II
libraire Jore, un violon de l'Opéra, an juif joaillier, ce sont en vérité des gens, dont, dans aucune sorte d'affaires, les noms ne devraient se trouver i côté du vôtre. J'écris cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand, qui dit ce qu'il pense, sans employer de termes équivoques et de flasques adoucissements qui défigurent la vérité; c'est i vous d'en profiter. »
Voltaire était insolent, mais il n'était pas fier, et tout cœur un peu bien placé ne concevra guère qu'il n'ait pas répondu à des lettres si hautes et si insultantes par un départ immédiat. Mais où serait-il allé? Puis, disgracié en France, il aurait paru chassé de Prusse, et, avant tout, sa vanité voulait éviter ou cacher un pareil affront. Il se contenta de ne pas se rendre avec empressement à une invitation si peu courtoise et mise à des conditions si dures, et, usant du prétexte de ses maladies, qu'il avait toujours en réserve, il resta quelques jours encore à Berlin, où, en attendant qu'il retournât à Potsdam, il pria Darget, en prose et en vers, de faire agréer son retard et de lui rendre le roi plus favorable. Cependant, à Berlin, il voilait avec soin sa disgrâce sous les dehors du plus libre des favoris. Il invitait Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie, et d'autres académiciens, à venir au château manger avec lui « le rôt du roi, » et prenait même la liberté d'envoyer un carrosse de la cour pour amener ses convives.
REPLATRAGE
Enfin, le 11 mars, il put dater ses lettres de Potsdam, d'où il était absent depuis la fin de décembre, sans avoir vu une seule fois Frédéric. Celui-ci lui avait rendu sa présence et la charge de correcteur royal, si bien que, pour sa rentrée en fonctions, il put emporter au Marquisat un chant à corriger de Y Art de la Guerre.
Il restait à effacer en Prusse les traces de sa défaveur, et surtout à empêcher que le bruit en fût porté à Paris. C'est à quoi il s'attacha dans toutes ses lettres de cette époque.
Au marquis de Ximenès(l),le 13 mars : « Ma santé a été bien mauvaise depuis trois mois; mais les bontés extrêmes du grand homme auprès de qui j'ai l'honneur d'être, m'ont bien consolé. Elles me consolent tous les jours des bruits ridicules de Paris. En vérité, il fout remonter jusqu'aux beaux temps de la Grèce pour trouver un prince victorieux qui fasse un tel usage de son loisir, et qui daigne avoir pour un particulier étranger des attentions si distinguées. » — A d'Argental lui-même, le 15 mars : « Que de belles nouvelles envoyées de canaille à canaille, et perçant chez les oisifs honnêtes gens du beau monde de Paris! A entendre ces beaux messieurs, j'avais perdu un grand procès, j'avais trompé un honnête banquier juif ; et le roi, qui sans doute prend contre moi le parti de l'Ancien Testament, m'avait disgracié; et j'étais perdu... et ensuite on me faisait mort. Je suis pourtant encore en vie; et le roi a eu tant de bonté pour moi pendant ma maladie, que je serais le plus ingrat des hommes, si je ne passais pas encore quelques mois auprès de lui. J'étais le seul animal de mon espèce qu'il logeât dans son palais, à Berlin ; et quand il partit pour Potsdam, et que je ne pus le suivre, il me laissa équipages, cuisiniers, etc. ; et ses mulets et ses chevaux conduisaient mes meubles de passade à une maison délicieuse (le Marquisat) dont il m'a laissé la jouissance, aux portes de Potsdam ; et il me conservait un appartement charmant dans son palais de Potsdam, où je couche une partie de la semaine; et j'admire toujours de près ce génie unique, et il daigne se communiquer à moi;... je vis heureux. » En mêlant adroitement le vrai et le taux, en confondant les époques, il donnait à tout une couleur favorable. Et il est vrai que le roi, cet homme dont le génie l'épouvantait, et dont le cœur le rassurait, venait de lui adresser un petit mot consolant (2), et de l'inviter, avec Darget et La idétrie pour compères et la Henriade pour marraine, au baptême des six jumeaux (les six chants de
(1) Voltaire atait reçu de ce marquis de Ximenès, qui faillit épouser sa nièce, une tragédie qui dexait « remettre, lui disait-il, le nom de Chimène (Ximenès) aussi en vogue an théâtre qu'il y avait jamais été. » Et le même jour peut-être il écrivait à Darget : « Le ciel confonde les marquis qui m'envoient des tragédies par la poste! » — (2) Lettre à Darget.
