‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 52 sur 80 · II · texte numérisé non relu

II

Bt encore ne sut-il pas faire usage, sans blesser en rien la cour dont il achetait ainsi les bonnes grâces, des secours que lui transmettait Schowalow. En compulsant à Saint-Pétersbourg l'analyse des nombreux documents fournis à Voltaire, le résumé de ses questions et des réponses qu'on lui fit, M. Léouzon Leduc (1) a mieux reconnu que personne la médiocrité d'un livre que son auteur ne put ou ne voulut ni bien composer, ni même améliorer dans les éditions postérieures.

L'interruption du Commentaire avait été aussi causée par une maladie qui effraya les souscripteurs (2). Enfin, au bout de trois ans, en 1764, l'édition entière parut en douze volumes in-8*, contenant pièces et commentaires, plus deux pièces de Thomas restées au théâtre, Ariane et le Comte d'Essex, la Bérénice de Racine, et quelques pièces étrangères, comme YHéraelius de Galdéron et le Jules César de Shakespeare, mises là comme objet de comparaison. Plus tard, on imprima séparément le Commentaire, pour ceux qui avaient déjà le théâtre de Corneille, et l'annonce de cette publication tronquée, dont Voltaire se défendit d'être l'auteur, fit tort à l'ouvrage complet.

La critique, qui murmurait depuis trois ans, éclata de toutes parts. Diderot, un ami, avait donné le signal, a H en veut à tous les piédestaux, avait-il dit de Voltaire. Il travaille à une édition de Corneille. Je gage, si l'on veut, que les notes dont elle sera farcie seront autant de petites satires. H aura beau faire, beau dégrader; je vois une douzaine d'hommes chez la nation, qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront toujours de la tête. Cet homme n'est que le second dans tous les genres (3). »

L'abbé Galiani ne vit dans l'ouvrage qu'absurdité et impertinence (4). Les Mémoires dits de Bachaumont, écho d'un monde qui n'était pas défavorable à l'auteur, parlent de Y indignation que souleva une critique si amére et si dure, et l'acharnement

(1) Étude* sur la Russie, pp. 836-348. — (2) Mémoires de Bachaumont, 8 mai 1762; t. I, p. 78. — (3) Mémoires, t II, p. 133. —(4) A madame d'Épinay, 23 avril 1774; Correspondance inédite , t. II, p. 104.

VOLTAIRB ST FRÉRON 391

du commentateur à rabaisser le grand homme, à le dégrader par les moyens les plus perfides (1).

Si les amis parlaient ainsi du Commentaire, quelle excellente aubaine pour les ennemis! Fréron se fit écrire une lettre, excellente page de'critique, où il dévoilait le dessein de la jalousie secrète de Voltaire, qui n'aurait entrepris ce travail que « pour rabaisser la gloire de Corneille, pour relever les défauts, pour en faire une critique injuste, ou plutôt une satire amère (2). »

S'il n'y eut pas jalousie chez Voltaire, il y eut au moins vengeance contre Corneille, dont le nom lui avait été si souvent jeté comme une condamnation de ses tragédies. C'est ainsi que la comparaison de l'abbé Le Batteux entre le Lutrin et la Henriade lui inspira, en 1769, l'Épltre chagrine :

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits , Zolle de Quinault, et flatteur de Louis, etc. (5).

Mais le principal critique du Commentaire fut un jeune homme, Clément de Dijon, qui avait eu le malheur, comme presque tous les écrivains du siècle, de débuter par l'adulation auprès de Voltaire. Il lui avait adressé des vers ridicules, que Voltaire eut la malice de publier au temps de leur querelle (4). Après l'expulsion des Jésuites, il avait eu recours à lui pour obtenir une place de professeur dans le nouveau collège de Dijon; et, quelque temps après, il lui avait soumis une tragédie (5). Renvoyé à La Harpe, à Paris, il fut sans doute mal reçu du critique grincheux, ce qu'il imputa à Voltaire; et, dès-lors, il se rangea parmi les adversaires de la secte et de son chef (6).

Il débuta contre un des lieutenants de Voltaire, Saint-Lambert, dont les Saisons venaient de paraître ; et Saint-Lambert, en digne disciple du patron de la tolérance, le fit enfermer au For-1'Évéque.

