‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 51 sur 80 · CORNEILLE ET SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

CORNEILLE ET SHAKESPEARE

Les Commentaires sur Corneille valent-ils mieux comme œuvre littéraire que comme bonne action ?

En 1734, Voltaire écrivait : « Quel service 1* Académie française ne rendrait-elle pas aux lettres, à la langue et à la nation, si, au lieu de faire imprimer tous les ans des compliments, elle faisait imprimer les bons ouvrages du siècle de Louis XIV, épurés de toutes les fautes de langage qui s'y sont glissées ! Corneille et Molière en sont pleins; La Fontaine en fourmille : celles qu'on ne pourrait pas corriger seraient au moins marquées (1). » Que n'a-t-on pas dit contre les éditions expurgées? Ces éditions pourtant diminuaient, mais ne dénaturaient pas. Ici , il s'agit de supprimer l'original en le corrigeant. Et cela, sans doute, de siècle en siècle ; de sorte que l'histoire d'une langue et d'une littérature serait supprimée du friême coup, et que les grands écrivains, habillés de neuf tous les cinquante ou cent ans, seraient mis à la mode et au goût de chaque génération.

Pas d'idée plus absurde ! C'est pourtant avec cette idée que Voltaire entra dans son travail sur Corneille; et, s'il ne put l'exécuter sur le texte du grand poète, il s'en inspira du moins dans le commentaire, où il ne semble occupé qu'à marquer, à défaut de correction, les fautes dont il le trouve plein.

L'Académie elle-même avait eu le projet de publier un recueil de nos classiques, avec notes de langue et de goût. C'est alors que Voltaire retint Corneille pour lui, et il en demanda permission à l'Académie, avec ses instructions (2). Quelque droit que sa profession d'auteur dramatique lui donnât d'entreprendre un pareil travail (3), comme, d'autre part, il était bien défi) Lettres philo$ophique$f Lettre XXIV; Œuvres, t. XXXVII , p. 274. — (2) A Duclos et à d'Olivet, 10 avril 1761. — (3) Réponse à un Académicien, Œuvre* de Voltaire, t. XLl, p. 533.

licat d'avoir « raison sur trente pièces (1), » il voulut y intéresser l'Académie, et donner à son œuvre l'autorité de l'Académie entière; non pour l'en rendre responsable, mais pour profiter de ses lumières, et qu'on sût qu'il en avait profité (2). Il soumit donc son plan à l'Académie, par l'intermédiaire de Duclos, secrétaire perpétuel, et le fit approuver, ainsi que la dédicace (3). II voulut même mettre l'Académie en collaboration avec lui : « Y a-t-il rien de plus amusant, s'il vous plaît, demandait-il, que d'avoir un Corneille à la main, de se taire lire mes observations, mes anecdotes, mes rêveries, d'en dire son avis en deux mots, de me critiquer, de me faire faire un ouvrage utile, tout en badinant (4)? » Il demanda des commissaires pour tout examiner, et désigna Saurin. H pressait le travail, pressé lui-même, disait-il, par la mort : « Songez que j'ai soixantehuit ans, que je n'ai qu'un souffle de vie, et que, si je mourais inter opus, l'ouvrage irait comme moi à tous les diables (5). » A mesure qu'il avançait dans son commentaire, il en envoyait des cahiers, qu'il appelait des « recueils de doutes, » pour avoir le sentiment de l'Académie, avec lequel il « marchait à son aise et d'un pas sûr (6), » Il consultait à toutes les postes sur toutes les difficultés de grammaire, de style, de goût, d'art dramatique, particulièrement dans l'examen des chefs-d'œuvre, où l'erreur était plus dangereuse que dans celui des pièces médiocres, et il ne hasardait rien sans avoir demandé plusieurs fois des instructions (7).

