L'ÉCOSSAISE — LA GRANDE BATAILLE
Vers le mois de mai de l'année 1760, un gros nuage venu des Délices s'abattit sur Paris , et il en sortit une pluie de brochures : c'était la comédie de Y Écossaise, par M. Hume, traduite en français par Jérôme Carré. Cette mauvaise pièce, où les deux seuls rôles passables, celui de Freeport et celui de Lindane, sont encore gfttés, l'un par une grossièreté brutale qui en détruit l'impression de générosité ; l'autre, par des invraisemblances qui nuisent à l'intérêt de décence et de noblesse , de sensibilité
(1) 7 tout 1760, A*n. M., t. V, p. 306.
et de courage qu'il pourrait offrir , n'avait qu'un but : « Faire donner Fréron au diable (1), » sous le nom de Frelon,
Toujours brave et allant droit à l'ennemi, Fréron s'empara do Y Écossaise et la déchiqueta dans une de ses feuilles (2). Après une longue analyse, il concluait : « Ce drame n'est point une comédie, c'est un roman assez mal imaginé» un texte d'invraisemblances, tranchons le mot, un fatras d'absurdités. * Et, feignant de ne le pas croire de Voltaire : « Quelle apparence, en effet, disait-il, qu'une aussi médiocre production soit sortie d'une si belle plume I » Et il s'amusait à en énumérer les preuves. Arrivant à son cas personnel , au gazetier postiche appelé Frelon , il en résumait fidèlement les traits dans ce grossier croquis : « On lui donne les qualifications d'écrivain de feuilles, de fripon, de crapaud, de lézard, de couleuvre, d'araignée, de langue de vipère, d'esprit de travers, de cœur de boue, de méchant, de faquin , d'impudent, de lâche coquin, d'espion, de dogue, etc. » Après quoi, abordant franchement l'application qu'on lui en faisait : « Il m'est revenu, disait-il, que quelques petits écrivailleurs prétendaient que c'était moi qu'on avait voulu désigner sous le nom de Frelon : à la bonne heure ! qu'ils le croient ou qu'ils feignent de le croire, et qu'ils tâchent même de le faire croire à d'autres. Mais si c'est moi réellement que l'auteur de la comédie a eu en vue, j'en conclus que ce n'est pas M. de Voltaire qui a fait ce drame. Ce grand poète, qui a beaucoup de génie, surtout celui de l'invention, ne se serait pas abaissé jusqu'à être le plagiaire de M. Piron , qui, longtemps avant Y Écossaise, m'a très-ingénieusement appelé Frelon (3). Il est vrai qu'il avait dérobé luimême ce bon mot, cette idée charmante, cet effort d'esprit in-
(!) A d'Argental, 27 juta 1760. — (2) Ann. KM., 1760, 3 juin ; t. IV, p. 73. — (3) Dans sa lettre du 7 août (Ann. litt. 1760, t. V. p. 314), Fréron signala un autre vol fait par Voltaire à une épigramme de Piron ; c'est le mot de Watp : « Je ne le parierais pas, mais j'en jurerais ; » ce qui ressemble fort au mot célèbre de Royer-Collard : « Je n'en sais rien, mais je l'affirme. > Après avoir relevé le larcin, Fréron ajoutait : « Si cette comédie est réellement de M. de Voltaire, oe petit plagiat n'a rien qui doive vous surprendre. Le public, qui n'a jamais moins lu qu'à présent, s'extasie à tout ce que cet écrivain nous donne, tandis que dans toutes ses œuvres on ne découvre pas le moindre trait d'imagination,
