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n se rappela que, pendant son séjour en Angleterre, une fille de Milton, aveugle et vieille, était tombée dans la dernière pauvreté, et qu'en un quart d'heure on l'avait rendue riche. Il se mit dans la tête de Cadre voir aux Anglais que nous savions comme eux honorer les beaux arts et le sang des grands hommes (1).
Depuis longtemps, comme nous le verrons, il songeait à commenter nos grands écrivains, et, en particulier, Corneille. Quelle occasion superbe d'exécuter son dessein! Quelle spéculation heureuse, s'il pouvait transformer une œuvre littéraire en acte personnel de bienfaisance, et y associer le monde!
Aussitôt il annonce une magnifique édition de Corneille, avec notes utiles aux étrangers et même aux Français. Tout le profit en doit être pour la petite-fille de Corneille et pour son père. Il aurait bien voulu relever seul ce grand nom. Mais son malheureux château et son église le ruinent; d'ailleurs, il ne faut pas être égoïste, et il est convenable de laisser tout le monde contribuer à l'œuvre glorieuse* Le livre se publiera uniquement par souscription, et chacun voudra s'en faire un monument de famille. Les souscripteurs permettront qu'on imprime leurs noms, parce que ces noms, qui seront les premiers du royaume, encourageront les autres. Quelle gloire pour le siècle et pour la France! quelle justification des gens de lettres, à qui l'on a osé imputer des sentiments peu patriotiques, une philosophie dangereuse, et même de l'indifférence pour l'honneur des arts qu'ils cultivent (1)1
Il tourne tout cela en mille variantes, l'adresse à tous ses correspondants, s'en fait un splendide prospectus, et se met en campagne.
Il a bien dit que la duchesse de Grammont, sœur de Choiseul, et de La Borde, banquier de la cour, commencèrent seuls l'entreprise avec un zèle sans lequel elle n'aurait pas réussi ; que la duchesse la protégea, la recommanda; que le banquier en fit autant, et qu'à eux deux, ils procurèrent un grand nombre
(1) Au président Héntott, 25; an président de ta Marche, 26 juin 1761. — (i) A Dutlcs, 1" mai; a La Marche, 26 juin 1764.
de souscriptions, en France et à l'étranger (1), Mais, quel qu'ait été leur concours, il pouvait s'en passer, et il agit comme si de lui seul dépendait le succès de l'affaire.
n commence par supplier l'Académie d'accepter la dédicace d'une édition qu'il faisait pour elle aussi bien que pour Corneille et pour la France. Il se flatte que le roi, protecteur de l'Académie, permettra que son nom soit à la tête des souscripteurs, et il charge Hénault de lui donner la reine (2). « Faites un beau bruit à l'Académie, » crie-t-il à Dalembert. Il veut inscrire, dans un programme imprimé, les noms de tous les académiciens, qu'il mettra immédiatement après les princes, attendu qu'ils sont les confrères de Corneille. Il espère bien que d'Argental arrachera à tous les Choiseul la permission de mettre leur nom en gros caractères sur ce programme. Il tâche d'avoir le duc d'Orléans par Foncemagne, sous-gouverneur du duc de Chartres; le prince de Conti, par Le Brun, secrétaire de ses commandements; et comme Conti se fait un peu tirer l'oreille, il lui fait représenter quelle honte il y aurait à refuser, seul de tous les princes, de voir son nom parmi ceux qui favorisent le sang du grand Corneille (3). La maréchale de Boufflers lui a procuré la souscription de l'ex-roi de Pologne, mais pour un seul exemplaire; or, cette unité faisant un trop grand contraste avec la pluralité de tant d'autres souverains, il fait dire à Stanislas, que si mademoiselle Corneille n'est pas Lorraine, elle est nièce du grand Corneille, que le roi de Pologne est devenu Français, qu'il écrit en français, qu'il s'appelle le Bienfaisant, et Stanislas souscrit pour cinquante exemplaires (4). Il s'insinue auprès du duc de La Yauguyon pour obtenir du Dauphin qu'il se mette, à côté du roi, au rang des bienfaiteurs du sang cornélien (5). Par d'Argental encore, il obtient la souscription des Mole, des Courteilles, des Malesherbes, des Mey-
(1) A l'abbé d'Olivet, 20 août 1761; — Comm. kkt.i Œuvres de Voltairt, t. XLVIII/p. 364. — (2) A Ducloe, 1" mal; à Heoaolt. 25 juin 1761. - 3) A d'Argental, 23 et 26; à d'Olivet, 24; à Dalembert, 25; à Le Brun, 28 julr, 11 joHltt et 20 août 1761. — (4) A madame de Bouffie», 24 décembre 1761 (Recueil de 1856); à d'Argental, 27 novembre 1761. — (5) A Chenevièrea, février 1752 {Recueil de 1856).
