II
Et Je mentis pour dix écus par mois.
Quel fut le prix de ma plate manie ?
Je fus connu, mais par mon infamie, Gomme nn gredin que la main de Thémii A diapré de nobles fleurs de lis, Par on fer chaud gravé sur l'omoplate.
Triste et honteux, je quittai mon pirate, Qui me vola, pour fruit de mon labeur, Mon honoraire, en me parlant d'honneur.
Ce n'est pas fin, mais c'est affreux ; nous trouverons moins fin et plus affreux encore.
Cependant que faisait Fréron? Il continuait son métier de critique. L'Histoire de Russie ayant paru, il blâma le ton léger et inconvenant de la préface; il releva plus d'une erreur, signala le vice ou plutôt l'absence de plan dans un livre ressemblant à une liasse de dissertations plus qu'à une histoire suivie ; il dénonça la médiocrité du style (1). Il insista sur ces défauts quand parut le second volume; et, la lutte entre Voltaire et lui, étant devenue de plus en plus personnelle, il finit ainsi : « Comme M. de Voltaire veut toujours être admiré, si ces remarques parviennent jusqu'à lui, il en sera sans doute offensé ; mais son amour-propre saura bientôt s'en venger en me mettant au rang de ces critiques dont il parle à la fin de sa préface ; critiques inspirés par V envie, qui écrivent avec ignorance contre des ouvrages utiles. Ce sont les serpents qui rongent la lime, il faut les laisser faire. On lui répondra que s'il voulait bien ne pas composer avec précipitation tant d'ouvrages, . . . cette lime y dont il fait peu d'usage, ne serait pas exposée à la morsure importune d'un si grand nombre de serpents. Sa méthode ordinaire est de décrier ses censeurs et d'en parler avec mépris : « Il faut le laisser dire (2) . »
Entre ces deux articles, il s'était fait adresser une « lettre à M. de Voltaire sur Saadi, célèbre poëte persan, » satire spirituelle et injurieuse, sous forme d'allégorie, de l'écrivain et de l'homme en Voltaire (3).
Sa critique ne visait pas toujours à la satire personnelle;
(1) Année lift., 1760, 18 novembre, t. VII, p, 289.— (2) Ann. Ult., 17C3, 17 mai, t. III, p. 343. —(3) Ann. litt. 1760, 30 décembre, t. Vilï, p. 334.
elle était souvent toute littéraire. Il avait assisté à la première représentation de Tancrède, le 3 septembre 4760, moins de deux mois après Y Écossaise; et Voltaire, qui l'avait appris, écrivait à d'Argental : « On dit que Satan était dans l'amphithéâtre , sous la figure de Fréron, et qu'une larme d'une dame étant tombée sur le nez du malheureux, il fit psh, psh, comme si c'avait été de l'eau bénite. » Non, Fréron était toujours disposé à accueillir sans la moindre grimace toutes les belles choses, vinssent-elles de Yoltaire. Rendant compte de Tancrède (1), il se permit bien une pointe à l'adresse du poète banni, à propos de ce mot de l'Épttre à madame de Pompadour : c Le bien suprême est de cultiver sa terre, » qu'il commenta ainsi :« On prétend que Dioctétien, cultivant son petit jardin après s'être démis de l'empire, brûlait de remonter sur le trône ; » il se permit encore de dire le premier de la pièce ce que nous en disons tous aujourd'hui, — car cet homme a dit souvent du premier coup le dernier mot de la postérité, — à savoir que la versification croisée en était prosaïque, la fable romanesque, le ressort usé, le nœud ne tenant que par un fil ; mais il avait le soin d'ajouter : « On y trouve du sentiment, de la simplicité, et ce beau naturel des Anciens, surtout de Y Odyssée; point de bel esprit, point de sentence ; on y respire un air de chevalerie, si l'on peut parler ainsi, qui devient un nouveau genre de spectacle (2). »
(1) Ann. litt., 1761, 21 février, t. I, p. 289. — (2) La modération de Fréron, en cette circonstance, était d'autant plus méritoire , que la tragédie imprimée portait en tète une estampe outrageante contre hil. Cette estampe représente un âne qui brait en regardant une lyre suspendue à un arbre, avec cette légende :
Que veut dire
Cette lyre?