L'Académie lui répondait par Duclos, surtout par Dalembert, qui, en accusant réception de Remarques sur plusieurs tragédies, disait qu'on les avait lues avec soin dans les assemblées, et que, si on avait été très-content des unes, d'autres avaient semblé faites à la hâte et avoir besoin de révision. Et Dalembert, en son nom personnel, lui reprochait déjà des appréciations trop

(4 ) A Cbenevières, 10 octobre 1761 (Recueil de 1856). — (2) A Duclos, 7 octobre 1761 (Recueil de 1856).— (3) ADndos, 13 mi et 8 août 1761 (Recueil de 1856). —(4) A Dalembert, 31 août; à Duclos, 31 août et 5 novembre 1761 (Recueil dé 1856).— (5) A Duclos, 21 août 1761 (Recueil de 1856). — (6) A Duclos, 1" et 7 octobre 1761 (Recueil de 1856); à Dalembert, 15 septembre 1761. — (7) A Duclos, 7 octobre et 5 novembre; à Chcncvièrcs, 10 octobre 1761 (Recueil de 1856).

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sévères, surtout dans la forme : « Ce n'est pas le tout d'avoir raison, disait-il, il faut être poli ; » et il lui recommandait de redoubler de soin minutieux et d'exactitude scrupuleuse (1)*

Mal disposé depuis longtemps pour Corneille, qu'il appelait « le père du galimatias aussi bien que du théâtre, » qu'il se vantait de traiter « tantôt comme un dieu, tantôt comme un cheval de carrosse (2) ; » se croyant quitte de ses critiques puériles et multipliées à l'infini pour une demi-once d'encens qu'il voulait bien mettre à la tète et à la fin de chaque commentaire (3); irrité, d'ailleurs, du bruit répandu à Paris, qu'il n'avait cherché que l'occasion d'outrager la mémoire et d'insulter au génie de Corneille (4), il passa réellement de la sévérité à l'injure, et s'obstina à trouver Pierre « rabâcheur et déclamateur, bien bavard, bien rhéteur, bien entortillé, présentant toujours sa pensée comme une tarte des quatre façons (5) ; » il s'enfonça dans son dessein de tout dire sans réticence ni réserve : « Oh I pardieu, je parlerai ; le bon goût est préférable au préjugé;... je vais au-delà des bornes quand je loue, et en deçà, quand je critique ;... je ne me relâcherai en rien, parce que je suis sûr que j'ai raison ; j'en suis sûr, parce que j'ai cinquante ans d'expérience, que je me connais au théâtre, etc. (6). » C'était un parti pris; alors, pourquoi consulter?

Dalembert lui prêchait toujours la modération et les formes : « Plus de révérences, lui criait-il, en donnant des croquignoles, et multipliez les croquignoles et les révérences. Faites comme dans le Mariage forcé : donnez des coups de bâton, mais avec de grandes protestations de respect, et de désespoir d'y être forcé. » Au fond, Dalembert ne conseillait que l'hypocrisie qu'il avait si bien pratiquée lui-même dans sa Destruction des Jésuites (7). Et Voltaire se défendait toujours de l'insolence et de la grossièreté qui lui étaient reprochées, et il exigeait

(1) Dalembert à Voltaire, 8 septembre et 10 octobre 1761; 31 mars 1762. — (2) A d'Argental, 31 août 1761. — (3) A d'Argental, 5; à Dncloe, 7 juin 1762. — (4) Mémoire* de Bachaumont, 23 avril 1763; t. I, p. 210; et 23 avril 1764, 1. ïl, p. 47. —(5) A Thibouville, 26 janvier ; à Dalembert, lévrier 1762.— (6) A Dalembert, 25 février et 12 juillet 1762. — (7) Dalembert à Voltaire, 31 juillet et 15 novembre 1762, 9 juillet 1764.

qu'on le trouvât bien discret; « car, entre nous, disait-il, je n'ai pas relevé la cinquième partie des fautes : il ne faut pas découvrir la turpitude de son père;... j'aurai à me repentir toute ma vie d'avoir été trop indulgent;... mais j'en ai dit assez pour être utile; si j'en avais dit davantage, j'aurais passé pour un méchant homme (1). »

Oui, Dalembert n'était qu'un hypocrite prêcheur, car c'est lui qui poussa Voltaire, dans les éditions suivantes, à maltraiter davantage Corneille, dont les tragédies n'étaient pour lui que « de belles églises gothiques (2). » Et il ne se doutait pas, le sec géomètre, le froid chancelier du Parnasse, qu'il faisait du même coup l'éloge de l'art chrétien et du génie de Corneille.