nières et des principaux membres du Parlement de Paris (1). Par La Touraille, officier de la maison de Gondé, il peut mettre sur sa liste le prince de ce nom (2). Il taxe lui-même le duc de Bouillon à six exemplaires (3). Il taxe également ses amis et ses ennemis. S'il demande simplement la souscription des d'Argence de Dirac, des La Marche, des Ruffey, il impose au président de Brosses deux exemplaires, à quarante livres la pièce, « marché donné pour une terre vendue un peu chèrement. » Les autres membres du parlement de Bourgogne en devront prendre un ou deux, à leur choix; deux plutôt qu'un. L'évêque de Dijon doit se joindre à Messieurs : « L'auteur de Polyeucte le mérite bien (4). »
Pour exciter la vanité et lui donner un dernier coup d'éperon,
il publia sa liste, sur laquelle il s'inscrivit lui-même, — non par vanité, mais par nécessité absolue, — pour cent exemplaires,
quoiqu'une se fût engagé que pour six (5). Alors, comme un marchand ou un industriel content de sa journée, il ouvrit son livre de compte, et se complut à en faire la lecture à tous ses amis. Le roi, à qui on n'avait demandé de souscrire que pour cinquante exemplaires, en avait pris deux cents; les princes du sang avaient tous souscrit ; madame de Pompadour, déjà Hébé ou Flore, était devenue Minerve dans la circonstance, et en avait pris cinquante ; son frère, douze ; Ghoiseul, vingt. Parmi les académiciens, le duc de Nivernais, le cardinal de Bernis, le maréchal de Richelieu, s'étaient inscrits pour douze; le duc de Villars, le comte de Glerinont, pour six; le président Hénault, pour deux. L'archevêque de Lyon, l'ancien évêque de Limoges s'étaient mis à leur suite. Watelet avait pris cinq exemplaires; mais, voulant contribuer à la bonne œuvre de ses talents comme de son argent, il s'était engagé à dessiner et à graver le frontispice. Le fermier général Bouret avait souscrit pour vingt- Ci) A d'Argental, 26 join 1*761. — (2) A la Touraille, 14 août 1761 (Recueil de 1856). — (3) Au duc de Bouillon, 31 juillet 1761. — (4) A d'Argence de Dirac, 25; à La Marche, 26 juin 1761 (dans le Recueil de M. Foisset).— Il demanda encore au président de La Marche de lui prêter ses graveurs Devosge et Monnicr pour les estampes du Corneille (14 septembre 1701) , et il envoya ses idées aux artistes fjuin et 3 juillet 1765).— (3) A La Marche, 20 juin; à Duclos, 18 août 1761.
quatre, et entraîné par son exemple la compagnie des Fermes- Générales, qui comptait pour soixante. Plusieurs autres compagnies s'étaient piquées d'honneur, et la noble émulation était devenue contagieuse. Et tout cela, disait Voltaire, sans la moin* dre annonce imprimée, sans qu'on sût de quel prix serait le livre; et même, sans qu'il connût les souscripteurs, ou du moins leur eût écrit (1). D'Olivet, à qui il contait ce mensonge, n'avait pas pu, comme nous, dépouiller sa correspondance.
Gomme il était bon d'avoir aussi à l'étranger quelques princes dans sa manche, Voltaire fit franchir les frontières à sa liste, et, par lui-même ou par ses amis, Schowalow, d'Argental, Golliui, et quelques autres, il put l'enrichir du nom et de la souscription des principaux souverains et seigneurs de l'Europe. La czarine Elisabeth s'inscrivit pour deux cents, comme Louis XV; l'empereur et l'impératrice d'Autriche, chacun pour cent; le duc de Parme, qu'on n'avait taxé qu'à douze, en prit trente ; la duchesse de Saxe-Gotha, l'électeur Palatin et les autres petits princes d'Allemagne entrèrent en ligne à la suite des grosses têtes couronnées (2). Voltaire écrivit de sa main, en anglais, à William Pitt, pour lui représenter qu'il était digne des grands ministres de protéger les grands écrivains. Sans oser demander le nom du roi d'Angleterre, il était assez hardi pour désirer vivement une si haute faveur. Bientôt il recevait de Pitt une réponse favorable (3), et les lords Chesterfield et Littleton, le secrétaire d'État Fox, le duc de Gordon, et plusieurs autres membres du Parlement ou de l'Aristocratie anglaise cédaient à l'impulsion du premier ministre.