(1) 6 et 16 mai 1764; t. II, pp. 53 et 57. — (2) Ann. Un. , 1764, t. III, pp. 97 et suiv. — (3) Œuvre*, t. XIII, p. 257. — Voir sur ce point Palissot, Génie de Voltaire, pp. 344 et suiv. — (3) Lettre à un de te* confrère* à l'Académie; Œuvre*, t. XL VII, p. 1. — (4) Voir trois lettres de Clément à Voltaire dans les pièces Justificatives de la Vie de Gondorcet ; Œuvres de Voltaire, t. I, pp. 443- 448. —(5) Wagnière, Mémoires, 1. 1, p. 91; Voltaire, Comm. hi*t.; Œuvres, t XLVIII, p. 393.

Voltaire, proclamé par Saint-Lambert

Vainqueur des deux rivaux qui régnent sur la scène,

se crut obligé, comme dit Gilbert, de vanter à son tour la muse pédante qui l'avait tant vanté, et il se fit son second contre Clément .

Ce fut bien autre chose quand Clément osa s'attaquer à lui-même. Le 6 mars 1772, d'Alembert lui annonce qu'un polisson, nommé Clément, va de porte en porte lisant une mauvaise satire contre lui. C'était une Épltre de Boileau à Voltaire en réponse à YÉpître de Voltaire d Boileau. Voltaire répond qu'il ne veut point connaître les vers d'un «pareil petit gredin, » de ce « bâtard de Fréron, » de ce « petit pédant, fort vain, fort sot, fort étourdi (1). » Et il n'a rien de plus pressé que de les lire, et aussitôt il adresse à La Harpe, qui avait critiqué l'épi tre du poôte dijonnais, une lettre contre Clément, Nonnotte et compagnie, qu'il fait insérer dans le Mercure (2), sans préjudice d'une Lettre anonyme destinée au Journal encyclopédique (3).

Cependant Clément avait commencé la publication de ses Lettres àM. de Voltaire. Or, dans la quatrième, il avait fait descendre le neveu Mi gnot du pâtissier empoisonneur de Boileau. Vite, le seigneur de Ferney dénonce une telle insolence au chancelier Maupeou (4). Mais la critique du Commentaire , deux longues lettres ne remplissant pas moins de six cents pages, porta au comble sa fureur, n essaya bien d'y répondre (5) ; puis, sentant qu'il n'avait pas réussi, il se vengea par des épigrammes et des injures contre « l'inclément Clément (6 . »

Il était difficile, en effet, de rien opposer de solide à cette critique, diffuse, sans doute, et trop minutieuse, mais pleine d'observations d'un goût supérieur à celui qui avait inspiré le Commentaire.

Ici encore, c'est le jugement des ennemis qui a prévalu. Il y a deux choses dans le Commentaire : une grammaire et une poé-

(1) A Chabanon, 9; à Dalembert,12 mars 1772.— (2) A La Harpe, 19 avril 1772; — Mercure de mai. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XLVII, p. 200. — (4) 20 décembre 1773. — (5) Sentiment d'un académicien de Lyon; Œuvres de Voltaire, t. XLVIII, p. 46. — (6) Notes du Dialogue de Pégase et du Vieillard; Œuvres, t. XIV, p. 389; à l'abbé de Voisenont ibid., p. 475.

tique. Voltaire, en effet, se proposait un double but : de former les poètes, et de ne laisser aux lecteurs, surtout aux jeunes gens et aux étrangers, aucun doute sur la langue.

Or, la poétique de Voltaire se résume en ces deux axiomes posés par lui : «Les vers, pour être bons, doivent avoir tout le mérite d'une prose parfaite; et, pour juger s'ils sont mauvais, il suffit de les mettre en prose (1); » — « toute métaphore qui ne forme point une image vraie et sensible est mauvaise : c'est une règle qui ne souffre point d'exception ; toute métaphore doit être une image qu'on puisse peindre,... doit fournir un tableau à un peintre (2). »

De ces deux axiomes, le premier est au-dessous de Buffon, — plus poète, d'ailleurs, que Voltaire, — lorsqu'il s'écriait devant de beaux vers : « C'est beau comme de la belle prose ! » En vertu de cet axiome, les plus beaux vers de notre langue et de toute langue seraient condamnés, non-seulement à n'être plus de beaux vers, mais à ne plus former une prose intelligible. Qui ne sait que les inversions, les ellipses, incompatibles avec la prose, forment seules bien souvent la langue poétique !

Devant le second axiome, tomberait également toute poésie, particulièrement la poésie orientale, la poésie biblique, qui se contente si souvent d'un rapport éloigné, et intraduisible par le pinceau, entre l'objet et l'image. Ce n'était pas seulement, chez Voltaire, l'impie, c'était le poëte inintelligent qui bafouait la Bible, qu'il ne sentait pas plus qu'il ne la comprenait. Ce procédé pictural qu'il voulait appliquer à toute métaphore, il l'a appliqué, en quelque sorte, aux images bibliques par ses traductions grossièrement littérales, qui n'en sont qu'une photographie grotesque.

