons bien ce nommé Fréron: c'est un des grands traits d'esprit de Voltaire! — (3) Dict. pkil, an mot Ana\ Œuvres de Voltaire, t. XXVI, p. 329.

VOLTAIRE ET FBÉRON 333

éloges, à Darget, secrétaire du roi de Prusse, et il acheva Fréron pour qu'on n'eût plus à penser à lui : « Ses friponneries sont connues, ainsi que le châtiment qu'il en a reçu ; et il n'y a pas encore longtemps que la police l'a obligé de reprendre une balle de livres qu'il avait envoyée en Allemagne, et qu'il avait vendue trois fois au-dessus de sa valeur. Vous sentez quel scandale c'eût été de voir un tel homme honoré d'un emploi qui ne convient qu'à un homme qui ait de la sagesse et de la probité. J'ai osé mander à Sa Majesté ce que j'en pensais. J'ai ajouté même que Fréron était mon ennemi déclaré ; et je n'ai pas craint que Sa Majesté pensât que mes mécontentements particuliers m'aveuglassent sur cet écrivain. Fréron n'a été mon ennemi que parce que je lui ai refusé tout accès dans ma maison, et je ne lui ai fait fermer ma porte, que par les raisons qui doivent l'exclure de votre correspondance (1). »

A en croire Fréron, Voltaire, lorsqu'il n'était pas sous l'empire de la passion, ne jugeait pas ainsi de son indignité. Il a raconté que le marquis de Prezzo ayant prié Voltaire de lui indiquer un correspondant littéraire pour la cour de Turin, Voltaire lui répondit : « Adressez-vous à ce coquin de Fréron ; il n'y a que lui qui puisse faire ce que vous demandez ; » et que, voyant le marquis étonné, il ajouta : « Ma foi, oui ; c'est le seul homme qui ait du goût, je suis forcé d'en convenir, quoique je ne l'aime pas, et que j'aie de bonnes raisons pour le détester. »

De quel crime Fréron venait-il donc de se rendre coupable envers Voltaire, pour exciter contre lui une telle fureur ? Au commencement de 1750 (2), ayant à rendre compte des Mensonges imprimés, il rappelait le tribut d'estime qu'il avait toujours payé au poète, tribut dont il ne s'était exempté quelquefois qu'avec tous les ménagements dus à sa célébrité. Mais les partisans outrés de Voltaire, oubliant ses éloges pour ne se ressouvenir que de ses légères critiques, lui prêtaient des motifs qui n'avaient jamais été dans son cœur. S'il avait relevé les erreurs

(4) 21 avril 1750. — Troisième explication! — (2) Lettre du 15 janvier, t. III. p. 43.

334 LIVRE QUATRIÈM

de Voltaire, c'est que sa réputation les rendait contagieuses, tandis que le public n'avait aucun profit à tirer de la critique d'obscurs rimailleurs. Mais il reconnaissait toujours la royauté de Voltaire : « Je proteste ici, disait-il, qu'il n'a pas dans son empire de sujet plus fidèle et plus respectueux que je le suis. Je lui demande seulement pardon d'avoir osé de temps en temps lever jusqu'à lui mes faibles regards, et contempler sa splendeur d'un œil fixe. » C'est cet œil fixe, indépendant, qui irritait Voltaire ; c'est aussi que Préron ne se faisait aucune illusion sur les qualités brillantes du poète : « C'est réellement un auteur français, disait-il, c'est-à-dire qu'il appartient à sa nation et à son siècle, au lieu que les vrais poètes sont de tous les pays et de tous les temps. Souvent esclave du goût dominant, il a préféré l'avantage d'être connu de ses contemporains à la gloire d'être admiré de nos derniers neveux. Ce n'est pas que je prétende que ses écrits ne parviennent à la postérité ; mais je doute qu'elle le place au même rang que les beaux génies du dernier siècle. » — Admirons toujours la justesse du coup d'œil de Préron, toute les fois qu'il regarde et qu'il juge Voltaire.