Et maintenant, courtiers et commis, marchands et chevaliers d'industrie, à qui l'on reproche si souvent l'emphase et le charlatanisme de vos annonces et de vos prospectus, inUUigiU et erudiminif
Quel agent matrimonial que Voltaire ! Grâce à lui, made-
(1) A d'Olivet, juillet et 20 août; à Ducloe, 18 août 1761. — (2) A Schowalow, 30 juin et 26 août; à Collini, 7 juillet; àd'Otivet, 20 août et 19 septembre; l'électeur palatin à Voltaire, 15 juillet 1761. — (3) A W. Pitt, 19 juillet; Pitt à Voltaire, 4 septembre 1761 (Recueil de 1856).
moiselle Corneille ne pouvait guère manquer de trouver un mari. Déjà il avait été question pour elle d'un capitaine, fils d'un commissaire des guerres à Ch&lons-sur-Saône, Golmont de Vaugremont, qui se présentait sous l'aile des anges d'Argental. Mais Voltaire donnait une dot honnête, tandis que le commissaire ne donnait rien du tout, et la raison sans dot n'avait pas réussi. Non-seulement le commissaire ne donnait rien, mais il venait de retrancher à son fils, dont la compagnie allait être réformée, une pension de mille livres, et ne lui avait laissé que ses dettes. Toutefois, il était difficile de renvoyer le galant, qui avait longtemps cohabité à Ferney avec Marie Corneille, ce qui pouvait foire tort à celle-ci et être tourné en ridicule. Aussi chercha-t-on à suppléer à l'absence de dot en procurant à l'homme de cape et d'épée une place auprès du résident de France à Genève ; mais ce projet n'ayant pas réussi, il fallut enfin lui donner son congé (1).
Heureusement, un de perdu, un de retrouvé.
Voltaire se tourna vers un autre Bourguignon, nommé Dupuits, fils d'un mattre des comptes de Dôle, cornette de dragons d'environ vingt-quatre ans, et dont la figure agréable, les mœurs charmantes, n'avaient rien du dragon. La raison déterminante, qui n'était plus la raison sans dot, c'est que Dupuits possédait huit à dix mille livres de rentes, et que ses terres touchaient à celles de Ferney. Ainsi Voltaire, qui trouvait déjà avoir fait en mademoiselle Corneille la meilleure acquisition du monde, pourrait garder avec lui le jeune couple pour jouer la comédie (2).
Quel était l'apport de Marie ? Voltaire lui avait déjà assuré quatorze ou quinze cents livres de rente viagère (3); mais, sans doute, suivant son usage, il ne devait l'en laisser jouir qu'après sa mort ; ce qui, pour le moment, faisait un mince pendant, dans la balance matrimoniale, aux dix mille livres toutes venues de
(1)A d'Argental, 17 et 23 décembre 1761; 14 septembre, 13, 16 et 18 décembre 1762; t et 10 janvier 1763; à Ruffey, 14, et à La Marche, 23 janvier 1763 (JUeueil de M. Potaaet). — (2) A Thibouvffle, 26 janvier 1762; à d'Argental, 23; à Cidcvflle, 26; à Lekain, 27 janvier; à Duclos, 12 février 1763. — (3) A d'Argental, 16 décembre 1762.
VOLTAIRE ET FRÊRON 379
Dupuits. Aussi Voltaire y joignit-Il ce qu'il appelait toat à l'heure une dot honnête (1). (Tétait une somme de vingt mille livres, prêtée au président de La Marche, qui aurait dû être hypothéquée depuis un an sur la terre de ce nom, et dont il n'avait même pas une reconnaissance valable (2). Il profita de l'occasion pour faire en même temps une bonne action et une bonne affaire. Ayant donc un prétexte honnête pour amener le président à se mettre en régie, il lui écrivit la phrase sacramentelle en pareil cas : qu'il n'avait presque point de bien libre, qu'il était ruiné; qu'il comptait bien que les vingt mille livres seraient hypothéquées sur la terre de La Marche. « Vous deviendrez avec moi, disait-il au président, le bienfaiteur de mademoiselle Corneille. » Le président consentit, et voilà comment mademoiselle Corneille eut vingt mille livres « sur la plus belle terre de Bourgogne (2). » Ainsi, Voltaire lui fournit une dot honnête sans bourse délier, et en lui passant sa créance, désormais bien assurée.
