‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 53 sur 80 · LA CAPILOTADE · texte numérisé non relu

LA CAPILOTADE

Avant de marier mademoiselle Corneille et de tirer de Fréron cette vengeance éclatante , Voltaire et Le Brun avaient songé à leur vengeance plus personnelle. Le Brun écrivit à Voltaire : « Ne seriez- vous pas bien heureux de venger à la fois le bon goût qu'il offense, et de réduire ce coquin à la mendicité, en attendant qu'il aille aux galères? * Et, pour y aider, il écrivit ou fit écrire par son frère toutes sortes de diatribes contre Fréron : la Wasprie, l'Ane littéraire, où il ne montrait guère que le désir de venger son ode des critiques de Fréron, que sa personnalité blessée. Voltaire, à qui il avait envoyé ses brochures, eut le bon goût de lui en faire l'observation (11 juillet 1761) : « J'aurais voulu qu'on y marquât moins d'intérêt personnel. Le grand art de cette guerre est de ne jamais paraître défendre son terrain, et de ravager seulement celui de son ennemi, de l'accabler gaiement. » Le Brun , le moins gai des hommes, n'entendit jamais cette tactique; d'ailleurs, lui ôter sa personnalité, c'eût été lui ôter tout son être poétique : il ne pouvait parler que de son génie, devant lequel il voulait que tout le monde s'inclinât. « Pas tant de génie dans votre bouche, lui répondait le malin Fréron, et un peu plus dans vos odes! » Aussi Fréron continua- t-il son jeu contre lui.

Mal secondé par Le Brun , Voltaire procéda seul à l'écrasement de son ennemi, et il imprima ses Anecdotes sur Fréron,

qui couraient manuscrites dès le mois d'août 1760 (1), et il les mit lâchement sur le compte de La Harpe : « Les Anecdotes sur* Fréron sont du sieur La Harpe, jadis son associé et friponne par lui. Thieriot m'a envoyé ces anecdotes écrites de la main de La Harpe (2). » Plus tard, tout en persistant à nier qu'il en fût l'auteur, il reconnut que ce libelle « ne pouvait être ni de M. de La Harpe, ni d'aucun homme de lettres (3) ; » et il écrivit à La Harpe lui-même (4) : « Soyez persuadé qu'il n'y a personne, dans la littérature, d'assez vil et d'assez insensé pour uvous attribuer jamais ces Anecdotes sur feu Zoïle Fréron. fl^n'y a qu'un colporteur qui puisse les avoir écrites. » Recueillons encore ce jugement : « Les Anecdotes... sont quelque cbose de si bas, de si misérable, de si crasseux; c'est un ramassis si dégoûtant d'aventures de halles et de sacristies, qu'il n'y a qu'un porte-Dieu ou un crocheteur qui ait pu écrire une pareille histoire (S). » On ne saurait mieux juger l'œuvre et l'auteur !

Cette œuvre reconnue si misérable, il voulait néanmoins qu'on en tirât bon parti contre Fréron, et il écrivait, quelques jours après (16 juillet), au même Dalembert : a Je ne saurais m'accoutumer à voir un Fréron protégé; je pense qu'il est aussi important pour tous les gens de lettres de faire connaître ce l&che scélérat, qu'il l'était à tous les pères de famille de faire arrêter Cartouche. Thieriot ne sera pas assez l&che pour nier qu'il m'ait envoyé l'original des Anecdotes imprimées. Pour peu que La Harpe ou quelque autre se donne la peine d'interroger ceux qui sont nommés dans ces Anecdotes, on découvrira aisément la vérité ; le monstre sera reconnu, et je me charge, moi, de faire instruire tous ceux dont il a surpris la protection. Je trouve qu'il y aurait une faiblesse inexcusable à laisser jouir en paix ce monstre du fruit de ses crimes... Quand on a des armes pour tuer une bête puante, il ne fout pas les laisser rouiller. »

