MADEMOISELLE CORNEILLE
Mais tout cela n'était que de la petite guerre, pour se tenir en haleine dans lintervalle des grands combats. Voici encore une grande bataille, une prise corps à corps, et cela, comme aurait dit Fréron, à propos d'une Hélène de dix-huit ans, de madeselle Corneille.
Ce que l'on ne sait pas généralement, et ce qu'il faut pourtant savoir pour bien juger de la lutte, c'est que Fréron, le premier, avait découvert la pauvre héritière d'un grand nom, c'est qu'il avait été son premier bienfaiteur.
Le 20 mars 1760 (3), il exposait sa généalogie, d'où il suit que mademoiselle Corneille ne descendait ni de Pierre, ni de Thomas, mais d'un frère de leur père. Il paraît môme démontré qu'elle n'avait pas droit à ce grand nom, n'étant que petite-fille d'une cousine germaine de l'auteur du Cid (4). Et, en effet, son père Jean- François, cousin issu de germain de Fontenelle, fils lui-môme de Marthe Corneille, sœur des deux poètes, se vit disputer, au temps de la succession de celui-ci, le nom de sa mère, qu'il avait
(t) Année Ut t., 1763, 9 février, t. I, p. 287. — (2) Ibid , 1763, 30 mars, t. H, p. 282.— (3) Ibid., 1760. t. Il, p. 198. —(4) Noté sur U* descendant* de Corneille, par le baron de Taasart, Bruxelles, 1851.
pris illégalement, au lieu du nom paternel, aujourd'hui inconnu (1). Quoi qu'il en soit, Fréron parlait de ce père, de sa misère et de son obscurité, de ses Tains efforts pour se faire reconnaître de Fontenelle, de la vie déplorable qu'il avait longtemps traînée , n'ayant eu, pendant cinq ans, qu'une place de mouleur de bois à 24 fr. par mois ; il racontait ensuite un procès contre le testament de Fontenelle, soutenu et perdu par lui et ses sœurs ; son existence d'abord un peu meilleure, grâce h une somme obtenue des héritières de Fontenelle, dont l'une était l'aïeule de Charlotte Corday, puis sa rechute dans sa première indigence, à laquelle un emploi dans les hôpitaux de l'armée, puis de facteur de la petite poste de Paris à cinquante francs par mois, ne pouvait être d'un grand secours.
C'est alors que Titon du Tillet, l'auteur du Parnasse français, qui avait à cette époque l'âge de son nom, adressa Jean- François à Fréron, avec prière d'imaginer quelque moyen de lui être utile. Fréron eut la bonne pensée de solliciter pour lui une représentation d'une des pièces de son oncle. Il fit les premières démarches, puis lui dicta une lettre aux comédiens, qui répondirent avec beaucoup d'empressement et de noblesse. Il a raconté sur le ton d'un enthousiasme bien naturel cette représentation de Rodogune, qui valut cinq mille francs au petit neveu du grand poète. Sur cette somme, Jean-François commença par payer ses dettes, et, avec le reste , il plaça sa fille à l'Abbaye de Saint-Antoine.
En veine de générosité et d'enthousiasme, Fréron réclama le buste de Corneille pour la Comédie-Française , et alla jusqu'à demander encore celui de Voltaire. Oui, de Voltaire lui-même ! Lisez : a 11 serait agréable et glorieux pour la nation que notre théâtre par excellence fût décoré à perpétuité des bustes de nos grands auteurs dramatiques. Quel Français, quel étranger même n'aimerait pas à voir d'un côté Corneille et Racine, de l'autre Molière et Regnard! On y placerait après leur mort MM. de Crébillon et de Voltaire, et tous ceux qui, comme eux, illustreraient
(I) Note de l'Ode à Voltaire; Œuvret d'Bcouchard Le Brun; Paris, 1811, t. IV,
la scène française. » C'était avant Y Écossaise, il est vrai , mais après tant de diatribes de son ennemi. Avouons que Fréron était bon homme.