croyable, à M. Chevrier, auteur infiniment plaisant. De plus, M. de Voltaire aurait-il jamais oser traiter quelqu'un de fripon? Il connaît les égards, il sait trop ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit aux autres. Si je m'arrêtais à ce tas d'ordures, j'aurais peut-être l'air d'y être sensible , et je vous proteste que je m'en réjouis plus que mes ennemis; mêmes. Je suis accoutumé depuis longtemps au petit ressentiment des auteurs. — Il fout que je vous apprenne à ce sujet une anecdote très-vraie. Il y a neuf ou dix ans qu'un poète célèbre vivait à la cour de Berlin ; j'avais dit de je ne sais quelle tragédie de sa façon qu'elle n'était pas trop bonne. Il avait cela sur le cœur. Un jour, le feu prince royal de Prusse, qui me faisait l'honneur de me lire, lui demanda des nouvelles de Paris : il répondit d'abord qu'il n'en avait point reçu. Par hasard, on vint à parler de moi : « Ah ! ce pauvre Fréron, s'écria-t-il d'un air touché, j'oubliais de vous dire qu'il est condamné aux galères; il est parti ces jours derniers avec la chaîne; j'en ai reçu la nouvelle ce matin. » On interrogea le poète sur les raisons qui m'avaient attiré ce malheur ; on le pria de montrer la lettre dans laquelle on lui mandait cette étrange aventure. Il répondit qu'on ne lui avait écrit que le fait sans lui en expliquer la cause, et qu'il avait laissé la lettre chez lui. Il n'en fallut pas davantage pour faire regarder la prétendue nouvelle comme une gentillesse d'esprit. Je ne pus m'empècher de rire moi-même, lorsque feu M. de La Metlrie, M. le marquis d'Argens, M. d'Arnaud et H. Desormes m'écrivirent de Berlin cette heureuse saillie. »
Inutile de nommer le poète. Et ce n'était pas une calomnie ; c'était une prophétie tout au plus, puisque nous verrons Voltaire mettre Fréron chef de chaîne dans un chant de sa Puce lie.
Ce sang-froid si imperturbable et si gai irritait Voltaire; cette critique anticipée de Y Écossaise le déconcertait. Il tremblait visiblement que l'abominable calomnie des galères ne fût pour le public le critérium de toutes les injures de sa pièce. Il
d'invention, de création. Il est babillé de la friperie de la tète aux pieds. » — On a besoin de se rappeler que ceci venait après l'Écossaise, qui avait donné à Fréron quelque droit à exagérer la critique.
écrivait à Thieriot, 22 juillet, en détournant le sens de la dénonciation de Fréron : « Ce pauvre cher homme prétend, comme vous savez , qu'il a passé pour être aux galères, mais que c'est un faux bruit. Eh 1 mon ami, que ce bruit soit vrai ou feux, qu'est-ce que cela peut avoir de commun avec Y Écossaise ?» Et il redit la même chose dans une Requête aux Parisiens (i), qu'il voulait qu'on publiât la veille de la représentation (2). Cette requête, répandue en effet dans Paris ce jour-là, était une réponse embarrassée à la lettre de Fréron, pour changer les impressions du public, et les rendre favorables à la pièce et à l'auteur. Mais la lettre n'en subsistait pas moins, cette lettre où toutes les ordures dont on avait voulu barbouiller Fréron étaient renvoyées à la face du peintre, où toutes les balourdises littéraires de la comédie étaient montrées au doigt. Que faire? « Frelon embarrasse fort M. Hume. Il me mande que, si on change le caractère de cet animal , il croira qu'on le craint, et qu'il est bon que ce scorpion subsiste dans toute sa laideur (3). » Voltaire, au risque de paraître trembler devant Fréron, songea néanmoins un moment à tout changer : « Il faudrait refaire V Écossaise, changer absolument le caractère de Frelon, en faire un balourd de bonne volonté qui gâterait tout en voulant tout réparer, qui dirait toutes les nouvelles en voulant les taire, et qui influerait sur toute la pièce jusqu'au dernier acte. Cette pièce a été faite bonnement et avec simplicité...; elle ne pourrait être supportée au théâtre qu'en cas qu'on la prit pour une comédie véritablement anglaise. Elle ressemble aux toiles peintes de Hollande , qui ne sont de débit que quand elles passent pour être des Indes (4). » Mais l'impatience le prit , et il se contenta d'envoyer quelques corrections de détail sur les indications de Fréron lui-même (5).