Y Art de la guerre) dont il venait d'accoucher. Aussi reprit-il ses récits enchantés et enchanteurs de sa vie de Potsdam : « N'est-il pas juste de tout quitter pour un roi aimable qui se bat comme César, qui pense comme Julien, et qui me donne vingt mille livres de rente et des honneurs pour souper avec lui ?... Notre séjour à Potsdam est une Académie perpétuelle. Je laisse le roi faire le Mars tout le matin, mais le soir il fait l'Apollon, et il ne parait pas au souper qu'il ait exercé cinq ou six mille héros de six pieds. Ceci est Sparte et Athènes; c'est un camp et le jardin d'Épicure ; des trompettes et des violons, de la guerre et de la philosophie. J'ai tout mon temps à moi ; je suis à la cour, je suis libre ; et si je n'étais pas entièrement libre, ni une énorme pension, ni une clef d'or qui déchire la poche, ni un licou qu'on appelle cordon d'un ordre, ni môme les soupers avec un philosophe qui a gagné cinq batailles, ne pourraient me donner un grain de bonheur... Quelle reconnaissance dois-je témoigner au roi pour toutes ses bontés ! Je ne peux faire autre chose que de les publier. Je- lui dois mon bonheur et mon loisir. Personne n'est logé dans son palais plus commodément que moi. Je suis servi par ses cuisiniers. J'ai une reine à droite, une reine à gauche, et je les vois très -rarement... point de gêne, point de devoirs. Il faut que vous disiez tout cela, afin que la bonne compagnie m'excuse, que les méchants soient un peu punis, et que l'on sache comment nos belles-lettres sont accueillies par un si grand monarque (1). »
Oui, il fallait dire tout cela bien haut au public, pour étouffer les mauvais bruits, pour dépiter et dépister les ennemis; mais Voltaire ne se le disait pas à lui-même, et il ne se méprenait pas sur la valeur et la durée de ce retour de fortune. Presque aussitôt, en effet, un nouveau nuage s'éleva dans ce beau ciel de Potsdam, si souvent troublé. Une indiscrétion avait porté à Paris la nouvelle d'un mauvais et dangereux poème du roi, le Palladion, et Frédéric en accusait Voltaire. Bien vite, Voltaire lui adressa une longue apologie. Il lui envoyait en même temps les dernières lettres qu'il avait reçues, notamment six
(1) A d'Argenla], 27 avril et 4 cl 29 mai ; à De vaux, 8 mai.
lettres de sa nièce, où il n'était pas dit un mot du poëme; mais il en gardait une sans doute, dans laquelle madame Denis avait dû répondre à celle du 3 janvier, où l'oncle, après avoir parlé de Jeanne, ajoutait : « Savez-vous bien que le roi de Prusse a fait un poème dans le goût de cette Pucelle, intitulé le Palladium? Il s'y moque de plus d'une sorte de gens; mais je n'ai point d'armée comme lui, je n'ai point gagné de batailles, et vous savez que,
Selon ce que l'on peut être, Les choses changent de nom. »
(Molière, Amphtirion.)
Dans sa lettre à Frédéric, Voltaire ne se contentait pas de se défendre d'une indiscrétion dont il était vraiment coupable; il saisissait cette occasion pour revenir sur les autres griefs du roi, le Juif, les procès, etc. ; puis il venait encore d'avoir on ne sait quel démêlé avec Chasot, peut-être pour les diamants de Dresde, et le bruit courait que Frédéric ne souffrirait plus qu'il logeât dans son palais de Berlin. Dans cette nouvelle disgrâce, il ne mendiait que la faveur de ne pas paraître chassé : « Je demande à Votre Majesté de ne me point chasser de l'appartement qu'elle a daigné me donner à Berlin, jusqu'à mon voyage de Paris (1). Si j'en sortais, on mettrait dans les gazettes que Votre Majesté m'a chassé de chez elle, que je suis mal avec elle ; ce serait une nouvelle amertume, un nouveau procès, une nouvelle justification aux yeux de l'Europe, qui a les yeux fixés sur vos
(1) Cet appartement lui-même rappelait sans cesse à Voltaire la malice sanglante et l'humeur cruellement rancunière du roi. Pendant une absence du poète, Frédéric s'était plu à le faire arranger de manière à y peindre tout ce qu'il avait dans Tâme de perauDage, d'ironie, d'amertume, et, au retour de Voltaire, il mit le comble à sa vengeance en l'y conduisant lui-môme et l'y réinstalant. La chambre de Voltaire, telle qu'on la voit aujourd'hui encore, a pour tenture une étoffe Jaune comme l'Envie, sur laquelle s'étalent diverses fleurs emblématiques de la Haine et de la Trahison. Le long du mur, des singes grimpent; dans un coin, un écureuil mordille; plus loin, un paon fait la roue à côté d'un perroquet qui jabote, tandis qu'une volée d'oiseaux de passage ouvrent les ailes en glapissant. Sièges, canapés et fauteuils sont recouverts de tapisseries représentant celles des fables de La Fontaine où le renard joue le principal rôle. Et du sol au plafond, jusque dans l' encadrement des miroirs , revit et apparaît , dans les circonstances les plus bizarres, la haine du maître contre son volet (Le chevalier de Chasot, p. 208).