Hélas ! tulU aller honores l Nul n'a parlé de cette conduite généreuse de Fréron, qui s'est perdue dans le grand bruit de la conduite acclamée de Voltaire. C'est que Fréron n'avait que sa feuille, tandis que Voltaire disposait des cent voix de la Renommée. Et pourtant Fréron n'avait pris conseil que de lui-même, ou du moins il lui avait suffi de l'invitation discrète du vieux Titon ; il fallut, pour exciter Voltaire, outre la recommandation du vieux Titon et de Dumolard (1), la voix retentissante de Le Brun-Pindare.
Les cinquante francs par mois du facteur de la poste, même en y joignant le reste des cinq mille francs de Rodogune, ne pouvaient soutenir longtemps le couple cornélien. Aussi Jean- François fut-il obligé de retirer sa fille du couvent. Titon du Tillet la prit chez lui avec sa nièce. C'est là que Le Brun la connut, et il s'empressa de la signaler à Voltaire. Poète écrivant à un poète, naturellement il le fit en vers; et, suivant l'inspiration grandiose et emphatique de son talent, il évoqua l'ombre du grand Corneille, qu'il chargea de présenter sa petite-nièce à son successeur. Voltaire répondit, le 7 novembre 4760 : « Je vous ferais, Monsieur, attendre ma réponse quatre mois au moins, si je prétendais la faire en aussi beaux vers que les vôtres. Il Haut me borner à vous dire en prose combien j'aime votre ode et votre proposition. U convient assez qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'être utile kl&petiu- fille de son général. Quand on bâtit des châteaux et des églises, et qu'on a des parents pauvres à soutenir, il ne reste guère de quoi faire ce qu'on voudrait pour une personne qui ne doit être secourue que par les plus grands du royaume. » Il donnait en passant un soufflet aux grands seigneurs, qui auraient dû se charger de la bonne œuvre, à la mémoire de Fontenelle, qui n'avait pas recueilli un
(1) Commentaire Ki$t.; Œuvres de F., t. XLVIII, p. 363. — Voltaire avait décoché un boitaio oontre Titon pour le punir d'avoir enrichi aoo Pemasee de littérateurs qu'il n'aimait pas [Œuvres, t. XIV, p. 328).
364 LIVRB QUATRIÈME
si glorieux héritage de famille ; pois il offrait de servir de père i mademoiselle Corneille dans son château, où madame Denis en prendrait soin comme de sa fille. — Quel père et quelle mère 1 — c Une partie de l'éducation de cette demoiselle, disait-il en finissant! serait de nous voir jouer quelquefois les pièces de son grandpère, et nous lui ferions broder les sujets de Cinna et du Cid. » Pour lier Voltaire et se donner à lui-même du renom, Le Brun s'empressa de faire imprimer son ode, avec des fragments de sa lettre d'envoi, la réponse de Voltaire, et une réponse de lui à cette réponse, — ce dont Voltaire lui sut mauvais gré. Fréron aurait peut-être laissé Le Brun tranquille; mais il avait à se venger de Y Écossaise, et il était mécontent de voir sa part oubliée dans une bonne œuvre dont il avait pris l'initiative. Dans un Avis (1) qu'il publia à propos de la brochure de Le Brun, Voltaire disait : « G'estlui(LeBrun),etM.TitonduTillet...,qui seuls ont pris soin dans Paris de l'héritière du nom du grand Corneille. » Et il apprenait à l'univers qu'il vivait dans ses terres, occupé uniquement c de son zèle et de sa reconnaissance pour son roi, du culte et de tous les exercices de sa religion, et des soins de l'agriculture. » Les deux journaux à qui il avait envoyé son Avis, ayant mis les amis à la place de la religion, il s'en plaignit vivement (î), parce que Fréron avait déjà publié son fameux article, auquel Y Avis répondait.
Tout en ayant le bon goût de ne pas rappeler son propre service, comme Voltaire fera si bruyamment, Fréron s'était empressé de saisir la bonne prise qui lui était offerte, c M. Le Brun, écrivit-il (3), a imaginé d'attendrir en faveur de mademoiselle Corneille la belle âme de M. de Voltaire. Comme apparemment on n'émeut bien les poètes que par des vers, M. Le Brun s'est frotté la tète, a dressé ses cheveux, froncé le sourcil, rongé ses doigts, ébranlé par ses cris les solives de son plancher, et, dans un enthousiasme qu'il a pris pour divin, a
(1) VAvxt est datée do 12 janvier 1761; il fût imprimé dans le Mercure et dans le Journal Encyclopédique. — Œuvres de Voltaire, t XL, p. 194. — (2) A Thieriot, 31 Janvier; à Damilavflle, 2 terrier 1761. — (3) Année litt., 1760, 10 décembre, t. VIII, p. 145.