La première représentation eut lieu le 26 juillet. Fréron y assista , au beau milieu de l'orchestre , et il y fit assister sa femme à la place la plus visible de l'amphithéâtre. Mais la pauvre
(i) Œuvret de Voltaire, t. VII, p. 17. — (2) A d» Argent*], 19 juin 4760. — (3) A d'Argent*], 13 juin 1760. — (4) A d'Argental, 27 juin. — (5) A d'Argental, 6 juillet. — Ann. Ut t., 1760, 4 août ; t. V, p. 287.
femme s'évanouit dès la première scène, et il fallut l'emporter. Pour Fréron, il resta là jusqu'au bout, immobile et impassible, sous tous les regards, tous les cris, toutes les huées ; il sortit de même, et, à peine rentré chez lui, il écrivit tranquillement sa Relation d'une grande bataille.
« Hier, samedi, 26 de ce mois, sur les cinq heures et demie du soir, il se donna au parterre de la Comédie-Française une des plus mémorables batailles dont l'histoire littéraire fasse mention. Il s'agissait du Café ou de l'Écossaise , qu'on représentait pour la première fois. Les gens de goût voulaient que cette pièce fût sifflée ; les philosophes s'étaient engagés à la faire applaudir. L'avant-garde de ces derniers, composée de tous les rimailleurs et prosailleurs ridiculisés dans Y Année littéraire, était conduite par une espèce de savetier, appelé Biaise, qui faisait le diable à quatre (1). Le redoutable Dortidius (2) était au centre de l'armée ; on l'avait élu général d'une voix unanime. Son visage était brûlant, ses regards furieux, sa tête échevelée, tous ses sens agités, comme ils le sont, lorsque, dominé par son divin enthousiasme, il rend ses oracles sur le trépied philosophique. Ce centre renfermait l'élite des troupes, c'est-àdire tous ceux qui travaillent à ce grand dictionnaire « dont la suspension fait gémir l'Europe (3), » les typographes qui l'ont imprimé, les libraires qui le vendent, et leurs garçons de boutique. — L'aile droite était commandée par un Prophète de Boehmischbroda (4), le Calchas de l'armée, qui avait prédit les succès du combat. Il avait sous ses ordres deux régiments de clercs de procureurs et d'écrivains sous les Charniers. La gauche, formée de deux brigades d'apprentis chirurgiens et perruquiers, avait pour chef le pesant La M..., cet usurpateur du petit royaume d'Angola (5). Un bataillon d'ergoteurs irlandais, charmés d'obéir à l'abbé Micromégas (6), leur compatriote,
(4) Sedaine, auteur d'opéras-eomiques connus sous ce titre. — (2) Diderot -— (3) Expressions de Voltaire au sujet de Y Encyclopédie, dans sa préface de 1\Écottaite. — (4) Grimm, auteur d'un pamphlet sous ce titre.— (5) Le chevalier de La Mortière, auteur d'un roman d'Angola. — Dans sa lettre du 4 août, Ann. UU.t 1760; t. V, p. 278, Fréron fait amende honorable à La Morlière, qui n'était point à l'Écossaise, et il lui rend la paternité & Angola. — (6) Le chevalier de
