‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 45 sur 80 · AFFAIRE DE GRASSET — LA GUERRE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

AFFAIRE DE GRASSET — LA GUERRE LITTÉRAIRE

Il y avait à Lausanne un libraire nommé Grasset, entre les mains de qui était tombé un manuscrit de la Pucelle. Il se disposait à l'imprimer, et il était déjà en marché avec un facteur en librairie de Paris, nommé Corbi, qui se chargeait de débiter l'ouvrage, lorsque Voltaire, informé du danger qui le menaçait, écrivit à Grasset, le 26 mai 4753, pour le détourner et du marché avec Corbi, et même de son projet d'impression.

Le Mercure de mai 1757 avait reproduit une lettre de Voltaire à Thieriot, du 26 mars précédent, où se lisait cette phrase : « Ce n'est pas un petit exemple du progrès de la raison humaine, qu'on ait imprimé à Genève, dans Y Essai sur l'histoire générale, avec l'approbation publique, que Calvin avait une âme atroce, aussi bien qu'un esprit éclairé. » Une réponse datée du 30 mai, et signée d'une société de Genevois, défendit Calvin et ménagea peu Voltaire. Le pasteur Vernet publia une autre Lettre , où il examinait, avec aussi peu de ménagements pour l'auteur, le chapitre de Genève et Calvin de Y Histoire générale. Une fureur belliqueuse s'emparant de tous les Genevois, on attaqua encore la Défense de Milord Bolingbrohe (1), publiée en Prusse dès 1752, et désavouée dès-lors par Voltaire, à cause du scandale produit, même à Berlin, par cette diatribe contre Moïse et la révélation. On attaqua son article Joseph Saurin d'un chapitre détaché du Siècle de Louis XIV, qu'il avait joint à Y Histoire générale. Ce Joseph Saurin, le converti de Bossuet, et qui, pour cela, « avait mérité la corde (2), » il le défendait, en haine de J.-B. Rousseau, au moyen d'un certificat de trois pasteurs de Lausanne (3). Un anonyme, que Voltaire nomme Lervèche, attaqua comme supposée, ou du moins comme surprise, la

(i) Œuvra de Voltaire, t, XXXIX, p. 454.— (2) A Bertrand, 20 février 1759. — (3) Œuvret de Voltaire, t. XIX, p. 208.

déclaration des trois pasteurs, et Voltaire répondit par sa Réfutation d'un écrit anonyme (1). Lervèche répliqua, et la guerre se poursuivit.

Or, ce sont toutes ces pièces que Grasset réunit en un volume à Lausanne, en 1759, sous ce titre : Guerre littéraire, au choix de quelques pièces de M. de Voltaire, titre qu'il changea bientôt en celui-ci : Choix de quelques pièces polémiques deM.de Voltaire.

Pendant que le volume s'imprimait à Lausanne, le haut et puissant seigneur Voltaire, qui en avait eu vent, écrivait en style féodal : « Il ne me reste que de prier M. Grasset à dîner dans un de mes petits castels, et de le faire pendre au fruit. J'ai heureusement haute justice chez moi; je ne l'ai pas moyenne chez vous; et si M. Grasset veut être pendu, il faut qu'il ait la bonté de faire chez moi un petit voyage. Franchement je vois que j'ai fait à merveille d'avoir des créneaux et des mâchicoulis; j'étais trop exposé aux prêtres et aux libraires (2). »

Ayant conservé son crédit auprès du Magnifique Conseil, il fit saisir et défendre à Genève la Guerre littéraire, et il envoya à Lausanne, pour y obtenir la même suppression, un Mémoire et une Requête (3), avec des lettres à l'appui, dans lesquelles il disait plaisamment, pour se rendre les magistrats favorables, « qu'il était un peu plus utile à la ville de Lausanne que Grasset; qu'il y faisait plus de dépense que quatre Anglais; qu'un notaire de Lausanne avait rédigé son testament, par lequel il faisait des legs à l'école de charité, à la bibliothèque, à plusieurs personnes (4). »

Dans son Mémoire, il disait de sa Défense de Milord Bolmgbroke : « C'est un écrit formel contre la religion, écrit très-dangereux, qu'on ne peut publier, ni faussement imputer à qui que ce soit sans crime. » Il déclarait sa lettre à Thieriot « presque entièrement supposée. » 11 déclamait contre ses antagonistes; et, arrivant à l'éditeur, il ajoutait qu'il ne fallait, pour rendre suspect tout l'ouvrage, que le nom de Grasset, « convaincu d'avoir volé

(i) Œuvres de Voltaire, t. XXXtX, p. 617. — (2) A de Brenles, 27 décembre 1758. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XL, pp. 1 et 5. — (4) A Bertrand 40 février; à de Brenles, 12 février 1759.

