JUGEMENT
Cependant Y Année littéraire diminuait d'intérêt, et les abonnés de nombre. Ce qui allait toujours en croissant, c'étaient les pensions prélevées sur elle, et qui en emportaient le plus clair bénéfice. Dans ses dernières années, pendant qu'elle ne rapportait guère que sept mille livres, elle était grevée de quatre mille livres de pensions, au profit soit du Journal des savants, soit de quelques écrivailleurs bafoués par elle.
Cet affaiblissement de V Année littéraire n'était pas la foute du journaliste. En tète de son premier numéro de 1770, il avait dit : « Si l'on s'est aperçu de quelque négligence dans les années dernières, le public et les gens de lettres sauront un jour qu'elle ne doit pas être imputée à l'auteur. »
Il y avait là un mystère que Fréron ne révéla que deux ans plus tard, en commençant son année 1772 : « Les philosophes, dit-il, M. de Voltaire à leur tète, crient sans ceçse à la persécu-
(1) Mémoires, Anecdotes pour servir à l'histoire des règnes de Louis XIV et de Louis XV, t. IV, p. 329.
tion, et ce sont eux-mêmes qui m'ont persécuté de toute leur fureur et de toute leur adresse. Je ne tous parle pas des libelles abominables qu'ils ont publiés contre moi, de leur acharnement à décrier ces malheureuses feuilles, qui n'en sont devenues que plus célèbres, de leur empressement à y saisir tout ce qui pouvait servir de prétexte à leur méchanceté, de leur intelligence dans l'art d'empoisonner des articles où le public ne voyait aucun venin, de leurs efforts pour me rendre odieux au gouvernement, de leur satisfaction lorsqu'ils ont pu réussir à me faire interdire mon travail, et quelquefois même à me ravir la liberté de ma personne. Malheureusement pour eux, ces nuages, assemblés sur ma tête par le souffle de leur haine, se dissipaient bientôt, et, dans le moment qu'il se flattaient d'être délivrés d'un Aristarque incommode, je reparaissais sur l'arène avec l'ardeur d'un athlète, dont quelques blessures, que des lâches lui ont faites en trahison, raniment le courage au lieu de l'abattre. Ce n'était pas le succès que mes ennemis attendaient de leurs savantes manœuvres. Le grand but qu'ils se proposaient était l'extinction d'un journal, où je respecte aussi peu leur doctrine détestable que leur style emphatique; où, faible roseau, j'ai l'insolence de ne pas plier devant les cèdres majestueux. Enfin, désespérés de ne pouvoir foire supprimer ces feuilles, ils formèrent le projet de les faire tomber; et vous conviendrez, Monsieur, quand vous en serez instruit, qu'ils s'y prirent très-habilement pour couronner ce dessein d'une heureuse exécution. Le détail de cette anecdote ne vous ennuiera pas. »
Avant de raconter le fait, Fréron établissait ce parallèle entre lui et Voltaire : « Je n'ai jamais fait imprimer une ligne sans l'aveu de l'administration. Je n'ai point quitté la France pour me livrer à la coupable manie d'écrire impunément des horreurs absurdes contre la religion, contre l'honnêteté publique, contre le pays qui m'a vu naître, contre mes compatriotes. Je n'ai point cherché un asile aux extrémités du royaume, afin d'être toujours à portée de prévenir, par une prompte fuite dans une région étrangère, les justes châtiments dus au vil
calomniateur, à récrivain obscène, au satirique effronté. Si ma vie s'étend au-delà des bornes ordinaires, je ne souillerai point de fiel et d'opprobre les bords de mon tombeau ; je n'abuserai point de l'indulgence qu'on accorde au nombre des années pour me permettre des infamies dont on n'aurait pas fait grâce à ma jeunesse; je ne donnerai point au monde le spectacle d'un vieillard mécontent, chagrin, jaloux et colère; je ne finirai point mes jours dans les tortures de l'envie et dans le désespoir du bannissement. C'est au sein de ma patrie, au milieu de la capitale et de mes concitoyens, sous les yeux des dépositaires des lois de la littérature, que j'ai pris, que je tiens, et que je quitterai la plume, quand ma main tremblante ne pourra plus la conduire. »
Fréron n'avait pas seulement l'ironie, il avait quelquefois l'éloquence ; et peut-être ne trouverait-on pas une pareille page dans tout Voltaire. En tout cas, dans ce parallèle, que Voltaire parait petit et méprisable devant lui I
Il raconte alors que son censeur, l'abbé Trublet, fatigué des réclamations de la secte, s'étant démis de ses fonctions, il en demanda un à Malesherbes qui ne fût pas connu du public, pour être à couvert des criailleries des écrivailleurs; et que Malesherbes voulût encore qu'il ne fût même pas connu de lui, pour être inaccessible à ses instances : entre le censeur et lui, il devait y avoir un intermédiaire et un messager. Or, c'est cet officieux médiateur que les philosophes vinrent à bout de corrompre. Tous les articles saillants, où le journaliste s'égayait aux dépens de quelque grand ou petit philosophe, lui étaient rapportés comme refusés par le censeur, et les articles anodins et sans sel étaient seuls admis. Il fallait refaire aussitôt, boucher un trou énorme au plus vite, pour ne pas interrompre la périodicité, et le journal se sentait de cette précipitation.