faisait l'arrière-garde ; ils avaient juré d'user jusqu'au dernier lobe de leurs poumons pour défendre la charmante Écossaise, cette nouvelle Hélène qui trouble la littérature et la philosophie. 11 y avait jusqu'à un corps de réserve de laquais et de savoyards en redingottes et en couteaux de chasse qui recevaient l'ordre d'un petit prestolet (1 ), que la secte elle-même méprise et qu'elle emploie, chassé de l'autre parti, dès qu'on a connu son peu d'esprit .et de talent, dévoré de la rage d'être journaliste et ne pouvant y réussir : chose pourtant si aisée, au rapport des philosophes, ses protecteurs. — La veille et le matin de cette grande journée, on avait eu soin d'exercer tous ces nobles combattants, et de leur bien marquer les endroits où ils devaient faire feu et applaudir à toute outrance. Le sage Tacite (2), le prudent Théophraste (3), et tous les graves sénateurs de la République des philosophes ne se trouvèrent point à cette affaire; ils ne jugèrent pas à propos d'exposer leurs augustes personnes. Ils attendaient l'événement aux Tuileries, où ils se promenaient inquiets, égarés, impatients. Us avaient donné ordre qu'on leur envoyât un courrier à chaque acte, — Les gens de goût s'avancèrent tranquillement, mais en trèspetit nombre, sans commandants, sans dispositions, et même sans troupes auxiliaires; ils se reposaient sur la justice de leur cause : confiance trop aveugle ! — La toile se lève ; le signal est donné; l'armée philosophique s'ébranle; elle fait retentir la salle d'acclamations; le choc des mains agite l'air, et la terre tremble sous les battements de pieds. On fut quelque temps sans dépêcher de courrier, parce qu'on ne savait si le premier acte était fini. Lorsqu'on en fut certain, le général honora de cet emploi un de ses plus braves aides-de-camp, Mercure, exilé de l'Olympe et privé de ses fonctions périodiques (4). Il partit plus prompt que l'éclair, arriva au Tuileries, annonça ce brillant début aux sénateurs assemblés, leur dit qu'on avait applaudi à tout rompre, même avant que les acteurs ouvrissent
Méhégan, auteur d'un pamphlet contre Fréron. — (1) L'abbé de la Porte, d'abord collaborateur de Fréron, puis passé à l'ennemi. — (2) Dalembert, traducteur de quelques morceaux de Tacite. — (3) Duclos. — (4) Marmonlel, à qui on venait de retirer le privilège du Mercure.
la bouche, que le seul nom de Wasp (mot anglais qui signifie guêpe (1),) avait excité des transports d'admiration; que rien n'était échappé, et qu'on avait saisi tout l'esprit, tout le sel, toute la finesse des épigrammes d'araignée, de vipère, de coquin, de faquin, de fripon, etc., etc. Le Sénat, en récompense d'une si heureuse nouvellle, assura le messager qu'il relèverait toutes ses pièces tombées, qu'il forcerait le public à les trouver nobles et touchantes, ou du moins qu'il les ferait jouer devant lui. Au second, au troisième, au quatrième acte, nouveaux courriers, nouveaux avantages. Enfin, le faible détachement du goût fut écrasé par la supériorité du nombre, et les barbares se virent maîtres du champ de bataille. L'armée victorieuse fit une marche forcée pour se rendre aux Tuileries, où elle déboucha par le Pont-Royal, au bruit des trompettes et des clairons (2). Le Sénat très-philosophique fut dans un instant entouré des vainqueurs, couverts de sueur et de poussière. Tous parlaient en même temps, tous s'écriaient : « Triomphe, victoire, victoire complète ! » Les Anciens leur imposèrent silence, et, après avoir embrassé deux fois leur habile général, ils voulurent apprendre de lui-même les particularités de l'action. Le vaillant Dortidius en fit le récit d'un style sublime, mais inintelligible. On eut recours au petit prestolet, qui fut clair, mais plat. Ses yeux pétillaient d'allégresse. Cependant sa joie était mêlée d'amertume : il regrettait qu'on eût mis Wasp à la place de Frelon; il prétendait que ce dernier nom eût été bien plus plaisant; il ne concevait pas pourquoi on l'avait supprimé. Il savait que l'auteur de Y Année littéraire avait demandé lui-même qu'on le laissât (3). — Le Sénat fut très-satisfait de ce qu'il venait d'entendre. Le général lui présenta la liste des guerriers qui