C'est Thieriot, en effet, Thieriot « le fureteur, » qui lui avait

(1) A Thieriot, 20 août 1760 et 17 juin 1770; à Damilaville, 29 août 1760. — (2) A Le Brun, 6 février 1761. — (3) 25 février 1777. — (4) 8 avril 1777. — (5) A Dalembert, 8 avril 1777.

envoyé les matériaux des Anecdotes, mais c*est lui qui les rédigea en pamphlet et les livra à l'impression. Ces Anecdotes ayant eu une sorte de reviviscence, d'abord en 1770,* puis en 1777, après la mort de Préron, Grimm, Bachaumont, tous les nouvellistes les lui attribuèrent. Le 4 avril 1770, Grimm, annonçant » à ses correspondants d'Allemagne un volume parti de la manufacture de Ferney, écrivait : « A la fin du recueil on lit des Anecdotes sur Fréron; il est aisé de reconnaître la main qui a daigné tracer l'histoire des mœurs, faits et gestes de ce folliculaire. » Et le 15 juin suivant : « L'auteur a voulu imiter la manière de Plutarque, en racontant un grand nombre de détails domestiques concernant son héros. On y calcule avec le plus grand soin combien de fois Frérorî a été mis à la Bastille, combien de fois au For-1'Évêque, combien de fois à Bicétre. On y rapporte que son père était orfèvre , et qu'il passe pour avoir été obligé de quitter sa profession , parce qu'il mettait de l'alliage, plus que de raison, dans l'or et l'argent ; qu'il a épousé sa nièce, qui balayait la rue devant la boutique de sa sœur ; que cette sœur, fripière de son métier, hait son frère le folliculaire; que ce frère a volé un couteau au chirurgien Louis; qu'il a obtenu, par le moyen d'une catin, dépositaire de lettres de cachet et sa protectrice, un ordre pour enlever son beaufrère, avocat au parlement de Bretagne; qu'il l'a garrotté luimême, et conduit au cachot, en tenant ses chaînes, etc. Tous ces détails sont nobles et intéressants, comme vous voyez, et fort importants pour l'histoire littéraire de ce xviii* siècle... Sérieusement , je n'ai garde d'accuser le patriarche de ce tas d'ordures détestables ; c'est quelque Thieriot ou quelque abbé de La Porte, tout aussi grands gueux que Fréron , qui lui fournit ces infamies , dont il a ensuite la faiblesse de souiller sa plume dans un moment de désœuvrement. Ce tas de bassesses contient aussi beaucoup de mensonges. »

De son côté, Bachaumont (3 septembre 1770) reconnaissait parfaitement Voltaire « au style, et à ce talent particulier qu'il avait pour dire des injures. »

Par l'analyse de Grimm, on peut juger du contenu de ce

pamphlet, œuvre de l'homme qui tout à l'heure fusait un crime à Fréron de dévoiler le secret des familles, et d'avoir écrit, pour intéressera son sort, que le père de mademoiselle Corneille était facteur delà petite poste : c'est le livret où seraient consignés tous les états de service d'un galérien du pins bas étage.

Et c'est ici le lieu de dire un mot de la vie privée de Fréron, calomniée comme sa vie littéraire.

Au moins la calomnie aurait dû se mettre d'accord avec ellemême. Tantôt, comme dans Y Écossaise et le Pauvre Diable, Fréron est une espèce de cuistre, perché dans un grenier, n'ayant que sa plume pour fondement de sa maigre cuisine; tantôt, comme dans les Anecdotes, c'est un viveur, un ivrogne, un vil entremetteur; mais toujours un fripon, friponnant collaborateurs et libraires. Le fait est que Fréron était un joyeux compagnon, qui arriva bien vite à la fortune. Il y arriva par son talent, par le succès de ses feuilles, sans avoir besoin de vendre sa plume, moins encore de tendre la main â la police, qui n'a jamais enrichi ses espions. Or, Fréron en vint jusqu'à se faire 20,000 livres de rente, suivant La Harpe (1), et 40,000 suivant V Espion anglais (2); et cela, répétons-le, en tout honneur, puisque, en 1767, alors que le profit de ses feuilles était déjà bien diminué , il repoussait noblement les avances de Beaumarchais (3). Avec un tel revenu, il eut riche appartement de ville, rue de Seine, chez le liquoriste Lelièvre, dont ses ennemis ne manquèrent pas de le dire la meilleure pratique, et maison de campagne à Montrouge, Fantaisie, où il était voisin de celui qu'on appelait ïèvêque de Montrouge, l'abbé de Voisenon. Pour aller de la rue de Seine à Fantaisie, un équipage était nécessaire, et il eut son équipage. Il menait donc grand train, et faisait bombance. Ses soupers passaient pour les plus délicieux de Paris. Bien des gens de lettres, qui virèrent de bord au temps de la persécution et de l'infortune, solli-