MM. Cramer; » et il citait un certificat de complaisance de ses libraires, les frères Cramer, accusant Grasset de les avoir volés pendant les dix-huit ans qu'il avait été commis chez eux.

Pour isoler Grasset et le rendre plus vulnérable, il travailla à lui ôter tous ses protecteurs (4) ; il voulut surtout lui enlever le savant Haller, à qui il écrivit, le 13 février : « Voici, Monsieur, un petit certificat qui peut servir à faire connaître ce Grasset, pour lequel on réclame très-instamment votre protection. Ce malheureux a fait imprimer à Lausanne un libelle abominable contre les mœurs, contre la religion, contre la paix des particuliers, contre le bon ordre (2). Il est digne d'un homme de votre probité et de vos grands talents de refuser à un scélérat une protection qui honorerait des gens de bien. J'ose compter sur vos bons offices, ainsi que sur votre équité... Un nommé Lervèche, ci-devant précepteur de M. Constant, est auteur d'un libelle sur feu M. Saurin. Il est ministre d'un village, je ne sais où, près de Lausanne. Il m'a écrit deux ou trois lettres anonymes sous votre nom. Tous ces gens-là sont des misérables bien indignes qu'un homme de votre mérite soit sollicité en leur faveur. »

La réponse ne se fit pas attendre, et, dès le 17 février, Haller adressa cette leçon à Voltaire : « Monsieur, j'ai été véritablement affligé de la lettre dont vous m'avez honoré. Quoi I j'admirerai un homme riche, indépendant, maître du choix des meilleures sociétés, également applaudi par les rois et par le public, assuré de l'immortalité de son nom, et je verrai cet homme perdre le repos pour prouver qu'un tel a fait des vols, et qu'un autre n'est pas convaincu d'en avoir faits! — Il faut bien que la Providence veuille tenir la balance égale pour tous les humains. Elle vous a comblé de biens, elle vous accable de gloire ; mais il vous fallait des malheurs; elle a trouvé l'équilibre en vous rendant sensible. — Les personnes dont vous vous plaignez perdraient bien peu en perdant ce que vous appelez la protection d'un homme caché dans un petit coin du monde, et charmé d'être sans in-

(1) A Bertrand, 16, 20 et 29 février 1759. — (2) El notez que le libelle était en grande partie composé de pièces de Voltaire !

fluence et sans liaisons. Les lois ont seules ici le droit de protéger le citoyen et le sujet. M. Grasset est chargé des affaires de mon libraire. J'ai vu M. Lervèche chez un exilé, M. May, que que j'ai visité quequefois depuis sa disgrâce, et qui passait ses dernières heures avec ce ministre. — Si l'un ou l'autre a mis mon nom sous des anonymes, s'il a laissé croire que nos relations sont plus intimes, il aura vis-à-vis de moi des torts que vous sentez avec trop d'amitié. — Si les souhaits avaient du pouvoir, j'en ajouterais un aux bienfaits du destin. Je vous douerais de la tranquillité, qui fuit devant le génie, qui ne le vaut pas par rapport à la société, mais qui vaut bien davantage par rapport à nous-mêmes ; alors l'homme le plus célèbre de l'Europe serait aussi le plus heureux. »

Voltaire n'obtint rien. Il dit bien que l'Académie de Lausanne condamna le libelle, et promit de censurer l'éditeur (1) ; mais, en réalité, l'affaire n'eut pas de suite.