Voltaire n'avait pas besoin d'être excité. « Quel exécrable fatras, disait-il en confidence, que quinze ou seize pièces de ce grand homme! Pradon est un Sophocle en comparaison, et Danchet un Euripide (3). » Et encore : « Dites-moi si le dégoût ne vous saisit pas à tout moment quand on vous lit Corneille... Trouvez-vous chez lui des personnages qui soient dans la nature, excepté Rodrigue et Chimène, qui ne sont pas de lui (4)? »

Et ce qu'il disait dans l'intimité, il le cria sur les toits. Les critiques lui avaient été un aiguillon, et il tenait à montrer « qu'aucune cabale ne l'avait jamais intimidé. » Il se piqua de reprendre, dans une dernière édition, quatre fois plus de fautes que dans les précédentes, < parce que des gens qui ne savaient point le français avaient eu le ridicule d'imprimer qu'il ne fallait pas s'apercevoir de ces fautes (5). » Ailleurs, il relève le style ridicule avec lequel Corneille fait l'amour dans ses vingt dernières tragédies, et dans quelques-unes des premières, et il ajoute : < Ceux qui m'ont fait un crime d'être trop sévère,

(1) A Dalembert, 8 mai et 19 octobre 1764. — (2) Dalembert à Voltaire, 1" février 1773. — (3) A d'Argental, 19 février 1763. — (4) A madame du Defland, 1»' Juillet 1764. — Et à d'Olivet, 1" avril 4766: « Corneille a été le dernier des poète» dans plus de dix pièces, sans qu'il y ait dans ces enfants infortunés ni la plus légère étincelle de génie , ni le moindre vers à retenir. » Il est vrai que , dans la même lettre, Voltaire trouvait les belles oraisons funèbres de Bossuet « pleines de fautes. » — (5) Remarques sur Sertorius, Act., lï, se. 5; Œuvres de Voltaire, t. XXXVI, p. 288.

m'ont forcé à l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité (1). »

Et encore ne dit-il pas tout, même dans ses dernières éditions; et nous avons vu sa bile contenue devant le public s'épancher toute dégoûtante dans sa correspondance privée.

Commencée le 24 janvier 1762 (2), l'impression du Commentaire était arrivée à moitié en novembre, lorsque Voltaire suspendit son travail pour achever son Histoire de Russie, dont le deuxième volume parut en 1763.

Ce n'était, certes, pas la peine de s'interrompre, car cet ouvrage, dont la première idée remontait à 1737 (3), dont une esquisse avait été donnée en 1748 (4), est médiocre parmi les plus médiocres de Voltaire. Et il n'en pouvait être autrement, après que les prières de la cour de Russie eurent transformé le dessein primitif en une œuvre de commande et de courtisane rie. Voltaire en changea jusqu'au titre, et de la Vie de Pierrele-Grand il fit Y Histoire de Russie, pour « écarter toutes les anecdotes de la vie privée du czar qui pourraient diminuer sa gloire (5). » Il faut lire sa correspondance avec Schowalow depuis 1757, et particulièrement après la publication de la première partie en 1759 ou 1760, pour se convaincre qu'il ne s'en fit qu'un titre de faveur auprès de la cour de Russie, et, chose curieuse, qu'un titre contre ce Frédéric à qui il avait demandé ses premiers renseignements, mais avec qui il était alors brouillé, contre qui il cherchait à armer l'Europe, et particulièrement « sa chère Elisabeth et ses Russes. » « Il m'en a écrit, disait-il à Schowalow du roi de Prusse, dans les termes les plus durs, et sa lettre ménage aussi peu votre nation que l'historien. . . Les expressions dont il se sert contre le père et contre son auguste fille sont si horribles, qu'on n'ose les répéter (6). »

(1) Préface des Remarques sur Surina; Œuvres, t. XXXVI, p. 430. — Voir encore Y Avertissement de l'édition de 1774, ibid., t. XXXV, p. 2. — (2) A Dalembert, 1" février 1762.— (3) Voir, dans la correspondance de. Frédéric et de Voltaire en 1737 , les questions de Voltaire et les réponses de Frédéric au sujet de cet ouvrage. — (4) Anecdotes sur le c*ar Pierre-le-Grand, Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, p. 77. — (5) A Schowalow, 7 août 1757. — (6) A Schowalow, 2 décembre 1760, et 30 mars 1761.

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