(1) A la représentation, on avait transformé en Wasp le nom de Frelon de la comédie imprimée. —(2) Allusion à la comédienne Clairon, grande amie de Voltaire, et boote-en-train dans l'affaire de V Écossaise. — (3) « Cette circonstance est très-vraie. Lus comédiens sont témoins que Je les ai priés de conserver le nom de Frelon, et même de mettre Fréron, s'ils croyaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. Ils étaient assex portés à m'obHger; apparemment qu'il n'a pas dépendu d'eux de me faire ce plaisir, et j'en suis très-debé : notre théâtre aurait acquis une petite liberté honnête dont on aurait tiré un très-grand avantage pour la perfection de l'art dramatique. »
s'étaient le plus distingués. Sur la lecture qui en fut faite à haute voix, on ordonna au petit prestolet de l'insérer en entier dans sa Gazette littéraire, avec de grands éloges pour chaque héros. Ensuite les sénateurs tendirent la main à l'un, sourirent agréablement à l'autre ; promirent à celui-ci un exemplaire de leurs Œuvres mêlées, à celui-là de le louer dans le premier ouvrage qu'ils feraient, à quelques-uns des places de courtiers dans Y Encyclopédie, à tous des billets pour aller encore à Y Écossaise gratis, en leur recommandant de ne point s'endormir sur leurs lauriers, et de continuer à bien faire leur devoir. Ils leur représentèrent qu'il était à craindre que la vigilance des ennemis ne profitât de leur inaction pour leur dérober le fruit de leur victoire. Après ce discours éloquent et flatteur, le Sénat les congédia, et invita à souper le général et les principaux officiers. Avant le banquet, on tira un beau feu d'artifice; il y eut grande chère, un excellent concert de musique italienne, un intermède exécuté par des bouffons, des illuminations à la façade de tous les hôtels des philosophes. Un bal philosophique, qui dura jusqu'à huit heures du matin, termina la fête. Les sénateurs, en se retirant, ordonnèrent qu'on eût à s'assembler aux Tuileries sur les six heures du soir, pour chanter un Te Voltarium (i). »
Fréron eut le courage d'assister à la seconde représentation. Le nom de Wasp, extraordinairement applaudi à la première, le fut moins à la seconde, et de moins en moins dans la suite. La coterie victorieuse n'y mettait plus la même vaillance. A la première représentation, dans un moment de langueur, Fréron avait entendu un homme du parterre s'écrier : « Messieurs, cela est affreux, cela va mal, applaudissez donc ! » ce qui avait été suivi d'un applaudissement général. Il en avait entendu un autre dire en sortant : « Qu'on vienne nous soutenir encore qu'il fout un plan, une intrigue, de l'intérêt, dans une comédie ; en voici une où il n'y a aucune de ces misères-là, et qui m'a diverti on ne peut davantage (2). »
Voltaire eut aussi son compte-rendu de Y Écossaise. Dans un
(1) Ann. M., 1760, 27 juillet; t. V, p. 209. — (2) 4 août, ibid, p. 278.