La grammaire, dans le travail sur Corneille, vaut-elle mieux que la poétique ? En abandonnant celle-ci à son malheureux sort, on avait continuer d'accorder quelque estime aux remar-

(i) Remarques sur Polyeuete , Act. I, se., !»•; Œuvres, t. XXXV , p. 278; Remarques sur Sertorius, act., I, se. iT«; t. XXXVI, p. 257. — (2) Remarques sur Héraclius, act. I, se. lro; sur Nicomède, act I, se. 1", et act. III, se. vin; Œuvres, t. XXXVI, pp. 10, 12, 139 et 179.

ques grammaticales. Eh bien, ces remarques elles-mêmes, pour un grand nombre, sont également à rejeter (1).

Au xviii* siècle, — du moins dans le monde encyclopédique, — on n'étudiait plus, on ne savait plus le latin, qui a laissé une si forte empreinte sur le style de Corneille; on ignorait davantage encore la langue du xvi* siècle, langue déjà appauvrie par les réformes trop timides de Malherbe et deVaugelas : on ne datait l'origine du vrai français que de Boileau, qui lui-même avait tant aidé à la proscription du gaulois. Comment donc eûton compris cette langue de Corneille, qui plonge ses fortes racines dans tout le vocabulaire de son temps, et même des âges antérieurs, et y puise des richesses, depuis ignorées ou méconnues, qu'elle accroît de sa sève propre ?

C'est parce qu'il ne savait, ni ne comprenait la langue de Corneille, que Voltaire a déprécié par de vétilleuses chicanes tant de vers irréprochables; qu'il a condamné tant de façons de dire admirables de clarté, d'analogie et de vigueur; qu'il a proscrit, sous prétexte de style bourgeois et de style noble, de style comique et de style tragique, tant de locutions heureuses et expressives, de tours hardis, neufs et animés, et surtout cette union perpétuelle du simple et du grand, caractère propre de Corneille comme du génie ; qu'il a prétendu réduire la pratique de l'art d'écrire à ses visées personnelles, les seules qu'il connût bien ; enfin, qu'il a appauvri la langue , quoiqu'il s'en défendit (2), en la ramenant toute à la sienne, déjà si sèche, si maigre et si désossée.

Avant de condamner la langue de Corneille , il fallait au moins en avoir un bon texte. Or, chose incroyable, Voltaire avait presque achevé son travail, lorsqu'il songea à demander une bonne édition à la Bibliothèque du Roi ! De là tant d'éditions fautives amalgamées dans son Commentaire, tant de critiques portant sur une leçon rejetée par Corneille, sur des fautes qu'il avait corrigées.

({) Voir, sur ce point, le Lexique delà langue de Corneille, par M. F. Godefroy. et particulièrement V Introduction, à laquelle nous avons fait et nous niions faire quelques emprunts. — (2) Remarques sur Polyeucte, act. I, se. ni; Œuvres tX.\XV,p.289.

Mais ce qui indigne le plus dans cet ouvrage, comme dans presque tous les ouvrages de Voltaire, c'est le manque de dignité et de respect. Parce que Corneille est tombé au-dessous de lui-même dans les pièces de sa vieillesse, fallait-il soutenir « sans balancer, que les Pradon, les Bonnecorse, les Coras, les Danchet n'ont rien fait de si plat et de si ridicule (1)? » Hais on voulait faire dire aux flatteurs que « la vieillesse de M. de Voltaire était bien différente de celle de Pierre Corneille (2) I » Et cela était dit à propos des Soythcs! Comme si, même dans les dernières pièces de Corneille, il n'y avait pas plus de beaux et grands vers que dans les dernières de Voltaire, — quelques-uns diraient même que dans tout son théâtre!

Voltaire a traité le grand Corneille en petit, c'est-à-dire à sa propre mesure. N'ayant pas la foudre olympienne à sa disposition pour l'écraser, il l'a voulu accabler sous une grêle de vétilles, n n'a prouvé qu'une seule chose, c'est qu'il n'avait pas un esprit de forte trempe, une âme élevée ; c'est qu'il n'était pas un grand poète.