« Le roi d'Egypte, qui voulait détruire les Juifs répandus dans ses États, dit à leurs sages-femmes : « Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux, au moment où l'enfant sortira, si c'est un enfant mâle, tuez-le; si c'est une fille, laissez-la vivre. » C'est précisément Tordre qu'avaient donné au perfide
entremetteur, au sujet de mes feuilles, les Pharaons de notre Parnasse. Ce cruel manège a duré près de quatre ans. »
Soupçonnant quelque machine, Fréron va trouver Malesherbes, et lui laisse les articles proscrits. Malesherbes les envoie au censeur, en lui demandant les causes de refus. Le censeur répond qu'il vient de les lire pour la première fois, et qu'il les eût approuvés. Fréron demande alors à connaître son approbateur et à être mis en rapport direct avec lui, ce qui lui fut accordé.
Ceci se passait en 1770, et durait depuis quatre ans, et ce n'est qu'en 1772 que ce monstre de Fréron dénonça une telle infamie! Que dites-vous de ce calme, de cette impassibilité, de ce courage au milieu de cette persécution ! Mais que dites-vous de ces parleurs de liberté, étouffant dans l'ombre et la trahison leurs adversaires ! S'il n'eût dépendu que d'eux, c'en était fait de la liberté de la critique, de la liberté de la pensée, de la parole et de la presse ! Nouveaux Omars, ils eussent tout brûlé, excepté leurs mauvais livres! Et encore se seraient-ils souvent brûlés eux-mêmes, comme les conventionnels se guillotinèrent entre eux 1 A coup sûr, Voltaire eût brûlé Jean- Jacques !
Fréron continua ses feuilles, et Voltaire ses injures. Le journaliste rendit compte des lettres de Clément de Dijon, moins spirituelles que les siennes, mais pleines de choses dans leur bavardage, et où tous les critiques récents de Voltaire ont puisé sans les nommer. Cependant, Voltaire fourrait Fréron dans tous ses pamphlets, dans Y Homme aux quarante écus (1), dans ses Honnêtetés littéraires (2), dans sa Défense de mon oncle (3), et jusque dans sa Princesse de Babylone (4), où l'on ne s'attendrait guère à! le trouver. Mais il fallait que cet homme barbouillât toutes ses pages de quelque ordure sur Fréron !
Fréron, pendant que ses feuilles diminuaient de revenu, ne
(4) Œuvree de Voltaire, t XXXTV, p. 70. — (2) Ibid., t. XLII, p. 645. — (3) Ibid., t. XLIII, p. 326. — (4) Ibid., t. XXXIV, p. 197 : « Et vous, maître Aliboron, dit Fréron, ci-devant-eoi-dfeant jésuite, tous dont le Parnasse est tantôt à Bicétre et tantôt an cabaret du coin ; vous, à qui l'on a rendu tant de justice sur tous les théâtres de l'Europe dans l'honnête comédie de VÉcouaise; vous , digne (Us du prêtre Des Fontaines, qui naquîtes de ses amours avec un de ces beaux
retranchait rien à sa vie abandonnée et imprévoyante. Bientôt il fut perdu de dettes et poursuivi par ses créanciers. Les philosophes saisirent ce moment pour exercer une pression nouvelle sur Malesherbes, qui supprima V Annie littéraire. Le 10 mars 1776, Fréron était à la comédie, lorsqu'on vint lui annoncer ce dernier malheur. Il sortit bouleversé. La goutte dont il souffrait remonta. Sa femme, qui, depuis le matin, courait toutes les antichambres de Versailles pour demander grâce, en rentrant rue de Seine, le trouva râlant. Ole put l'entendre encore dire aux quelques amis qui l'entouraient : « C'est un malheur particulier qui ne doit détourner personne de la défense de la monarchie; le salut de tous est attaché au sien. » Ce fut, dit-on, son dernier mot, et il expira, âgé d'environ cinquantesept ans.
Linguet eut l'honneur de rappeler à la littérature le respect dû à une tombe et à une famille malheureuse. Voici comment Voltaire répondit à ce généreux appel. Le 30 mars, il écrivait à d'Argental : « Savez-vous, mon eher ange, que j'ai reçu une invitation d'assister à l'inhumation de Catherin Fréron, et de plus une lettre anonyme d'une femme qui pourrait bien être la veuve? Elle me propose de prendre chez moi la fille à Fréron, et de la marier, puisque, dit-elle, j'ai marié la petite-nièce de Corneille. Tai répondu que si Fréron a fait le Cid> Cinna et Polyeucte, je marierai sa fille incontestablement. » Et il fut si content de ce mot qu'il l'enregistra, la même année, dans son Commentaire historique (1).