(1) Corresp. litt., 1. 1, p. 340. — (2) T. III, p. 206. — Il faut dire que V Espion anglais joint aux revenus de l'Année littéraire les profits du Journal étranger, auquel Fréron présida pendant quelque temps. — (3) Beaumarchais et ton temps, par Louis de Loménie, 1. 1, pp. 218-219.

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citaient la faveur d'y être admis. La décence n'y était pas toujours gardée, à en croire V Espion anglais (1), qui raconte une mystification infligée au plus mystifié des hommes de ce temps, au petit Poinsinet, armé chevalier de la critique, sacré héritier du royaume de Y Année littéraire, par une accolade de l'antipode du visage de Fréron; mais rien ne prouve qu'il s'y passât rien de vraiment immoral. Bon ami lui-même, Fréron avait des amis, entre autres Gilbert, qui lui dédia sa satire du XVIII9 siècle. En dehors même du clergé, il voyait la meilleure compagnie , et ceux qui avaient des préventions contre lui , cédaient à la séduction de sa belle figure, de sa bonne tenue, de son excellent ton, de son esprit, et ils finissaient par dire avec la présidente d'Aligre : « Fréron ou le diable, qui que vous soyez, vous êtes charmant 1 » Les ministres recouraient à sa plume : Choiseul lui confiait un Mémoire « pour y mettre de l'ordre et du style. » D'Argenson, un ami de Voltaire, se faisait son collaborateur : « J'envoie au sieur Fréron, auteur de Y Année littéraire, mon jugement sur ce livre (la Noblesse commerçante), et j'en ai gardé minute (1). » Voilà ce qui irritait les philosophes, et surtout le comte de Tourney. Quoi! Voltaire qui avait dit :

Mais qui pourra jamais souper avec Fréron (4)?

apprenait que Fréron soupait en joyeuse compagnie! Quoi! le seigneur de Tourney, Ferney et autres lieux n'avait le monopole ni de la bonne chère , ni de la richesse, ni des grands seineurs, ni de la joie et de la gatté ! C'était intolérable ! Il aurait pardonné à Fréron, s'il l'eût vu dans la misère et le mépris!

Les philosophes, l'auteur des Anecdotes en tête, poussèrent plus loin la calomnie. Fréron avait épousé sa nièce : ils ont dit qu'il l'avait d'abord corrompue, et qu'il ne l'épousa qu'à son second enfant. Or, le premier avait été Stanislas, filleul du roi de Pologne ! Quelle apparence que ce roi eût consenti à être le parrain d'un bâtard incestueux ! Veuf en 1762, Fréron se remaria dans sa Bretagne, en 1766, avec une parente encore, une fille de Pe-

(I) T. III, p. H2. — (2) Mémoires, éd. Jannet, t. V,p. 135. — (3) Œuvre» de Voltaire, t. XIII, p 267.