Il l'a prouvé encore par tant de jugements sur les princes de la poésie : Homère, pour lui, « bavard, illisible et mortellement ennuyeux (3), sans émotion, ni sensibilité (4), inférieur au Tasse et à l'Arioste (5); » — Virgile, « froid et désagréable, » excepté dans trois livres, et partout encore au-dessous du Tasse et de l'Arioste (6) ; — Dante, « un fou, et son ouvrage un monstre, » quoiqu'il ait « mis des papes en enfer (7) ; » — Hilton, « un barbare qui a fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse endix livres de vers durs, un grossier imitateur des Grecs qui a défiguré la création , qui a gâté l'enfer et le diable du Tasse, » qui a composé « un poème obscur, bizarre, et dégoûtant amas des plus tristes extravagances, de

(1) Remarques sur PuUhérie, Préface de Voltaire; Œuvres, i. XXXVI, p. 418. — (2) Grimm, corresp. UtL, janvier 1767, t. V, p.441. — (3) Candide; Œuvres, i. XXXIII, p. 319. — (4) Dict. phil-, Œuvres, t. XXIX, p. 153. — (5) Essai sur les mcturs, ch. cxxi ; Œuvres, L XVII, p. 184, et l'Homme aux quarante écus; Œuvres, t XXXIV, p. 98. — (6) Candide, ibid. — (7) A. BeUineffi, ma» 1761 ; Dict, phil. et Lettres chinoises; Œuvres, t. XXVI II, p. 291, et t XLVIII, p. 257.

folies désagréables, d'imaginations abonunables, révoltantes, d'absurdités théologiques; poème capable d'exciter autant d'horreur en lui-même que de mépris pour l'auteur (1); » — Camoèns, « pas digne d'être traduit par M. de La Harpe (2)! »

C'est Shakespeare surtout, « le monstrueux et l'absurde (3) » Shakespeare, qui a eu le privilège de jeter Voltaire hors de toutes les limites de la vérité et de la décence. Le premier, il avait « tiré un peu d'or de la fange » de ce Shakespeare (4). En effet, après en avoir dit quelques mots dans son Essai sur la poésie épique (1729), il l'avait presque révélé à la France dans ses Lettres philosophiques (1734) (5). Là, il le présentait comme « le créateur du théâtre anglais, comme un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, » quoique sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles ; et il en traduisait des passages. Mais bientôt il intervertit les proportions, et trouva en lui « plus de barbarie que de génie (6). » Ensuite, Shakespeare ne fut plus qu'un « Gilles de la Foire, » qu'un « sauvage ayant de l'imagination, dont les pièces ne pouvaient plaire qu'à Londres ou au Canada, » qu'un « grossier extravagant, beaucoup moins raisonnable que Scaramouche (7). » Prenant à partie quelques-unes de ses pièces, Voltaire en fit une critique inintelligente, que ses mauvaises imitations faisaient tourner contre lui (8).

Le 15 octobre 1760, le Journal encyclopédique ayant publié un parallèle etitre Shakespeare et Corneille, Voltaire, en mars de l'anné suivante, répondit par un Appel à toutes les nations de l'Europe (9), où il faisait d'Hamlet et d'Othello une analyse qui n'en était qu'une hideuse parodie.

(1) Candide, Œuvres, t. XXXilI, p. 322; Essai sur la poésie épique, Œuvres, t. X, p. 483; Dict. phil, Œuvres, t. |XXIX, pp. 177 et sniv. — (2) A de Vatoes, 2 octobre 1776. — (3) Essai sur la poésie épique; Œuvres, t. X, p. 421.

— (4) Œuvres, U IX, p. 471. — (5) Lettre XVIII, sur la tragédie; Œuvres , t. XXXVII, p. 219. — (6) Essai sur lès mœurs, ch. cxxi ; Œuvres, t XVII, p. 183. — (7) A Albergati CapacelH, 4 juin 1762; à Saurin, 4 décembre 1765.

— (8) Sur Jules César, Œuvres, t. II, p. 355; t IV, p. 71 ; t. VII, p. 185, eto. ; — sur Othello, t. VII, p. 486 ; — sur HanUet, t. XL, p. 250; — sur Richard 1U, t LIX, p. 170. — Voir encore, dans le Dict. phil., l'art. Théâtre anglais, Œuvres, t. XXVII, pp. 72 et suiv., et l'art Goût, t. XXX, p. 90. - (9) Œuvres, t. XL, pp. 245 et suiv.