Avertissement (1) postérieur à la représentation, où il continue de parler au nom de Jérôme Carré, il dit : « Gomme ce Fréron avait eu l'inadvertance de se reconnaître..., le public le reconnut aussi. La comédie était sue de tout le monde par cœur avant qu'on la jouât, et cependant elle fut reçue avec un succès
prodigieux Un avocat s'écria: « Courage, M. Carré;
vengez le public ! » Le parterre et les loges applaudirent à ces paroles par des battements de mains qui ne finissaient point. Carré, au sortir du spectacle, fut embrassé par plus de cent personnes. « Que vous êtes aimable, M. Carré, lui disait-on, d'avoir fait justice de cet homme dont les mœurs sont encore plus odieuses que la plume! Eh, Messieurs, répondit Carré, vous me faites plus d'honneur que je ne mérite ; je ne suis qu'un pauvre traducteur d'une comédie pleine de morale et d'intérêt. » Comme il parlait ainsi sur l'escalier, il fut barbouillé de deux baisers par la femme de Fréron. « Que je vous suis obligée, dit-elle, d'avoir puni mon mari ! Mais vous ne le corrigerez point. » Trivialité cruelle, quand on songe à la pauvre femme évanouie au bruit des insultes qui couvraient son maril
Revenons à la relation de Fréron, préférable, non-seulement à celle de Voltaire, mais à Y Écossaise et à tout le bagage comique du vindicatif écrivain. Fréron eut bien de la peine à gagner sa grande bataille. Le censeur lui rayait tout; et, comme il ne le connaissait pas, il écrivait à Malesherbes : « C'est bien la moindre des choses que je réponde par une galté à un homme qui m'appelle fripon et coquin... J'ai recours à votre équité. On imprime tous les jours à Paris cent horreurs : je me flatte que vous voudrez bien me permettre un badinage. Le travail de mon Année littéraire ne me permet pas de faire de petites brochures détachées ; mon ouvrage m'occupe tout entier, et ne me laisse point le temps de faire autre chose. Mes feuilles sont mon théâtre, mon champ de bataille ; c'est là où j'attends mes ennemis, et où je dois repousser leurs coups. »
n dut redoubler d'efforts pour sauver sa pointe, son mot de la
(i) Œuvres de Voltaire, t. VIF, p. 21.
fin, son Te Voltarium, que le censeur , conseillé sans doute par les amis de Voltaire, si respectueux, comme on sait, pour les choses saintes, représentaient comme une parodie indécente et sacrilège d'un hymne sacré ; et Fréron écrivait encore à Maiesherbes : « Je vous prie en grâce de me la passer. Tout mon article n'est fait que pour amener cette chute, et je suis perdu si vous me la retranchez... Ce n'est point une supposition en l'air quand j'ai eu l'honneur de vous dire que j'ai lu lé Te Voltarium à deux évêques ; rien de plus certain et de plus vrai ; j'aurai l'honneur de vous les nommer lorsque j'aurai celui de vous voir; ils n'en ont fait que rire. »
Malesherbes rit aussi, et le lui passa. Mais Voltaire le fit payer à Malesherbes par des invectives grossières : « Le nom de Fréron, écrivit-il, est sans doute celui du dernier des hommes, mais celui de son protecteur serait à coup sûr l'avantdernier. » Malesherbes ne protégeait pas Fréron ; il se contentait de lui laisser la liberté de la défense, et, à cause de cela, Voltaire, le chamailleur universel, l'accusait « d'aimer le chamaillisl » Il était évidemment atteint par les traits acérés de Fréron; on le voit dans toutes ses lettres de ce temps : « Il faut que notre ami Fréron soit en colère, car il ne peut être plaisant. Je viens de voir le récit de la bataille où il a été si bien étrillé. Le pauvre homme est si blessé qu'il ne peut rire (1). » Transposez les noms et les rôles, et vous aurez la vérité I
Les comédiens, qui en voulaient à Fréron, critique de leur jeu aussi bien que des pièces de leur poète, affichèrent Y Écossaise trois fois par semaine, y appliquèrent l'élite de leur troupe, et ne purent néanmoins la pousser au-delà de la seizième représentation. La Grange la mit en vers pour la comédie italienne, et ne réussit qu'à mieux faire voir le misérable squelette que Voltaire avait revêtu de sa prose. « C'est une ostéologie, écrivit Fréron, et M. de la Grange n'a fait que travailler sur ce qu'on appelle en chirurgie un mauvais sujet (2). » L'Écossaise finit à la foire Saint-Laurent sous le nom A'Écosseuse, parodie de
(1) A d'Argental, 17 août 1760.— (2) 10 décembre 1760, Ann. litt.9 t VIII* p. 168.
Poinsinet, le grand parodiste du temps. « Si YÉcosmise est plaisante, comme on me le mande, écrivait Voltaire à Thieriot, le 23 septembre, ayez la charité de la mettre dans le paquet ; car il faut rire. * VÉcosseuse n'était pas plus plaisante que Y Écossaise, et Voltaire avait moins envie de rire qu'il ne le disait.