fait sortir avec effort de son cerveau rebelle une ode de trente* trois strophes seulementy qu'il a envoyée aux Délices. * Puis Fréron épluchait l'ode, strophe par strophe , vers par vers , n'en trouvait qu'un bon, et encore qu'il disait pillé, et la déclarait la pire qui lui fût passée par les mains. Il ne fut pas seul à condamner l'ode : Grimm, qui n'avait pas de prévention contre Le Brun, ni surtout contre Voltaire, la dénonça comme « assez mauvaise; * et Voltaire lui-même, après des hyperboles officielles et obligées, en vint jusqu'à écrire à Le Brun : « Parmi les censures de mauvaise foi de ce coquin de Fréron, il y en a quelques-unes qui pourraient éblouir, et si vous réimprimez votre ode, je vous demande en grâce de consulter quelque ami d'un goût sévère, et surtout de ménager l'impatience des lecteurs français, qui, d'ordinaire, ne peuvent souffrir dans une ode que quinze ou vingt strophes tout au plus... » — Et que dis-je autre chose? aurait pu répondre le coquin de Fréron. Mais la critique, en cette affaire, passait par-dessus Le Brun et voulait atteindre Voltaire. Fréron, usant d'une ironie excellente, supposait Voltaire, « ce poète modeste, » profondément attristé du bruit qui se faisait autour de son adoption généreuse ; et il ajoutait : « Il semble d'ailleurs, par cet éclat, que M. de Voltaire n'est point accoutumé à donner de pareilles preuves de son bon cœur, et que c'est la chose la plus extraordinaire que de le voir jeter un regard de sa sensibilité sur une jeune infortunée. Mais il y a près d'un an qu'il fait le même bien au sieur l'Écluse, ancien acteur de l'Opéra-Comique, qu'il loge chez lui, qu'il nourrit, en un mot, qu'il traite en frère. Il faut avouer que, en sortant du couvent, mademoiselle Corneille va tomber en de bonnes mains! »
En attendant que lui arrivât la sanglante ironie, Voltaire avait tracé l'itinéraire de mademoiselle Corneille et payé les frais de route (4). Il avait écrit à la jeune fille elle-même, en réponse à une lettre dictée par Le Brun, et il n'avait pas m a
(1) A Le Brun, 22 novembre ; à Tronebin de Lyon, 28 novembre 1760 (Recueil de 1856).
que de l'assurer qu'elle aurait « toutes les facilités et tous les secours possibles pour tous les devoirs de la religion. »
Cependant, il se vantait à tous ses amis : « Je suis bien fâché que cette demoiselle ne descende pas en droite ligne de l'auteur de Cinna; — ce qui ne l'empêchera pas de l'appeler toujours petite-fille de Corneille; — mais son nom suffit, et la chose parait décente. » Quoiqu'il eût été encorneillé par Le Brun, il priait madame d'Argental de surveiller le départ, ce qui serait c plus honorable pour Pierre, pour mademoiselle Corneille, et pour lui. » Nul soin à prendre du trousseau, dont madame Denis se chargeait. « Nous lui donnerons des maîtres, et dans six mois elle jouera Chimène (1). »
Un moment, il craignit qu'on lui enlevât la demoiselle, dont il s'était déjà fait un bruyant trophée. Le 29 novembre, il écrivait à d'Argental : « J'apprends que les dévotes sont fâchées de voir une Corneille aller dans la terre de réprobation, et qu'elles veulent me l'enlever. A la bonne heure; elles lui feront sans doute un sort plus brillant, un établissement plus solide dans ce monde-ci et dans l'autre; mais je n'aurai eu rien à me reprocher. Nous verrons qui l'emportera de cette cabale ou de vous. Vous devez savoir que tout cela a été traité, pour et contre, au lever du roi. »
Enfin, on lui laissa Rodogune. Elle va venir. Mais, comme elle sait à peine lire et écrire, il lui cherche un maître : « Si vous connaissez quelque pauvre homme qui sache lire, écrire, et qui puisse même avoir une teinture de géographie et d'histoire, qui soit du moins capable de l'apprendre, et d'enseigner le lendemain ce qu'il aura appris la veille, nous le logerons, chaufferons, blanchirons, nourrirons, abreuverons et payerons, mais payerons très-médiocrement, car je me suis ruiné à bâtir des châteaux, des églises et des théâtres. » On voulait bien faire les choses, mais à la condition qu'il n'en coûtât pas trop cher.