Deux années se passèrent sans nouvelle escarmouche. Le 25 mars 1752 (4), à propos d'une Vie de Ninon de Lenclos, Fréron mit ce portrait au frontispice de sa lettre : « S'il y avait parmi nous, Monsieur, un auteur qui aimât passionnément la gloire, et qui se trompât souvent sur les moyens de l'acquérir ; sublime dans quelques-uns de ses écrits, rampant dans toutes ses démarches ; quelquefois heureux à peindre les grandes passions, toujours occupé de petites ; qui sans cesse recommandât l'union et l'égalité entre les gens de lettres, et qui, ambitionnant la souveraineté du Parnasse, ne souffrit pas plus que le Turc qu'aucun de ses frères partageât son trône ; dont la plume ne respirât que la candeur et la probité, et qui sans cesse tendit des pièges à la bonne foi ; qui changeât de dogme selon les temps et les lieux, indépendant à Londres, catholique à Paris ; dévot en Austrasie, tolérant en Allemagne ; si, dis-je, la patrie avait produit un écri-

(J) Lettr$sf t. VI. p. 3.

vain de ce caractère, je suis persuadé qu'en faveur de ses talents on ferait grâce aux travers de son esprit et aux vices de son cœur. »

« Il en est de même des femmes galantes, etc. » Et il parlait de Ninon.

Il n'y avait pas besoin de nom au bas d'un portrait si ressemblant d'un personnage si connu. Tout le monde y reconnut Voltaire, et Voltaire eut la maladresse de s'y reconnaître luimême. Absent de Paris alors, il met en campagne sa nièce, madame Denis, qui court chez tous les ministres demander à grands cris la suppression des Lettres. En vain Malesherbes lui répond : « C'est un portrait de fantaisie, un monstre en l'air. »

Un monstre en l'air? votre erreur est extrême, Reprend la nièce; eh! Monseigneur, lisez : Ce monstre-là, c'est mon oncle lui-même (1).

Cependant, au rapport de Delisle de Sales, Thieriot négociait avec Fréron pour que celui-ci rétractât sa diatribe. « Quand un sujet a tiré l'épée contre son souverain, répondit fièrement Fréron, il ne doit plus la remettre dans le fourreau. » Dès lors, madame Denis poussa à bout ses démarches, et les feuilles de Fréron furent suspendues.

Voltaire, à l'en croire, aurait eu la générosité de demander la grâce de Fréron . « J'ai ouï dire, écrivit-il à Formey, qu'on avait ôté à ce malheureux Fréron son gagne-pain... Cela me touche le cœur. J'ai écrit en sa faveur à M. le Chancelier de France, sans vouloir, de la part d'un tel homme, ni prières, ni remerciements. » Et à d'Àrgental, le 22 juillet 1752 : « On ôte à Fréron le droit qu'il s'était arrogé de vendre les poisons de la boutique de l'abbé Des Fontaines; je demande sa grâce à M. de Malesherbes, et le scélérat, pour récompense, fait contre moi des vers scandaleux qui ne valent rien. » — Les vers de Fréron, mensonge ; mensonge aussi cette démarche prétendue en faveur de Fréron, tantôt auprès du chancelier, tantôt auprès du ministre de la librairie : comment croire que Voltaire, qui,

(1) Épigramme du temps.

depuis plusieurs années, remuait ciel et terre pour désarmer Fréron, ait travaillé à lui remettre en main cette plume qu'il avait enfin brisée? D'ailleurs, il se convainc lui-même de mensonge, lorsqu'il écrit à Formey : « On tn'a dit que ce pauvre diable est chargé de quatre enfants. » Personne n'avait pu lui dire cela : en 1752, Fréron n'était ni père, ni même marié.

Toujours est-il que ce n'est pas grâce à Voltaire, mais à la prière du roi de Pologne, que Fréron obtint de reprendre sa plume : suspendues le 15 avril, ses Lettres recommencèrent le 5 octobre suivant.

Fréron eut le bon goût de marquer sa reprise par une petite amende honorable d'une accusation de plagiat qu'il avait portée contre Voltaire, la veille presque de la suspension de ses feuilles. Le 5 avril (1), il avait accusé Voltaire d'avoir volé presque mot pour mot à La Motte son joli madrigal à une sœur du roi de Prusse : « Souvent un peu de vérité, etc. » Et, après sa piquante dénonciation, il ajoutait, avec sa chère ironie : « Les petits ennemis de ce grand homme ne manqueront pas de triompher et de crier au plagiat. Que ces insectes méprisables sachent une fois pour toutes que M. de Voltaire est un esprit vaste qui contient tous les esprits, et qu'ayant reçu de la nature tous les talents inégalement partagés entre les poètes anciens et modernes, il est naturel que son heureux génie produise sans efforts les mêmes choses que les uns et les autres ont enfantées avec beaucoup de peine. »