Mais ce n'était pas encore de l'argent comptant; ce n'était qu'une rente annuelle de mille livres : mince avoir à côté de la fortune du futur. Il était donc urgent de grossir la dot de Marie des souscriptions cornéliennes. Gomme rien ne se payait d'avance, que la souscription n'était pas terminée, qu'on n'en pouvait prévoir le chiffre, et que le mariage était avantageux, Voltaire se hâta de conclure; et, en avancement d'hoirie, il fit demander au roi de permettre qu'on mit dans le contrat qu'il donnait huit mille francs, en forme de dot, pour payement de ses exemplaires. « Je tournerais cette clause, disait-il ; elle me parait agréable; cela fait un terrible effet en province : le nom du roi dans un contrat de mariage au mont Jura! Figurezvous (4)! » Dans cette clause, il y avait à la fois honneur et profit. Voltaire multiplia l'honneur en accumulant, au bas du contrat, non-seulement les noms de tous ses amis, Le Brun (5),
(1) A Rnffey (Recueil de M. Foiaaet), 14; à Le Bran, 25 Janvier 1763. - (2) A d'Argcntal, 16 décembre 1762.— (3) A la Marche, 18 décembre 1762 et 12 février 1763 (Recueil de M. Fobset). — (4) A d'Argental, 23 janvier 1763. — (5) A Le Brun, 26 Janvier 1763.
les d'Argental (1); mais les noms les plus retentissants de la littérature et de l'État. L'Académie, représentée par son secrétaire perpétuel, et même tous les académiciens présents signèrent au contrat (2) ; puis vinrent les noms de Bernis, du duc de Choiseul, de la duchesse de Grammont, de plusieurs grands seigneurs, et enfin de madame de Pompadour, la mattresse adultère, singulière paranymphe pour de jeunes époux ! Transporté d'enthousiasme devant ce contrat transformé en nobiliaire, Voltaire s'écria : « C'est une des plus belles époques de la littérature (3)!»
On voudrait croire à un mobile généreux qui aurait poussé et dirigé Voltaire : culte d'un grand nom, honneur de la France, dévouement paternel à une fille adoptive. Hais comment, sous tout ce bruit, démêler un noble battement de cœur? Gomment surprendre le dévouement , c'est-à-dire le renoncement à soi, à travers tant d'intrigues égoïstes? « II y a si manifestement cherché et trouvé son profit, qu'on aurait de la peine à définir ce qu'il y resta de beau (4). » Et l'honneur de la France, qu'était-il pour celui qui a passé sa vie à mettre les Welches au ban de l'Europe? Quant au grand nom de Corneille, il va commencer par le déshonorer, de compte à demi avec sa pupille, dans le père et la mère de celle-ci, dans ceux qui en étaient les légitimes porteurs, en attendant qu'il le ridiculise, par son indécent commentaire, dans le poète qui seul l'avait fait illustre.
H fallait le consentement des parents pour le mariage de Marie Corneille. Or, une première difficulté, c'est que la fille elle-même ne connaissait pas leur demeure (5). Ni Voltaire n'avait songé, ni Marie n'avait poussé à arracher le père à sa petite poste, et Voltaire continuait à l'appeler agréablement « Pierre le Trotteur (6). » On le trouva enfin dans les rues, seule adresse que lui connussent les heureux châtelains de Ferney, et on entra avec lui en marché de son consentement. On lui en
(1) A madame d'Argental. 9 février 1763. — (2) A Dodos, 12 février 1763.— (3) Commentaire hist; Œuvres de Voltaire, t. XLVlll.p. 365. — (4) Bungener, Voltaire et son temps, 1. 1, p. 320. — (5) A d'Argental, 23 janvier, 6 et 15 février 1763. —(6) A d'Argental, 26 janvier 1763.