moindres démarches, et sur les miennes, parce que je vous approche. J'en sortirai dès qu'il viendra quelque prince dont il faudra loger la suite, et alors la chose sera honnête. » La chute de la lettre était plate : « Mon nom ira à la suite du vôtre à la postérité, comme celui de l'affranchi de Gicéron. J'espère que, en attendant, le Gicéron, l'Horace et le Marc-Aurèle de l'Allemagne me fera achever ma vie en l'admirant et en le bénissant. »
Pour gagner le Marc-Aurèle prussien, il lui envoya un Dialogue entre Marc-Aurèle et un Récollet (1), sotte plaisanterie, cent fois répétée depuis Voltaire et Gibbon, contre la transformation de Rome payenne en Rome chrétienne, et contre l'apothéose des monuments payens, sanctifiés et sauvés parle signe de la Croix.
U nenégligeait pas la diplomatie plus directe et plus personnelle des petits vers adulateurs. U adressait au roi épttre sur épttre (2), stances sur stances (3), avec tout l'à-propos des temps et des sujets. U choisissait le jour du Vendredi saint pour vomir quelque impiété ; dans l'épitre des Deux tonneaux, il blasphémait la Providence, et mettait le gouvernement de Frédéric bien au-dessus du gouvernement de Dieu. Puis, pour apitoyer l'idole déjà enivrée de l'encens de la louange, revenaient les éternelles plaintes sur le scorbut, les douleurs d'estomac, une santé battue par cent maux divers.
L'idole ne s'attendrissait guère, et le fidèle reconnaissait mieux de jour en jour la nécessité d'abandonner au plus tôt le temple et son service. Alors il priait tous ses amis parisiens de lui servir de précurseurs, et de lui préparer les voies parmi le public et à la cour. Si défrisée qu'elle fût, la vieille coquette avait encore la prétention d'être un peu désirée ; et comme les spectacles contribuent plus que toute autre chose, et surtout plus que du mérite, à ramener le public, du moins le public qui crie, elle demandait la reprise de Sémirams, d'Adélaïde, de Rome sauvée, et elle achevait Oreste pour payer sa bienvenue ; Louis XIV lui devait ramener les gens sérieux (4).
(1) Œuvru, t XXXIX, p. 359. — (S) Œuvres, t. XIII, pp. 205 et suiv. - (3) Ibid., t. XII, pp. 530 et suiv. - (4) A d'Argental, 4 nui 1751.
Visant plus haut, Voltaire s'adressait, le 7 juin, à Moncrif, son introducteur à l'Académie et lecteur de la reine. Il lui développait et l'engageait à redire les raisons de sa sortie de France et de & retraite en Prusse; ses excuses pour les faveurs nécessaires, indispensables, qu'il avait acceptées à Berlin, faveurs qui ne lui étaient pas plus un lien de nationalité qu'un lien de cœur. « Je vous demande en grâce, continuait-il, d'exposer mes sentiments à H. le comte d'Argenson. Je serais au désespoir qu'il blâmât ma conduite. Je lui suis attaché dès ma plus tendre jeunesse, et il est l'homme du royaume dont j'ambitionne le plus les suffrages et les bontés. J'avoue encore que je ne me consolerais pas si madame de Pompadour, à qui je dois une éternelle reconnaissance, pouvait me soupçonner de la moindre ombre d'ingratitude. Je vous conjure donc, mon cher confrère, de faire valoir auprès de l'un et de l'autre mes raisons, mes regrets, mon attachement. » Après cet hommage à la courtisane, à la reine de fait, il daignait encore se souvenir de la reine en titre, dont il était le pensionnaire : « Je n'ose vous prier de foire mention de moi à la reine. Je ne me flatte pas d'être en son souvenir; mais je suis auprès d'un roi qui est le meilleur ami du roi son père. Je n'ai que ce titre pour prétendre à sa protection ; mais peut-être que, si vous lui disiez un mot de moi, elle pourrait s'en souvenir avec cette bonté indulgente qu'elle a pour tout le monde. »
Le roi père de la reine de France, il s'efforçait encore de regagner ses bonnes grâces perdues, afin de se ménager comme autrefois, à défaut de Paris, une retraite à Lunéville, et il chargeait Devaux, officier de Stanislas, le Pampan de madame de Graffigny, de cette négociation.