Rodogune est aux Délices, et Voltaire envoie partout son portrait : « Elle est gaie, vive et douce, l'esprit tout naturel; c'est
(I) A madame d'Argental 26 novembre 1760.
ce qui lait apparemment que Fontenelle Ta si maltraitée (attrape, Fontenellel). Je lui apprends l'orthographe, mais je n'en ferai point une savante (1); je veux qu'elle apprenne à vivre dans le mondé et à y être heureuse (2). » — Le même jour, à d'Argental : « Nous sommes très-contents de mademoiselle Rodogune; nous la trouvons naturelle , gaie et vraie. Son nez ressemble à celui de madame de Ruffec; elle en a le minois de doguin; de plus beaux yeux, une plus belle peau, une grande bouche assez appétissante, avec deux rangs de perles. Si quelqu'un a le plaisir d'approcher ses dents de celles-là, je souhaite que ce soit plutôt un catholique qu'un huguenot; mais ce ne sera pas moi, sur ma parole. » — Tout cela pour la galerie ! Ainsi de cette phrase à Le Brun : « Il faut que je vous dise encore qu'elle remplit exactement tous les devoirs de la religion, et que nos curés et notre évoque sont très-contents de la manière dont on se gouverne dans mes terres (3). » — Et au père, 25 décembre : « Elle remplit tous ses devoirs de chrétienne. » Il sentait venir l'article de Fréron, et il prenait toutes ses précautions contre lui.
En effet, Le Brun lui en a dit un mot, et aussitôt il répond, 2 janvier : « Quant à ce malheureux Fréron, dont vous daignez me parler, ce n'est qu'un brigand que la justice a mis au For- ÏÉvéque, et un Marsyas qu'Apollon doit écorcher. Je vois assez, par vos vers et par votre prose , combien vous devez mépriser tous ces gredins qui sont l'opprobre de la littérature. Je vous estime autant que je les dédaigne. » Il ne connaissait encore que l'existence de l'article. En entendant parler de nouveau, il écrit à madame d'Argental, 14 janvier : « Pour Dieu, daignez m'envoyer (paroles ne puent point) la feuille de l'infâme Fréron
(1) C'eût été difficile, car mademoiselle Corneille, d'après Voltaire lai-même, avait pende dispositions scientifiques. Le 26 janvier 1761, il écrivait à d'Argental : « Ma besogne la pins difficile eat d'enseigner la grammaire à mademoiselle Corneille, qui n'a aucune disposition pour cette sublime science. » Et à madame de Fontaine, 27 février : « Si celle-là fait jamais une tragédie, je serai bien attrapé ; eDe fait du moins de la tapisserie. » Et à madame du Defiand , 6 mars : « Elle aura du bon sens; mais, pour le bon ton, comme nous y avons renoncé, elle le prendra où elle pourra. » — (2) A madame du Defland, 22 décembre 1760. — (3) 2 janvier 1761.