Le Mémoire et la Requête, datés de Tourney, 12 février 1759, étaient adressés « A Messieurs les Recteurs et Membres de l'Académie de Lausanne, » et signés : « François de Voltaire, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, Comte de Tourney. » Ce ne fut pas la dernière fois que Voltaire signa Comte de Tourney ou de Ferney (2). Frédéric s'en gaussa (3), et Voltaire, se redressant dans sa mesquine vanité, mais sur un ton de portefaix qui contrastait singulièrement avec ses prétentions seigneuriales, s'écriait : « On me reproche d'être Comte de Ferney; que ces Jean-F...-là viennent donc dans la terre de Ferney, je les mettrai au pilori. N'allez pas vous aviser de m'écrire à M. le Comte, comme fait Luc (Frédéric) ; mais écrivez à Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi, titre dont je fais cas, titre que le roi m'a conservé avec les fonctions; car, pardieu! ce qu'on ne sait pas, c'est que le roi a de la bonté pour moi, c'est que je suis très-bien auprès de madame de Pompadour et de M. le duc de Ghoiseul, et que je ne crains rien, et que je me f... de... et de... ainsi que de Chaumeix, et que je leur donnerai sur les

(1) A de Brenles. — (2) A Collini et à Pterron, 21 janvier 1760.— (3) Lettre du l«r mai 1760.

oreilles dans l'occasion. Pourtant brûlez ma lettre, et gardes le secret à qui vous aime (1). » — Remercions Tbibouville de n'avoir pas brûlé cette lettre curieuse.

Fréron vint donner son coup d'épingle dans cette outre gonflée de vent. S'emparant de la signature du Mémoire à l'Académie de Lausanne, il écrivit : « Vous me demanderez peut-être ce que c'est que ce Monsieur le comte de Tourney. Eh quoi! vous ne le savez pas ! C'est ainsi que se nomme ce grand poète épique, tragique, comique, tragi-comique, héroï-comique, lyique, épigrammatique, satirique, cynique, épisodique, philosophique ; c'est le titre que prend aujourd'hui ce profond géomètre, ce newtonien transcendant, cet historien fidèle, ce chaste romancier, cet homme universel qui, par son génie et ses connaissances, éclipse tous les écrivains présents, passés et futurs, M. de Voltaire enfin. Ne croyez pas que ce soit une plaisanterie; il a acheté le comté de Tourney, près de Genève; en conséquence, il se fait appeler et signe toutes ses dépèches : Le comte de Tourney. Ainsi, le voilà décoré de trois noms différents, qui pourront un jour donner bien des tortures aux commentateurs. Son nom de bourgeoisie est Arouet, son nom de poésie de Voltaire, et son nom de seigneurie le comte de Tourney. »

Fréron faisait alors l'analyse des pièces du Recueil de Grasset, « ce misérable petit vassal, qui avait eu le malheur de déplaire à M. le comte. » S'emparant du jugement porté par Voltaire contre sa Défense de Bolingbroke, il disait : « Le proverbe araison : c Les honneurs changent les mœurs ; » mais il faut l'entendre ici dans un autre sens qu'on l'entend communément. Voyez avec quel zèle M. de Voltaire, depuis qu'il est comte de Tourney, veut qu'on respecte la religion, les mœurs , l'ordre, la paix des particuliers! avec quelle noble fureur il s'élève contre ceux qui portent le trouble dans la société par des écrits dangereux, par des libelles anonymes, par des satires clandestines! » Et, le Recueil se terminant par deux épitres d'un mauvais plaisant à M. le comte de Tourney , Fréron racontait qu'à son départ pour la Prusse, Voltaire avait dit à un ami, en l'embrassant : « Adieu,

(1) A Tbibouville, 20 mai 1760.

mon ami, vous me reverrez baron. » D ne revint pas baron, mais quel beau dédommagement dans le titre de comte de Towrncy.

« Une autre ambition très-louable qui Ta tourmenté longtemps, disait en terminant Fréron, était de se voir secrétaire d'État, à l'exemple d'Addison, ou du moins ambassadeur, ainsi que Prior. Ses vœux sont encore exaucés à cet égard. En effet, ne devons-nous pas le regarder comme le ministre plénipotentiaire de la République des lettres auprès de la République de Genève? Il y veille nuit et jour aux intérêts de notre littérature; il profite, pour l'enrichir de mille ouvrages admirables, de la liberté de la presse genevoise. Si nous avions le malheur de le perdre, il faudrait le remplacer dans ce pays-là par quelque habile négociateur. Mais je doute qu'un autre, quel qu'il fût, s'acquittât de ce poste honorable avec autant de gloire et de succès que 5. Exe. Monseigneur le comte de Tourney (1). »

Épingle, disions-nous tout à l'heure; non, l'ironie, l'arme chérie de Fréron, s'est transformée en stylet; et pour comprendre et justifier cette métamorphose, il faut se rappeler que, quelques jours avant d'écrire cet article, Fréron avait été lâchement et bassement immolé au ridicule dans la comédie de Y Écossaise.

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