En attendant, il fallait se faire de plus en plus petit, obséquieux et idolâtre devant le terrible dieu de Berlin, pour n'être pas écrasé de sa foudre. « Sire, vous êtes adorable ! » lui écrivaitil à propos des Mémoires de Brandebourg, que Frédéric venait de lui envoyer; « mais, ajoutait-il, ne me faites jamais de niches ! Si des rois de Danemark, de Portugal, d'Espagne, etc., (il n'osait dire de France), m'en faisaient, je ne m'en soucierais
guère : ce ne sont que des rois, mais vous êtes le plus grand homme qui peut-être ait jamais régné ! »
Sachons-lui encore gré de ce peut-être. Quel métier ! Et voilà le chef des hommes qui riaient et se moquaient de ceux qui s'agenouillent devant Dieu et devant son Fils Jésus-Christ !
Quel métier! Cette attitude prosternée, que la crainte et l'intérêt forçaient de prendre à Berlin, la vanité, le besoin de cacher une fausse démarche et une disgrâce mettaient dans l'obligation de la garder à Paris, et là encore, il fallait répéter, en parlant de Frédéric : Deus, ecce deus! Narnque deus mihi semper erit! Et on ne pouvait se relever de ce prosternement que par le mensonge, en vantant sa liberté, son indépendance et son bonheur (i) ! Et encore on ne réussissait à tromper personne (2) : les correspondants riaient du dieu et du servant; ou, s'ils trouvaient l'un redoutable, ils n'en plaignaient l'autre que davantage, et l'engageaient fort à s'arracher au plus tôt aux prétendues délices de son paradis. Ils lui écrivaient qu'on le regrettait à Paris, et qu'il fallait profiter en hâte de ces dispositions favorables (3). Mais il répondait qu'il lui était impossible de partir de quelques mois, ayant deux éditions sur les bras, son Siècle qui s'imprimait à Berlin, et ses Œuvres que Walther rééditait à Dresde. D y avait une autre raison, plus forte et moins noble, qu'il va nous dire bientôt, une raison d'argent : l'oiseau battu par le mauvais temps ne voulait pas laisser à Berlin la moindre plume de son aile dorée.
Et pourtant un autre bruit précurseur du naufrage venait de l'avertir qu'il était peut-être prudent d'abandonner quelque chose à la tempête pour sauver tout le reste.
(!) A madame du Deffand, 20 juillet; à madame de Fontaine, 17 août 1751. — (2) Le baron Schefler écrivait, le 26 septembre 1752, à madame du Deffand : « La lettre de Voltaire a dû vous amuser; mais quelque art qu'il ait pu mettre dans la peinture qu'il vous a faite de son bonheur, je vois bien qu'il ne vous a pas persuadée, et vous n'avez pas dû l'être. Je l'ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n'est pas digne d'envie. Il passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût, mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse , par nécessité aussi beaucoup plus que par goût : il sent bien qu'il n'est là qu'à peu près comme les acteurs de l'Opéra à Paris, dans le temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, ou il ne tiendra pas longtemps contre l'ennui qu'ilmènc. -> — (3)D'Argentalà Voltaire, 6 août 1751.