contre M. Le Brun. * En attendant la feuille, il continue de faire l'éloge de mademoiselle Corneille, et de rendre compte de son éducation, avec la clause obligée : « Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la messe de paroisse. Nous devons l'exemple, et nous le donnons. » Et unissant par Fréron : « Il est pourtant bien honteux qu'on laisse aboyer ce chien. Il me semble qu'en bonne police on devrait étouffer ceux qui sont attaqués de la rage (1). »
À mesure qu'il reçoit des détails, sa colère grandit, et aussi son désir de vengeance : « M. Thieriot me mande que le digne Fréron a fait une espèce d'accolade de la descendante du grand Corneille et de l'Ecluse, excellent dentiste, qui, dans sa jeunesse, a été acteur de l'Opéra-Comique. Si cela est, c'est une insolence très-punissable, et dont les parents de mademoiselle Corneille devraient demander justice. L'Écluse n'est point dans mon château ; il est à Genève, et y est très-nécessaire ; c'est un homme d'ailleurs supérieur dans son art, très-honnête homme et très-estimé. La licence d'un tel barbouilleur de papier mériterait un peu de correction (1). »
Enfin, le 30 janvier, il a reçu par Le Brun « la lettre insolente de ce coquin de Fréron. * C'est un « outrage punissable. » Le chancelier et Malesherbes ne peuvent souffrir que le nom de Corneille, aussi respectable que celui de Lamoignon, soit insulté ; et « la France doit aimer assez ce nom pour demander le châtiment du coquin qui ose insulter la seule personne qui le porte. Madame Denis est née demoiselle, et est veuve d'un gentilhomme mort au service du roi ; elle est estimée et considérée; toute sa famille est dans la magistrature et dans le service. Ces mots de Fréron : « Mademoiselle Corneille va tomber entre bonnes mains, » méritent le carcan. Le sieur l'Écluse, qui n'avait certainement que foire à tout cela, se trouve insulté dans la même page ; il est vrai qu'étant jeune il monta sur le théâtre ; mais il y a plus de vingt-cinq ans qu'il exerce avec honneur la profession de chirurgien-dentiste. Il est faux qu'il loge chez moi ; il y est venu il y a un an pour avoir soin
(1) A Du Molard, 15 janvier 1761. — (2) A Damiiaville, 16 jaarter 1761.
des dents de ma nièce. Je le traite, dit-il, comme mon frère, et il insinue que je ne fais aucune différence entre une demoiselle de condition du nom de Corneille, et un acteur de la Foire. *
Voltaire continue sur ce ton dans toute sa correspondance de cette époque. Dénaturant la lettre de Fréron, il lui fait dire qu'il « fait élever, lui Voltaire, mademoiselle Corneille, au sortir du couvent, par un bateleur de la Foire; » lignes diffamatoires d'autant plus punissables qu'elles outragent mademoiselle Corneille, qui ne pourra trouver un mari et est perdue sans ressource; qu'elles outragent madame Denis, née demoiselle, etc.; qu'elles outragent même le sieur l'Ecluse, « chirurgien du roi de Pologne, et auquel le reproche d'avoir été acteur peut faire un très-grand tort dans sa profession. Ces trois diffamations réunies forment un corps de délit dont il est nécessaire de demander justice. Le père de mademoiselle Corneille outragée doit agir en son nom sans aucun délai (1). »
Un autre jour, prenant, avec une insistance inexplicable, les intérêts du dentiste, il a l'imprudence d'écrire : « Le sieur de l'Écluse n'est point celui qui a monté sur le théâtre de la Foire, je le crois son cousin ; il est seigneur de la terre du Tilloy, en Gâtinais (2). »
Avant d'aller plus loin, posons bien la question, que Voltaire, pour donner le change, déplace sans cesse. Il accuse obstinément Fréron d'outrager le nom de Corneille dans le père et la fille qui avaient l'honneur de le porter ; il met partout en cause le sieur l'Ecluse ; mais Fréron, dans sa lettre, n'avait en vue ni l'Ecluse, ni les Corneille ; tout était à l'adresse de Voltaire et de son inséparable nièce. On a voulu voir dans la lettre de Fréron une insinuation perfide , atteignant tout ensemble Voltaire , mademoiselle Corneille et l'Ecluse ; désignant à la fois un séducteur, une victime et un entremetteur (3). Non, il n'y a rien de tel dans les lignes citées.
D'abord, Fréron n'avait évidem ment nommé l'Écluse que pour
(i) A Thferiot, 3i janvier 1761. — (2) A Le Bran, 2 février \W .— (3) M. Cb. N isard, les Ennemi* de Voltaire, p. 246.
jeter un ridicule sur Voltaire. Il se souciait peu de ce prétendu seigneur, qui signait du TiUoy, du nom d'une terre qu'il possédait ou ne possédait pas en Gâtinais ; de ce chirurgien-dentiste du roi de Pologne, qui, depuis des années, avait perdu sa dernière dent. Dentiste, charlatan, comédien, qu'importait à Fréron? De l'un à l'autre de ces rôles, la transition était si étroite qu'il était aisé de la franchir. Et, en effet, d'abord acteur de la Foire, l'Écluse abandonna bientôt les mâchoires genevoises, se fit, en 1777, entrepreneur de spectacles, puis redevint acteur, et tous ces cumuls ne l'empêchèrent pas de mourir dans la misère en 1792.