Ce passage du Commentaire étant tombé sous les yeux de Stanislas, qui, au nom de sa mère, avait succédé au privilège de Y Année littéraire, le jeune homme répondit avec une noble indignation à une assertion dont il n'avait pas de peine à prouver l'absurdité, et il concluait : « Le voilà, monsieur,
enfants qui portent on fer et un bandeau comme le flls de Vénus , et qui s'élancent comme mi dans les airs , quoiqu'ils n'aillent jamais qu'au haut des cheminées; mon cher Aliboron, pour qui j'ai toujours eu tant de tendresse , et qui m'avez fait rire un mois de suite du temps de cette Ecossaise, je tous recommande ma princesse de Babykme; dites-en bien du mal, afin qu'on la Use. » — (1) Œuvres de Voltaire, t XLVIII, p. 892.
le voilà cet apôtre de l'humanité, ce protecteur de l'innocence opprimée ! Le voilà ce cœur sensible et généreux, cet homme à qui l'on élève des statues ! Si quelque chose pouvait détromper les adorateurs d'une pareille idole, ce serait de voir l'objet de leur culte se dégrader ainsi par les sentiments les plus vils et les plus indignes d'un homme d'honneur; et c'est pour nous une consolation de penser que notre cruel persécuteur, en voulant nous flétrir, s'avilit et se déshonore lui-même (1). »
Ce Stanislas avait à peine vingt ans à la mort de son père, dont il est, hélas ! le plus misérable des ouvrages (2). Il devint le terrible conventionnel qu'on sait. Ce qu'on sait moins, c'est qu'il faillit épouser Pauline Bonaparte. Singulier jeu de la destinée 1 Le fils à Martin Fréron beau-frère du grand Empereur 1 De quelle rage eussent tressailli les mânes de Voltaire ! Cette douleur fut épargnée à sa cendre. Le mariage manqua, et Stanislas alla mourir à Saint-Domingue. Avec lui s'éteignit le nom de Fréron, et le grand critique ne se survit plus que dans son Annie littéraire et dans les diatribes, malheureusement immortelles, de son ennemi.
Tel fut Fréron, tel fut son duel avec Voltaire, toute sa vie. Sur son courage, sur sa persévérance, sur le service qu'il a rendu à la vraie et libre critique, plus rien à dire. Son talent n'est pas moins incontestable. Il eut la science, il eut la verve, il eut le goût; il eut surtout l'ironie , et il l'eut plus que personne, puisqu'il l'eut plus que son maître Des Fontaines, plus que son ennemi Voltaire. Au même degré , il eut le don de l'analyse, et, après l'exposé, par exemple, qu'il fait de telle ou telle pièce de théâtre, on la connaît mieux que si on l'avait simplement lue. Soit paresse, soit précipitation dans le travail, soit vice de nature , il est incorrect quelquefois , et il a rarement le
(1) Ann. M., 1776, U IV, p. 229.— (2) Stanislas défendit très-bien d'abord l'honneur de son père. Voyant sa mémoire attaquée , il écrivit : « Je préviens une bonne fois pour toutes que mon père n'a presque pas brûlé une seule des lettres qu'il recevait, que j'en suis dépositaire, et que Je pourrais couvrir de confusion ceux qui ont le plus dénigré sa mémoire (Ann, litt., 1776, t IV, p. 348). » Mercier, Palissot, La Harpe surtout, qui ne se tinrent pas pour avertis, eurent à s'en repentir, lorsque Stanislas tira du portefeuille paternel des lettres d'eux, obséquieuses et reconnaissantes, adressées a l'Auteur de Y Ann. littéraire.
grand style. 11 est partial encore, et il suffit d'être ennemi de Voltaire pour obtenir, sans autre mérite, son indulgence et ses éloges. Chose prodigieuse, pour Voltaire seul, homme ou écrivain, il est juste, et il n'est que juste ; et si nous avons à réformer aujourd'hui quelques-uns de ses arrêts, ce n'est que pour les aggraver. Dans le plus grand entraînement de la passion et de la vengeance, il ne s'est jamais laissé emporter audelà des limites du vrai , et il reste, au xviu* siècle, le meilleur juge de Voltaire. Que si on compare les deux champions dans leur lutte; si on met en regard les colères, les calomnies, les vilenies, les grossièretés, les lâches dénégations, les manœuvres cruelles et ténébreuses de l'un, et le calme, la sincérité, la noblesse, la franchise, la justice de l'autre, même dans les rares emportements qu'entraînait la nécessité des représailles, quel homme d'honneur ne préférerait le rôle de Fréron?