C'est en 1776, à propos de la traduction de Le Tourneur, qu'éclata sa fureur contre « l'abominable grimoire » de Shakespeare. En en parlant, « son sang pétillait dans ses vieilles veines. » Ce qu'il y avait de plus affreux, c'est que le monstre avait un parti en France ; et, pour comble de calamité et d'horreur, c'était lui, Voltaire, qui avait autrefois parlé de ce Shakespeare; lui qui, le premier, avait montré aux Français quelques perles trouvées dans son énorme fumier. U ne s'attendait pas qu'il servirait un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille, pour en orner le front d'un histrion [ barbare. C'en est fait : U a vu finir la règne de la raison et du goût; il va mourir en laissant la France en proie aux Hottentots (1).

n prêche une croisade patriotique pour la défense du goût français. De là sa Lettre patriotique à t Académie française (2), son cri de guerre. S'il s'y était borné à relever les grossièretés et les indécences de Shakespeare, et à réclamer en faveur de Racine et de Corneille, trop négligés par le traducteur, à la bonne heure; mais lui-même, sous prétexte de défendre la scène française, il ouvre une campagne peu loyale contre le poète anglais ; il ne procède que par extraits et citations grotesques qui en donnent une idée ridicule et fausse; à peine veut-il reconnaître des étincelles de génie dans ce « sauvage, bas, effréné et barbare «Shakespeare, à peine quelques* traits naturels et frappants dans ce chaos obscur, composé de meurtres et de bouffonneries, d'héroïsme et de turpitude, de discours des halles et de grands intérêts. »

Il envoya sa Lettre à Dalembert, alors secrétaire perpétuel, qui la lut en assemblée particulière, le 3 août, et lui écrivit, le lendemain, pour lui demander permission d'en régaler le public dans la séance solennelle de la Saint-Louis, après y avoir supprimé, toutefois, les personnalités offensantes et les traits trop libres: cette lecture serait une réclamation, au moins indirecte, de la Compagnie contre le mauvais goût qu'une certaine classe de littérateurs s'efforçait d'accréditer. Voltaire consentit à tout ; mais il pria de conserver l'endroit où il deman-

(1) A d'Argeatal, 19 et 30 juillet 1776. — (2) Œuvre$t t XLVIII, p. 403.

dût justice « à la reine de France, à nos princesses, aux filles de tant de héros, qui savent comment les héros doivent parler (f ). » C'est qu'il était alors en coquetterie avec la reine, toujours en vue de son retour à Paris, et que la reine et les princesses avaient souscrit à la traduction de Le Tourneur. Aussi, quelques jours après, en envoyant à Datembert de nouvelles instructions pour bien faire valoir les citations et les réticences, il répétait : « Je vous conjure de laisser subsister mon invocation à la reine et aux princesses (2). » Et il priait tous ses amis de préparer l'Académie à bien traiter ce « vilain singe » de Shakespeare (3). « Il n'y a point d'exemple, disait-il encore, d'un pareil renversement d'esprit et d'une pareille turpitude. Les Gilles et les Pierrots de la foire Saint-Germain, il y a cinquante ans, étaient des Ginna et des Polyeucte en comparaison des personnages de cet ivrogne de Shakespeare, que M. Le Tourneur appelle le dieu du théâtre; ... de cet abominable Shakespeare, qui n'est en vérité, qu'un Gilles de village, et qui n'a pas écrit deux lignes honnêtes (4). »

Cependant, dès le 27 août, ; Dalembert lui avait envoyé le bulletin de la bataille du 25, c'est-à-dire un bulletin de victoire. Voltaire avait triomphé devant l'Académie, mais non devant le public. Sans parler de Fréron, sa Lettre à l'Académie fut attaquée par le chevalier de Rutlige, par Joseph Baretti, secrétaire de l'Académie royale britannique, et par madame de Montague. Il ne répondit qu'à celle-ci, dans une nouvelle Lettre à l'Académie servant de dédicace à Irène (5), où il reproduisait toutes ses critiques injurieuses. Une dernière diatribe contre l'auteur d'Hamlet et d'Othello, en tète, non pas de Zaïre ou de Mérope, mais d'Irène ! Telum imbelle sine ictu de ce Priam dramatique contre le héros qui Fallait immoler ! Et il le sentait bien ; et il nous a livré le secret de sa haine et de sa fureur, quand il a dit : « Les partisans de Shakespeare m'immolent à leur divinité étrangère (6). » Il y a toujours un égoïsme mes-

(1) A Dalembert, 10 août 1776. — (2) A Dalembert, 13 août 1776. — (3) A La Harpe, 15 août 1776. — (4) A d'Argeotal, 27 août; à Dalembert, 3 septembre 1776. — (5) Œuvres, t. IX, p. 439. — (6) A d'Argental, 27 août

quin au fond de toutes les critiques de Voltaire. Mais il faut bien ajouter que, malgré tant d'idées saines, tant de jugements admirables de sens et de tact répandus dans ses œuvres, notamment dans son Siècle de Louis XIV et dans sa correspondance, il avait en littérature, en poésie surtout, le goût petit et étroit. En tout, le grand l'écrasait ou le faisait délirer.

Page 1