offrit vingt-cinq louis, et encore y mettait-on deux conditions ; la première» que Jean-François se retirerait avec sa femme à Ëvreux, où on tâcherait de lui procurer un entrepôt de tabac, ou quelque autre dignité semblable, parce qu'il était « désagréable à un gentilhomme, à un officier, d'avoir un beau-père facteur de la petite poste dans les rues de Paris; (1) » la seconde, que ledit Jean-François, qui était déjà venu à Ferney, et qu'on en avait renvoyé avec quelque argent (2), ne viendrait pas à la noce : « Si c'était l'oncle Pierre, ou même l'oncle Thomas, écrivait Voltaire, je le prierais en grande cérémonie; mais pour François, il n'y a pas moyen. » Or, lui disait-on, le premier emploi que le pauvre père ferait de son argent, serait de venir à Ferney pour embrasser sa fille et jouir de son bonheur. « Dieu nous en préserve I criait-il aux d'Argental. Nous nous jetons aux ailes de nos anges, pour qu'ils l'empêchent d'être de la noce. » Pour lui, bon philosophe, il n'y aurait certainement aucune répugnance ; tendre patriarche, il serait même fort aise de rendre un père et une mère témoins du bonheur de leur fille ; mais le duc de Villars et autres chevaliers français qui devaient être de la cérémonie, feraient quelques mauvaises plaisanteries, et la noble famille Dupuits rougirait de sa personne, de ses propos et de son emplçi (3).
Le bon et malheureux père, que Voltaire représente comme cupide et gaspilleur, refusait pourtant les vingt-cinq louis à cette dure et humiliante condition ; et Voltaire, irrité et indigné, répondait à ce noble refus par ces injures : « Est-il vrai que François Corneille soit aussi têtu qu'imbécile, et diamétralement opposé à l'hymen de Marie? En ce cas, le mieux serait de ne point lâcher les vingt-cinq louis à François qu'il n'eût signé; et si, par une impertinence imprévue, François refusait d'écrire tout ce qu'il sait, c'est-à-dire d'écrire son nom, alors François de Voltaire, qui est la justice même, le laisserait mourir de faim, et il ne ta terait jamais des souscriptions. Marie Corneille
(1) A d'Argental, 26 janvier 1763. — (2) A CideviUe, 2* mars 1762. — Jean- François était encore à Ferney le 27 avril 1762 : — lettre de ce jour à d'Argental. — (3) A d'Argental, 30 janvier 1763.
est majeure dans deux mois; nous la marierons malgré François, et nous abandonnerons le père à son sens répronvé (1). »
Et tout cela s'écrivait de concert, non-seulement avec les Dupoits, mais avec la fille, que Grimm, vraiment trop indulgent cette fois, se contente d'appeler une maussade personne (2). Voilà l'éducation que Marie avait reçue auprès de ces deux vieillards, qui avaient foi ou n'avaient pu atteindre la paternité, et en ignoraient la dignité sacrée ; qui prostituaient leurs cheveux blancs dans des jeux de bateleurs, et ne pouvaient respecter la tête blanchie d'un vrai père. Qu'on mette ces lettres intimes à d'Argental en parallèle avec les lettres publiques aux grands et aux princes, avec les cris enthousiastes et les battements de mains de la secte, et qu'on juge de la délicatesse, de la générosité tant acclamées de Voltaire !
Cette générosité, cette délicatesse prétendues, suivons-les jusqu'au bout, non pas sur le grand chemin de la renommée, où elles se couvrent d'oripeaux trompeurs, mais dans les sentiers secrets où elles se laissent voir dans la nudité grossière de l'égolsme.
Pris par la famine, le malheureux père signa; et, dans sa retraite inconnue, il dévora sans doute plus de larmes que de pain, pendant qu'on s'enivrait de, joie dans le brillant château de Ferney. Le mariage fait (3), on se crut quitte envers lui et envers les Corneille.
Des Corneille, pourtant, de vrais Corneille , descendants directs de Pierre, il y en avait, et Voltaire en était convaincu, bien qu'il ait soufflé à son imbécile Wagnière que c'étaient des usurpateurs du grand nom» et qu'il en ait répandu lui-même le bruit pour ne leur rien donner. En effet, le 5 mars 1763, à sa requête, Damilaville prie Thieriot de chercher combien il y a encore de petits Corneille dans le monde; et il écrit lui-même : « Il vient de m'en arriver un qui est réellement arrière petitfils de Pierre. » Longtemps soldat et manœuvre, et ayant une sœur cuisinière en province, ce Corneille s'était imaginé que
(1) A d'Argental, 6 février 1763. — (2) Correspondance UBérmre, avril 1768, t, VI, p. 9. — (3) Le 13 février 1763.