Frédéric avait pour lecteur le médecin La Métrie, homme sans conséquence, avec qui il causait familièrement. Un jour, la lecture finie, La Métrie parlait de la prétendue faveur de Voltaire et de la jalousie qu'elle excitait. « J'aurai besoin de lui encore un an tout au plus, répondit le roi; on presse l'orange, et on en jette l'écorce. » La Métrie vint conter le propos à Voltaire, qui s'écria : « Quelle conclusion de seize ans de bontés et de mille promesses ! Et dans quel temps? Alors que je lui faisais une rhétorique et une poétique suivies en marge de ses ouvrages ! Quel contraste entre ces mots méprisants et tant d'éloges emphatiques! Mais que valaient ces éloges? Le roi ne vient-il pas d'adresser à son barbouilleur Pesne, à un homme qu'il ne regarde seulement pas, une épttre dans laquelle il le traite de cher Pesne et le met au rang des dieux? Simples traits d'esprit, mais le cœur est bien loin ! Décidément, j'ai joué le rôle de M. Jourdain, qui disait : « Puis-je rien refii- « ser à un seigneur de la cour, — à un roi, — qui m'appelle son « cher ami? » Que faire? Partir, je ne le peux, chargé de deux éditions, et lié encore quelques mois par mon engagement. Le mieux est d'ignorer le propos et d'attendre (1). »
Il était lié par son engagement, vient-il de nous dire : lien non pas d'honneur et de fidélité, mais d'argent, la pension de vingt mille livres ne lui devant être payée qu'à la fin de son année de service. Cette première question d'argent se compliquait d'une autre de même nature. Il avait apporté et fait venir en Prusse de grosses sommes, et avait mis un ou deux millions (2) dans une espèce de Compagnie des Indes que le roi formait au port d'Emden. Or, faute de succès, la compagnie venait de se dissoudre, et il fallait du temps pour retirer ces fonds et leur trouver un placement avantageux. Aussi Voltaire, quoiqu'il eût Yécoree d'orange sur le cœur, qu'elle lui revint toujours, et que Frédéric lui en renouvelât F arrière-goût « en l'honorant de quelque bon coup de dent » de fois à autre, se résignait à attendre et à faire bonne mine contre mauvais jeu. Mauvais jeu, en effet,
(I) A madame Denis, 2 septembre 1751.— (2) Un million seulement, suivant Du- ▼émet, p. 169, et deux suivant Longchamp, Mémoires, t. H, p. 335.
où les deux joueurs, le roi et lui, n'avaient pas d'autre préoccupation que de se tricher. Vrais Janus, langues doubles, qui avaient deux visages et deux langages, l'un pour le devant, l'autre pour le derrière. Nous avons vu et entendu Voltaire, et aussi Frédéric, qui encore, le jour peut-être de Vécorce d'orange, disait qu'il aurait donné une province à Voltaire pour l'avoir auprès de lui (1).
A cette guerre sourde et déloyale entre le maître et le valet, qu'on joigne les jalousies, les rancunes, les piques des compagnons de service, et qu'on juge du bonheur et de la dignité du couvent de Potsdam. Et voilà les hommes qui ont passé leur vie à vilipender les moines! Convenons que les moines, dans leur couvent, font une autre figure !
Nouvelle affaire, à l'occasion du Siècle, dont Voltaire accusait son imprimeur de Berlin d'avoir livré des feuilles à un professeur de Francfort-sur-Oder, pendant qu'on l'accusait lui-même, comme on fera toujours, d'avoir simultanément vendu son livre à deux libraires. De là, nouvelles tracasseries, menaces d'un nouveau procès, qui indignèrent Frédéric, et le bruit courut encore que Voltaire était en disgrâce. — C'était fait depuis longtemps ! — Et Voltaire de demander humblement à son maître en quoi il l'avait offensé; de lui rappeler pour la centième fois le bon billet du 23 août 1780, protesté cent fois déjà ; de prier à deux genoux Frédéric de le souffrir par bonté, par générosité, s'il lui était inutile désormais comme correcteur, maintenant que le disciple avait dépassé le maître, et connaissait toutes les finesses de la langue, en prose et en vers ; en un mot, prière de garder l'écorce sèche et ridée de l'orange après en avoir exprimé le jus (2). Et toujours éloges du grand roi, cris de joie et de félicité de son heureux courtisan, jetés à tous les échos parisiens! « Je veux passer ma vie à Potsdam, port tranquille et fortuné où m'a poussé l'orage (3). » Et la veille il avait écrit à madame Denis : « C'est une vérité démontrée
(4) A madame Denis, 29 octobre et 24 décembre 1751. — (2) A Frédéric, 30 janvier et 20 février 1752. — (3) A Thibouville, 14 ma», a Darget et à Hénault, 25 juillet 1752.
qu'il faut s'enfuir de ce pays! » Rien de curieux et de comique, mais rien aussi d'avilissant pour son auteur comme cette correspondance en partie double !