nanreun-Royou , procureur fiscal de la baronnie de Pontl'Abbé. Un de ses beaux-frères était l'abbé Royou, qui devint son collaborateur et continuateur. Un autre, l'avocat Royou, compromis dans l'affaire de la Ghalotais et forcé de se réfugier à Londres, adressa de là à Voltaire un Mémoire ignoble sur le traitement barbare que Fréron aurait fait subir à sa sœur et à lui. Ce Mémoire se trouvait réfuté d'avance par les lettres retrouvées de nos jours (1), où Fréron racontait son mariage, en style sentant un peu, il est vrai, les noces de Gamache, mais en bon parent et en bon mari; et, pendant sa vie et après sa mort, sa femme, ne cessa de protester par paroles et par actes, de son attachement à l'époux qui l'aurait si maltraitée. Il y a mieux : Ce Royou, en 1791 , épousa la fille de Fréron! Voltaire luimême trouvait le Mémoire extraordinaire et bien étrange (2), ce qui ne l'empêchait pas de prier tous ses amis de le répandre. Mais Dalembert, chargé, avec le breton Duclos, de prendre des informations, lui répond « que ce Royou est à la vérité un homme de beaucoup d'esprit, mais un très-mauvais sujet, » et voilà le Mémoire à l'eau ! Voltaire, qui ne voulait rien perdre, pas même une calomnie démontrée, ne l'en mettra pas moins dans son Dictionnaire philosophique (3) !

Après les Anecdotes, il semblait qu'il fût impossible de descendre d'un degré de plus dans l'ignoble : Voltaire, néanmoins, tomba plus à fond encore, et il fit la Capilotade.

En 1764, parut, sous le titre de Contes de Guillaume Vadè, un Recueil de vingt-deux pièces de Voltaire, tant en prose qu'en vers. Voltaire continuait d'y puiser à ce mince filet d'esprit, consistant à défigurer les noms de ceux qu'il voulait tourner en ridicule. * Moi-même, dit Fréron (4), s'il m'est permis de me citer, il pense m'avoir renversé de son souffle satirique en me nommant Jean Fréron. Oh ! que cela est plaisant, François-Marie Àrouet de Voltaire!... quelle gatté charmante! quelle vieillesse respectable! « Parcourant ensuite les pièces du volume, Fré-

(1) Publiées en 1861, dans le journal YOcéan, par M. du Chàtellier. — (2) Au marquis de Plorian, 21 mars; à Argents! , 26 mars 1770. — (3) Au mot Ana. — (4) Année litt., 176*, 14 juillet, t. IV, p. 289.

ron arrivait à un chant détaché d'un poème épique de la composition de Jérôme Carré, trouvé dans ses papiers après le décès dudit Jérôme. Ce chant était fait dès 1761, puisque Voltaire écrivait à Dalembert, le 6 janvier de cette année : « Dieu m'a fait la grâce que, quand on veut rendre les gens ridicules et méprisables à la postérité, il faut les nicher dans quelque ouvrage qui aille à la postérité. Or, le sujet de Jeanne étant cher à la nation, et Fauteur, inspiré de Dieu, ayant retouché et achevé ce saint ouvrage avec un zèle pur, il se flatte que nos derniers neveux siffleront les Fréron, les Gaveirac, les Chaumeix, les Gauchat, et tous les énergumènes, et tous les fripons ennemis des frères. » Il y en a d'autres : il y a les Guyon, les Sabatier, les La Beaumelle, etc. ; la question seulement est de savoir sur qui, en fin de compte, doit retomber le ridicule et le mépris.

Dans ce chant, transporté, en 1773, dans la PuceUe, et qui en est devenu lexvine, Voltaire suppose une bande de galériens, s'acheminant vers Toulon, et composée de tous ses ennemis. Dans la forêt d'Orléans, elle est prise pour une troupe de chevaliers français, prisonniers des Anglais, par Jeanne et Dunois, qui fondent sur les gardiens et délivrent les captifs. Conduits àCharles et àla belle Agnès, ils se donnent, par la voix de Fréron leur chef, pour des victimes de la justice humaine, et se vantent de leurs crimes comme Dunois aurait fait de ses prouesses. Touché de leur récit, le roi les fait débarrasser de leurs fers, leur procure bon souper et bon gite ; mais, le lendemain, à la pointe du jour, ils décampent, chargés des dépouilles d'Agnès, de Charles et même du bon Bonne au. Cela remplit plus de quatre cents vers dignes du sujet, c'est-à-dire grossiers et fétides comme le bagne.