Or, ce l'Écluse n'était pas venu aux Délices et à Ferney uniquement pour raccommoder les dents de madame Denis, que Voltaire lui-même déclarait « irraccommodables (1). » Dans la disette d'acteurs où se trouvaient les châtelains, fanatiques de comédie, c'était à son premier métier qu'ils employaient l'exacteur de la Foire. Pour l'y exciter, Voltaire le proclamait c un homme charmant, » lui adressait c les louanges les plus flatteuses, » ne pardonnait pas à ses hôtes de l'applaudir faiblement (2) ; en un mot, comme disait Fréron, le grand comédien « traitait en frère » l'ancien bateleur.
Bien loin de vouloir outrager le grand nom de Corneille, Fréron, qui avait travaillé déjà à le tirer de l'obscurité et de la honte de l'indigence, en prenait soin, au contraire, en dénonçant le péril où il était de se ternir par l'impiété dans la personne de sa dernière héritière. Et vraiment, l'Écluse à part, en songeant à ce vieillard, qui, en attendant le déluge de ses dernières années, inondait déjà le monde de ses productions impies et obscènes; en songeant à cette Denis, à cette ex-amante de Caraccioli, sur qui, naturellement, devait retomber la plus grosse part de l'éducation d'une jeune fille, n'était-on pas en droit de dire que mademoiselle Corneille, que la petite-nièce de l'auteur de Polyeucte, allait, « au sortir du couvent, tomber en de bonnes mains?»
Pour être juste, le trait, sans doute, n'en était que plus mor-
(t) Marmonte), Mémoire», liv. VII, t. II, p. 231. — (2) Marmootel, ibk).
tel. Mais qu'on daigne donc se rappeler qu'il n'était lancé qu'en représailles de Y Écossaise et du Pauvre Diable, qu'en avancement d'hoirie vengeresse pour les Anecdotes et la Capilotade, qui se forgeaient alors dans l'arsenal de Ferney ! Fallait-il donc laisser à Voltaire le monopole de l'outrage, et de l'outrage impuni ? Et n'était-il pas permis à l'outragé de se retourner enfin pour décocher une flèche qui allât droit au cœur ?
Voltaire prétendait au monopole que lui refusait Fréron, et le grand insulteur mit tout en mouvement pour avoir raison d'une insulte proférée en état de légitime défense. Il dicta h sa nièce, le 30 janvier, une requête au chancelier de Lamoignon ; il dicta, dans le même sens, une procuration à l'Écluse; il arracha un certificat au résident de France à Genève ; il fit donner une autre procuration par le père de mademoiselle Corneille, et il chargea Le Brun et d'Argental de pousser vivement l'affaire, soit au parlement, soit devant le lieutenant criminel, « dont le nommé Fréron était naturellement le gibier. » En attendant « la peine infamante et les gros dédommagements » auxquels Fréron devait être condamné, il disait avoir obtenu, par une dame Sauvigny, que le lieutenant de police le mandât chez lui « et lui lavât sa tête d'âne. » Mais ce n'était pas assez. Il voulait que tous les honnêtes gens se liguassent « pour obtenir le châtiment de Martin, * et cela au nom de l'honneur des familles : « Si on l'abandonne à l'insolence des gazetiers, il faudra se faire justice soi-même (1). » — N'oublions pas que ce champion de l'honneur des familles publiait dans le moment même ses Anecdotes sur Fréron !