Marie était cette sœur, et il venait pour la voir et pour être marié aussi. « Mais, continuait Voltaire, comme il ressemble plus à un petit-fils de Suréna et de PuUhérie qu'à celui de Curnélie et de Cinna, je ne crois pas que je fesse sitôt ses noces. » Plaisanterie peu respectueuse ; voici maintenant la répulsion méprisante : t II fout encore qu'un arrière-petit-fils de tous ces gens-là vienne du pays de la mère aux gaines me relancer aux Délices. » Et, d'après les papiers en bonne forme apportés par ce Claude-Etienne, il établit sa généalogie authentique et raconte son histoire. « Né avec soixante livres de rente malvenant, et d'ailleurs fort honnête homme, » le malheureux était arrivé mourant de faim. Après s'être un peu refait et avoir prouvé son identité, il demanda à embrasser sa cousine. Mais Voltaire ne jugea pas à propos de le présenter au nouveau couple, et il chercha à s'en défaire avec quelque argent comptant. « Il descend pourtant de Pierre Corneille en droite ligne, ajoutaitil, mais comme M. Dupuits est en possession, et qu'il s'appelle Claude, l'autre Claude videra la maison. On nous menace d'une douzaine d'autres petits Cornillons, cousins-germains AePertharite, qui viendront l'un après l'autre demander la becquée (1). » Ils n'obtinrent que quelques secours pécuniaires. Ils venaient trop tard , dit le naïf Wagnière; « le bon moment était passé (2). »
Sans doute, Voltaire ne pouvait les adopter tous, ni les doter ; mais pourquoi traiter avec cette dureté et ce mépris le vrai sang de Corneille? Que valait donc le respect tant affirmé et tant prôné pour ce grand nom? Comédie à grand fracas, qu'il était impossible de recommencer par une adoption nouvelle!
Que produisit le Commentaire? On ne saurait évaluer l'argent reçu par le nombre des souscripteurs, car Voltaire se plaint en dix endroits que les beaux seigneurs français étaient plus empressés à donner leur nom que leur argent, qu'ils ne payaient qu'un louis sur vingt, et que les têtes couronnées elles-mêmes se faisaient tirer l'oreille (3). De plus, une veuve Brunet, libraire
(1) À d'Àrgeotel, 9 mars 1763. — (2) Mémoires, t. I, p. 55. —(8) A madame d'Argental, 2 Janvier; à d'Argeotel , 10 janvier et 15 février 1763.
de l'Académie, lit banqueroute et emporta uu bon nombre de souscriptions (1). Le produit net ne dépassa pas cent mille francs, dont l'éditeur prit la moitié (2). Restaient cinquante mille francs environ, que Voltaire partagea inégalement entre le père et la fille : douze mille francs seulement au père pauvre, et le reste à la fille richement mariée (3). L'eau va toujours à la mer! Malgré tout, le Commentaire, achalandé à si grands coups de caisse, crié dans tous les salons, toutes les académies, tous les palais, jusqu'aux portes des théâtres et des promenades (4), par tant de voix affidées ou tant de courtiers à gages, ne fut pas pour Marie un Pactole. Voltaire a donc menti encore lorsqu'il a évalué sa dot à quarante mille écus (5). Il est plus près de la vérité, dans son Commentaire historique (6), où il porte à cinquante mille francs son présent de noces.
Soit faiblesse de tête, soit fausse spéculation, le vieux couple cornélien retomba dans la misère, et s'adressa vainement, tantôt aux Dupuits, qui se déclarèrent impuissants, tantôt à Voltaire, qui l'abandonna, suivant la menace qu'il avait déjà faite, à son sens réprouvé (7). Que serait-il revenu à Voltaire de quelques secours silencieux et secrets jetés à ces vieillards démodés, et pressurés au point de n'avoir plus une goutte d'honneur à rendre à une générosité vaniteuse ?
Pour comble de misère, un fils leur était né. La femme alla trouver Dalembert, le comparse de Voltaire dans la comédie de générosité de 1763, et Dalembert lui conseilla de se mettre en condition pour élever son enfant et nourrir son mari. Plus nobles et plus délicats, les comédiens vinrent encore à leur secours, et une représentation de Cinna leur valut sept mille livres (8). C'était le 16 février 1778. Voltaire, alors à Paris, ne parait pas s'en être occupé : sa vanité avait ailleurs sa pâture, dans le triomphe A* Irène !
(1) A Damilaville, 15; à Chauvelin, 18 septembre 1763. — (2) A La Harpe, 22 janvier 1773. — (3) A d'Argental,^ et 14 mal 1764.— (4) A d'Argentil, 15 février 1763. — (5) A Choiseul, 1" avril 1768. — (6) Œuvres, t XLVIII, p. 364.— (7) A d'Argental, 29 mars 1766. — (8) Linguet, Annales, t III, p. 428.