Or, dans sa lettre du 21 octobre (2), revenant sur ce prétendu plagiat, il reconnut que le Recueil où le madrigal était mis sous le nom de La Motte portait la date de 1746, tandis que le madrigal de Voltaire avait couru dès 1740 (3). Il est vrai qu'il retirait à demi son aveu en ajoutant que le madrigal du Recueil avait plus l'air d'un original que celui de Voltaire; mais il se défendait de la mauvaise foi qu'on l'accusait luimême d'avoir mise dans la publication de sa découverte : « Ty

(!) Lettru, t. VI, p. 40. — (2) Lettres, t. VI, p. 130. — (3) Ce madrigal {Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 385) doit être de 1743, It priocease Ulrique y faisant allusion dans une lettre d'octobre de cette année.

suis, je vous assure, si peu attaché, disait-il, que si M. de Voltaire reconnaît ce madrigal pour être de lui, et l'avoue publiquement, je l'en croirai sur parole. »

Entre Voltaire et Fréron, il y eut encore une trêve dequ^lques mois. A vrai dire, nous n'en sommes encore qu'à la petite guerre, la grande bataille ne s'étant livrée qu'en 1760.

Pour s'entretenir la main, Fréron décochait de temps en temps quelque trait. Ainsi, le 24 juillet 1753 (1), parlant, à propos d'une critique des Lettres philosophiques, de la mort de Socrate, que Voltaire justifiait d'après les lois athéniennes, pour arriver à absoudre les persécuteurs des chrétiens, Fréron demandait : « Si la conduite de Socrate était un crime digne de mort, comment doit-on traiter tous ces prétendus philosophes de nos jours, qui frondent ouvertement la religion de leur pays?»

Au commencement de 1754, les Lettres sur quelques écrits du temps devinrent Y Année littéraire, et passèrent, sous ce titre, des mains du libraire Duchesne en celles du libraire Lambert, qui en offrait davantage. Soudain , clameurs de haro contre ce coquin, ce fripon de Fréron , coupable d'avoir accepté une plus riche rémunération de son travail ! Mais resterait à savoir quel traité liait Fréron à Duchesne et Duchesne à Fréron, ce qu'on ne dit pas. D'ailleurs, pourquoi cette subite tendresse des ennemis de Fréron pour les libraires, qu'ils sacrifient si aisément à leur idole Voltaire, qui les a lui-même tant sacrifiés?

Voilà Fréron armé en guerre , le voilà dans sa place forte, d'où, pendant plus de vingt ans, il bravera tous ses ennemis, qui, presque tous, le sont aussi de la religion et de la France.

Pendant plusieurs années, il s'en tint à la critique purement littéraire, et évita avec un plus grand soin que jamais toute personnalité blessante. Son compte-rendu de Y Orphelin (2), et sa comparaison entre les deux OrpheHns, le Français et le Chinois, forment un morceau excellente On ne saurait mieux dire sur le double intérêt qui est le défout essentiel de la pièce de Voltaire, et M. Saint-Marc Girardin n'a pu guère que reproduire la Lettre de Fréron. Du reste, la critique était

{{) Lettres, t. X, p. 180. —(2) Année litt.f 4755, 20 décembre, t. VIIt,p. W>.

tempérée par un éloge d'Idamé qui devait consoler le poète.

Voltaire dut être autrement flatté d'un parallèle qui mettait sa Rome sauvée au-dessus du Catilina de Crébillon, et bien plus encore au-dessus de sa valeur (1).

Infidèle un jour à sa mission religieuse, Fréron alla même jusqu'à prendre contre un critique la défense du mauvais poème de la Loi naturelle (2).

Pour Candide, il se borna à en mettre les principes en contradiction avec d'autres ouvrages de Voltaire , et à conclure de là que le roman n'était pas de lui (3). Réserve d'autant plus méritoire que Fréron, dans Candide, est traité d'une façon ignoble : « Quel est, dit Candide , ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j'ai tant pleuré , et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir? C'est un mal- vivant, répondit l'abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit....; c'est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin ; c'est un folliculaire. Uu'appelez-vous folliculaire T dit Candide. C'est, dit l'abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron (4).