Cependant l'affaire ne marchait pas, et Voltaire s'en prenait à Malesherbes, juste une fois encore pour le journaliste : « M. de Malesherbes insulte la nation en permettant les infâmes personnalités de Fréron : on aurait dû lui Cadre déjà un procès criminel* Je vous jure que nous donnons à mademoiselle Corneille l'éducation que nous donnerions à une Montmorency ou à une Châtillon, si on nous l'avait confiée (on lui faisait jouer
(!) 34 janvier, à Le Brun; 2 février, à d'Argental et à Le Brun ; 6 février, & Le Brun cl à Damihvillc.
la comédie). Nous y mettons nos soins, notre honneur. Si on ne punit pas ce Fréron, on est bien lâche (1). »
A mesure qu'il était menacé de ce qu'il appelait un déni de justice, il s'emportait davantage contre Malesherbes : « C'est une chose honteuse que M. de Malesherbes soutienne ce monstre de Fréron, et que le Journal des savants ne soit payé que du produit des feuilles scandaleuses d'un homme couvert d'opprobre. » — Fréron, sur qui pesait un lourd tribut, aurait volontiers délivré Malesherbes et le Journal des savants de cette honte!
Repoussé par Malesherbes, Voltaire se retourna vers le comte de Saint-Florentin, ministre de la maison du roi, qui, dit-il, haïssait Fréron et protégeait beaucoup l'Ecluse. U chargea Le Brun de lui remettre les pièces, avec une lettre de Corneille père, « qui lui représenterait l'outrage fait à lui et à sa fille par les mots : de beUe éducation au sortir du couvent, etc.; mots qui seuls étaient capables d'empêcher cette demoiselle de se marier. » Que si M. de Saint-Florentin refusait de punir le coquin, il restait deux moyens de vengeance : « Le plus honnête, le plus doux et le plus modéré, serait d'assommer de coups de bâton le nommé Fréron à la porte de M. Corneille;... car ce n'est pas assez de le rendre ridicule, l'écraser est le plaisir. » Mais comme le vigoureux Fréron n'était pas homme à se laisser écraser ni battre, qu'avec lui un tel jeu paraissait peu sûr, le plus prudent était de recourir à un second moyen, à savoir d'obtenir du lieutenant de police qu'il fit comparaître le coquin, scène qui produirait une relation qu'on pourrait mettre dans tous les papiers publics : « Ce serait toujours une petite consolation de démontrer dans tous le3 journaux qu'il n'est qu'un lâche calomniateur. »
« Laissez donc là Fréron, et restez vous-même en paix, » lui écrivaient les amis de son honneur et de son repos ; et il répondait : « Des gens ont la bêtise de m'écrire que je dois mépriser les petits traits que Fréron a la bonté de me décocher, comme si c'était moi dont il s'agit dans cette affaire, comme si j'étais une demoiselle à marier. » Eh oui, c'était de lui qu'il s'agissait,
(1) A Dalembert, 9 février 1761.
et non de mademoiselle Corneille ; et il le savait bien ; mais s'effacer soi-même, s'oublier, ne laisser voir qu'une jeune fille intéressante, dont on paraissait uniquement défendre l'honneur et l'avenir, c'était plus décent et plus habile.
Le mariage surtout devint entre les mains de Voltaire une vraie machine de guerre. Un gentilhomme, assure-t-il, avait demandé la main de mademoiselle Corneille ; mais, sur le vu de la feuille de Fréron, il y avait renoncé : coup monté, probablement, pour forcer le ministère à agir. En effet, continue Voltaire, mademoiselle Corneille, sous les yeux de laquelle la feuille était enfin tombée, avait pris le parti d'envoyer un Mémoire au comte de Saint-Florentin, à l'avocat général Seguier, au lieutenant de police de Sartine. Mais le Mémoire ne produisit pas plus d'effet que les requêtes de madame Denis et de l'Ecluse, et Voltaire se rabattit à une rétractation : « Nous demandons à M. de Malesherbes qu'il exige au moins une rétractation formelle du coquin ; qu'il dise « qu'il demande pardon au public d'avoir outragé un nom respectable en disant que mademoiselle Corneille avait quitté le couvent pour aller recevoir une nouvelle éducation du sieur l'Ecluse, acteur de l'Opéra-Comique (toujours le change!); qu'il avoue qu'il a été grossièrement trompé, et qu'il se repent d'avoir donné ce scandale .... M. de Malesherbes partagerait lui-même l'infamie de Fréron, s'il hésitait àrendrecette légère justice (1). »
n n'obtint rien, ni peine infamante, ni forte amende, qui l'aurait dispensé de donner une dot à mademoiselle Corneille, ni même rétractation, et il ne se hasarda pas à faire bétonner Martin.
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