Fréron se contenta d'écrire : « J'ai l'honneur d'être du nombre de ces honnêtes galériens. En effet, je dois être condamné aux galères, pendu même et brûlé, pour dire que M. de Voltaire, depuis vingt ans, après avoir mis à contribution la littérature étrangère et celle de sa nation, ne cesse de se répéter lui-même, et toujours plus mal... Au reste, ce chant héroïque des galériens est encore une copie d'une pareille rencontre de forçats dans Don Quichotte Je ne vous ai donné

qu'une très-légère idée de ce recueil bassement satirique, où M. de Voltaire outrage le goût, l'honnêteté, sa nation, ses maîtres, tous ses compatriotes , les Anglais, la terre entière. Que signifient toutes ces fureurs? C'est que M. de Voltaire est le premier des hommes pour le talent, l'esprit, le génie; c'est qu'il est fait pour donner des leçons à sa patrie, au genre humain; c'est que son poëme est au-dessus de tous les poèmes, ses tragédies au-dessus de toutes les tragédies, ses contes au-dessus de tous les contes, ses histoires au-dessus de toutes les histoires; c'est qu'il faut briser toutes les images des prétendus grands écrivains qui ont paru avant lui, et sur cet amas de marbres mutilés élever la statue du sublime, de l'immortel, de l'honnête, du bienfaisant, du sensé, du judicieux Voltaire. »

C'est vif, mais combien modéré après tant d'outrages ! Et Voltaire osait encore accuser Fréron de le déchirer! A quoi Fréron répondait : « On désirerait que H. de Voltaire mtt plus de justesse dans ses expressions. Pour peu qu'on le critique, il dit qu'on le déchire; ce n'est pas là le terme propre. Eh, qui doit savoir mieux que lui ce que c'est que déchirer? Mais à son âge on perd quelquefois la mémoire. Il n'est donc pas inutile de lui rappeler que déchirer quelqu'un, c'est attaquer sa naissance, ses mœurs, sa probité; c'est forger, écrire, publier contre lui des calomnies et des libelles; c'est mettre en œuvre tous les moyens imaginables, publics et secrets, pour lui ôter son honneur, sa réputation, son état; c'est dénoncer à la société un citoyen vertueux comme un malhonnête homme, un fripon, un scélérat; en un mot, déchirer, c'est faire ce que M. de Voltaire se permet tous les jours pour se venger de ceux qui ne font que le critiquer (1). »

Il est vrai que la critique de Fréron pénétrait quelquefois jusqu'au cœur de Voltaire, pour y mettre à nu le mobile secret de ses actions, en apparence, les plus généreuses. C'est ainsi qu'il osa dire le vrai mot de sa conduite dans l'affaire des Calas : « La tête poétique de M. de Voltaire s'échauffe, et ce n'est pas tant un sentiment d'humanité [qui le transporte, que celui

(1) Ann. litt., 1772, 23 avril, t. III, p. 46.

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de ranimer son existence et de faire parler de lui (1). » Voltaire mit deux ans à répondre, mais comme il le fit! « Et on Fa souffert! et on s'est contenté de l'avoir en exécration!... Cette effronterie si punissable a été négligée, le coupable s'est sauvé à l'abri du mépris, etc., etc. (2)! »

Au temps même de l'affaire des Calas, Voltaire faillit trouver un vengeur femelle dans la Clairon.

PRÉRON XT CLAIRON

Fréron avait contre la Clairon deux motifs de haine : elle était l'actrice de Voltaire ; et, quoiqu'elle n'eût pas joué dans V Écossaise y elle s'était donné un mouvement extrême pour Caire réussir la pièce. Aussi ne la ménageait-il guère toutes les fois qu'il avait à parler d'elle. Enfin, le 17 janvier 1765 (3), rendant compte d'une épitre à mademoiselle d'Oligny, jeune actrice vertueuse qui venait d'être reçue à la Comédie-Française, il tourna l'éloge de sa vertu en satire des vices de ses compagnes. Et,poussant plus avant sa pointe, jusqu'à ce qu'il atteignit la Clairon, il ajoutait : « Les talents les plus rares, ou regardés comme tels, n'effacent point l'opprobre d'une vie dissolue. On peut accorder quelque estime au jeu théâtral de la comédienne; mais le sceau du mépris est toujours empreint sur sa personne. C'est en vain qu'après avoir acquis une honteuse célébrité par le vice, on affecte un maintien grave et réservé. Cette honnêteté tardive et fausse ne sert qu'à former un contraste révoltant avec l'histoire connue d'une jeunesse inf&me; et je ne sais si l'on n'aimerait pas mieux qu'une créature de cette espèce se montrât constamment ce qu'elle a été , que de paraître ce qu'elle n'est pas. La franchise du libertinage est moins choquante, en effet, que la morgue hypocrite de la dignité. »