Fréron donna une nouvelle preuve de sa modération dans son compte-rendu de Y Oracle des nouveaux philosophes, de l'abbé Guyon. Laissant de côté toute la partie théologique et philosophique, il se renferma dans la partie littéraire, et examina avec son auteur Y Histoire générale et le Siècle de Louis XIV, se contentant de rapporter les paroles justes du censeur. Et encore blâmait-il la forme adoptée par l'abbé Guyon dans son livre. Cette idée, disait-il, d'aller voir un homme, de s'en faire bien recevoir, de lui arracher ses sentiments « pour le trahir ensuite, a quelque chose d'odieux (5). »

(1) Année UtL, 1766, 9 mai; t. II, p. 327. — (2) Année litt.> 1756, 25 décembre ; t. VIII , p. 262. — Quelques jours après, le 35 janvier 1757 , Fréron était embastillé pour un compte-rendu de 1756 (18 novembre) des Lettres sur le voyage d'Espagne de son ami Goste, où on l'accusait d'avoir parlé avec indécence de la nation espagnole. Sur la recommandation de Berryer, il fut traité avec de grands égards, eut la permission de continuer là ses feuilles, et il recouvra sa liberté dès le 15 février suivant ÇDe\or\; Détention des philosophes, t. II, p. 182). — {Z)Ann. litt.t 1759, 6 avril, t, II, p. 203. — (4) Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 299. — (5) Ann. litt., 1759, 28 mai; t. III, p. 242.

Ce que ces cinq ou six premières années des nouvelles feuilles de Fréron renferment de plus blessant pour Voltaire, est une critique de sa mauvaise ode sur la mort de la margrave de Baireuth (1), qui se termine ainsi : « M. de Voltaire a prouvé depuis longtemps que la poésie lyrique n'est pas son genre. Mais le front de ce grand poète est couvert de tant de lauriers, qu'il peut bien laisser cette branche aux Malherbe , aux Rousseau et aux Le Franc (2). » C'est juste et vrai, certes; mais voyez-vous Voltaire bondir de fureur pour se tirer de l'abaissement qui le met au-dessous de ses ennemis mortels, Rousseau et Pompignan!

Enfin, Fréron mit le feu aux poudres par son compte-rendu de la Femme qui a raison (3). Dans une lettre à P. Rousseau de janvier 1760 (4), Voltaire affecta de donner le change ou de transposer la question : « J'ai été assez surpris, dit-il, de recevoir, le dernier de décembre, une feuille d'une brochure périodique, intitulée (Année littéraire , dont j'ignorais absolument l'existence dans ma retraite. Cette feuille était accompagnée d'une petite comédie qui a pour titre la Femme qui a raison, représentée à Karonge, donnée par M. de Voltaire, et imprimée à Genève. Il y a dans ce titre trois faussetés. » Il y a plus de trois faussetés dans ce passage, mais elles sont au compte de Voltaire, et non de Fréron. Voltaire a été surpris de recevoir F Année littéraire, et, le 15 décembre précédent, il avait écrit & Thieriot : « Je vous prie de m'envoyer. . . la Femme qui a raison, et la Malsemaine dans laquelle Fréron répand son venin de crapaud. » H ignorait absolument l'existence de F Année littéraire, qui paraissait depuis six ans, et qui, au dire de ses amis mêmes, était son cauchemar ! « Les feuilles de Fréron, a écrit Delisle de Sales, étaient de toutes les feuilles périodiques de Paris celles que Voltaire lisait le plus assidûment. Quand il en recevait une, et qu'il la prenait pour la parcourir, on a remarqué que

(1) Œuvre* de Voltaire, t. XII, p. 460. — (2) Ann. Utt., 1759, 22 juin; t. IV, p. 81. — (3) Ann.litL, 1759, 30 novembre ; t VIII, p. 3. — (4) Insérée dans le Journal encyclopédique du 1er janvier, p. 110, comme adressée aux auteurs de ce journal, dirigé par P. Rousseau, et reproduite dans le Mercure y t. II de janvier, p. 143.

la main lui tremblait; il avait l'air d'un criminel qui va entendre sa sentence. »