C'est Melpomène ou Clairon.
Et ce monsieur qui soupire,
Et fait rire, N'est-ce pas Martin Fréron ?
L'estampe avait été destinée à servir de frontispice à V Ecossaise. Fréron, instruit du dessein, empêcha Voltaire de l'accomplir cette fois, en annonçant que V Écossaise allait paraître * ornée du portrait de l'auteur. » Mais Voltaire, qui n'a jamais voulu perdre la moindre de ses sottises , reprit son estampe , et la mit en tête de Tancrède.
Et ainsi fit-il en ces années, même après les dernières brutalités de Voltaire. Si la critique remportait dans ses lettres, c'est que Voltaire offrait peu matière à la louange. Comment ne pas flétrir la mauvaise farce de Boursouflle (1)? ne pas voir une chute dans Zulime (2)? un pur spectacle dans Olympie (3)? un roman mal imaginé, mal tissu, mal dénoué, dans le Droit du Seigneur (4) ? quelque chose de pire dans le Triumvirat, dans les Scythes, dans les Pélopides, dans le Dépositaire, dans les Lois de Minos, etc.? Et encore Fréron avait-il la bonté de trouver dans les Scythes des morceaux bien faits, une diction facile et naturelle (5). S'il annonçait volontiers les brochures et les livres contre Voltaire, comme les Erreurs de l'abbé Nonnotte, il en condamnait le zèle « souvent amer et bilieux », et il regrettait de n'y pas trouver assez de modération, sa grande qualité à lui (6). En toute circonstance, il flétrissait, comme grossiers et malhonnêtes, un tas de pamphlets contre Voltaire, qui s'en permettait tant contre lui, et il ne saisissait pas cette occasion de risquer le plus petit mot inconvenant (7). Par exemple, il était toujours à l'affût de ses bévues et de ses plagiats, et les dénonçait sans pitié. Il relevait ses fantaisies, ou plutôt ses ignorances étymologiques (8); il prouvait que Ce qui plaît aux dames n'était qu'une traduction de Y Histoire de la femme de Bath, de Dryden (9). Quand le plagiat était contre lui, il le signalait avec plus d'empressement encore et de joyeuse humeur. Telle l'épigramme :
L'autre jour, au fond d'an vallon, Un serpent mordit Jean Fréron»
Devinez ce qu'il arriva !
Ce fut le serpent qui creva.
t Cette épigramme, écrivit-il, court depuis peu dans Paris; quoiqu'elle soit contre moi, je ne puis m'empôcher de convenir qu'elle est très-ingénieuse et très-piquante. On assure qu'elle
(1) Ann. lift., 1761, 14 juin, t. IV, p. 73. — (2) Ib., 1761, 15 octobre, t VIF, p. 3. - (3) Ib., 1T63, 24 avril, t III, p. 73.- (4) Ib., 1763, 7 septembre, t. V, p. 289. — (5) Ibid., 1767, 20 décembre, t. VIII, p. 145. — (6) Ibid., 1762, 21 octobre, l. VI. p. 217. — (7) Ibid., 1763, 10 juin, l. IV, p. 55. —(8) Ibid., 1761, 8 octobre, i. VI, p. 301. — (9) Ibid., 1761, 31 janvier, l. I, p. 193.
est de M. de Voltaire, et cela n'est pas douteux, car elle n'est pas neuve ; elle a une centaine d'années environ d'antiquité. » Et il citait la vraie leçon, avec la faute de français de moins, que Voltaire corrigea dans la suite :
Un gros serpent mordit Aurèle.
Que penaei-vous qu'il arriva ?
Qu'Aurèle en mourut? Bagatelle !
Ce fut le serpent qui creva (1).
L'épigramme avait bien plus d'une centaine d'années, puisqu'elle était renouvelée des Latins , sinon des Grecs, comme Fréron se le fit écrire ensuite (2).