(1) Ann. litt., 1765, t. III, p. 156. — (2) A Élie de Beaumont , 20 mare 1767. — (3) Ann. lit t., 1765, t. I, p. 115.

La Clairon se reconnut à ce portrait, et il le fallait bien, tout le monde l'y ayant reconnue. Elle poussa des cris de reine outragée, courut aux gentilshommes de la Chambre, à Richelieu, alors en exercice, et menaça de se retirer du théâtre, si l'on ne faisait justice du vil pamphlétaire en le jetant au For-1'Évêque. Le bruit courut qu'elle avait été exaucée, et Voltaire battit des mains de Ferney : « On dit que Fréron est au For-1'Évêque ; si cela est, absolvit pœna deos(i), » Richelieu, en effet, avait demandé au comte de Saint-Florentin un ordre d'incarcération. Mais l'exempt chargé de l'affaire, un bon exempt, ayant trouvé Fréron en proie à une attaque de goutte, eut pitié de lui et le laissa dans son lit. Pendant les quelques jours de sursis qui lui étaient accordés, les amis de Fréron se mirent en campagne. L'abbé de Voisenon, entre autres, alla intercéder auprès de Richelieu. « La grâce de Fréron? lui répondit le duc, c'est la seule chose que je me crois obligé de vous refuser. — Mais encore. . . — Qu'il s'adresse à Clairon !» — « M'adresser à la Clairon ! s'écria Fréron quand on lui rapporta ce mot de Richelieu ; plutôt la mort! Qu'on me ramène aux carrières! » Cependant on intéressa la piété de la reine en faveur de l'ennemi des philosophes. La Clairon, sentant que sa vengeance lui allait échapper, suffoquait de rage. Elle menaça de nouveau d'une abdication pire que n'eût été celle de la pauvre reine. Ce fut une affaire d'État. Le premier ministre, le duc de Choiseul, dut traiter en personne avec cette puissance. « Mademoiselle, lui dit-il, nous sommes, vous et moi, chacun sur un théâtre, mais avec cette différence que vous choisissez les rôles qui vous conviennent, et que vous êtes toujours sûre des applaudissements du public. Quelques gens de mauvais goût, comme ce malheureux Fréron, sont les seuls qui vous refusent leurs suffrages. Moi, au contraire, j'ai une tâche souvent très-désagréable : vainement je fais de mon mieux; on me critique, on me condamne, on me hue, on me bafoue, et cependant je ne donne point ma démission. Immolons, vous et moi, nos ressentiments à la patrie, et servons-la de notre mieux, chacun dans notre genre. D'ailleurs, la reine

(1) A Damila ville, 27 février 4765.

ayant fait grâce, vous pouvez, sans compromettre votre dignité, imiter la clémence de Sa Majesté. » Rien à répondre à ce parallèle et à ce persifflage, et la Clairon ne répondit pas. liais elle retourna auprès de ses camarades, qu'elle engagea à se retirer comme elle, et elle en décida quelques-uns. Nouvel embarras pour les gentilshommes de la Chambre. Pour en sortir, Saint- Florentin exigea de Fréron une lettre, dans laquelle le journaliste protesterait que son intention n'avait jamais été d'attaquer personne de la Comédie. La lettre fut écrite, et envoyée aux comédiens, qui eurent la grandeur d'âme de s'en contenter. Fréron sortit aussitôt de son lit, et la Clairon remonta sur ses planches (1).

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