Quant aux trois faussetés du titre, — qui, d'ailleurs, ne feraient rien à l'affaire, — elles n'étaient pas du fait de Fréron, qui, au contraire, corrigeait le titre de la pièce imprimée : « Carouge ou Karouge, disait- il, et non Caronge, comme on lit sur le frontispice. » Il ne disait point qu'elle eût été imprimée à Genève, et il annonçait simplement qu'on eu trouvait des exemplaires chez Lambert , à Paris. Au surplus, qu'elle eût été jouée en 1749, à Lunéville, « par les premières personnes du royaume pour la naissance, et peut-être pour l'esprit et pour le goût, » avant de l'être à Garouge ; qu'elle fût pour « les deux tiers » l'œuvre de Saint-Lambert, ce que Voltaire faisait sonner bien haut pour mettre Fréron en faute, peu importait : elle n'en était pas moins, comme le disait Fréron, grossièrement tudesque, basse et indécente. C'était une malpropreté, au point de vue littéraire aussi bien qu'au point de vue moral ; et, parce qu'elle était de Voltaire, comme auteur unique ou comme collaborateur, il était bon de la signaler et de la flétrir. Au fond, Voltaire était parfaitement d'accord avec Fréron sur l'indécence de sa pièce, puisque, le 16 septembre 1765, remerciant Richelieu d'avoir fait jouer le Duc de Foix à Bordeaux, il ajoutait : « Je ne désespère pas, tandis que vous êtes en train, que vous ne ressuscitiez aussi la Femme qui a raison. On prétend qu'il y a quelques ordures; mais les dévotes ne les haïssent pas. »

Dans la suite de sa lettre de janvier 1760, Voltaire donnait sa théorie sur la critique : « Je me suis informé de ce qu'était cette Année littéraire y et j'ai appris que c'est un ouvrage où les hommes les plus célèbres que nous ayons dans la littérature Sont souvent outragés... Je dois dire en général, et sans avoir personne en vue> qu'il est un peu hardi de s'ériger en juge de tous les ouvrages , et qu'il vaudrait mieux en faire de bons. La satire en vers, et même en beaux vers, est aujourd'hui décriée; à plus forte raison la satire en prose, surtout quand on y réussit d'autant plus mal qu'il est plus aisé d'écrire en ce pitoyable genre.»

Outre que Voltaire n'a guère fait autre chose toute sa vie, c'est encore la banalité qu'on jette à la tête de tout critique, condamné à faire des chefs-d'œuvre pour avoir le droit d'en juger.

Voltaire continue : « Je suis très-éloigné de caractériser ici l'auteur de V Annie littéraire (il n'a garde !) qui m'est absolument inconnu(H). On me dit qu'il est depuis longtemps mon ennemi; à la bonne heure. On a beau me le dire, je vous assure que je n'en sais rien... S'il est encore quelques amateurs delà littérature qui s'amusent du bien et du mal qu'elle peut produire, je les prie de croire que je méprise la satire, et que je n'en fais point. »

Voltaire ne faisait point de satires! Et sur le bureau où il écrivait ces lignes incroyables, il avait, au moment même, à droite t Écossaise, à gauche le Pauvre Diable !

Fréron répondit noblement à cette lettre, publiée dans le Mercure. Pour se mettre à l'aise, suivant son usage, il prétendit et essaya de prouver que la lettre ne pouvait être de Voltaire. Après quoi, il disait : « Si cette Lettre venait de M. de Voltaire, je lui répondrais qu'on Ta trompé, lorsqu'on lui a dit que j'étais depuis longtemps son ennemi. Il est trop judicieux pour penser, avec une foule de petits auteurs, qu'un critique est l'ennemi de ceux dont il censure les ouvrages ; c'est le refrain ordinaire et pitoyable de l'amour-propre blessé. On aurait dû

plutôt dire à M. de Voltaire que je suis depuis longtemps son ami, car je l'ai beaucoup plus loué que critiqué. Mais je ne suis

ni son ami ni son ennemi, n'ayant pas l'honneur de le connaître personnellement; je suis son admirateur, son panégyriste et son critique (1).»

Admirateur et panégyriste, à la bonne heure ; mais critique était de trop !

H ne fut que critique, et critique fort piquant, dans une occasion qui lui fut alors fournie.

(1) Ann. Itit., 1760, 26 mai ; t IV, p. 7.

Page 1