DE TORTS
Nous ne commencerons pas ce chapitre par on Traité de la Tolérance. Le nôtre, dans ses principes et dans sa conduite, ne ressemblerait guère à celui de Voltaire, et il n'en conclurait que mieux à la seule tolérance sincère et véritable.
Y a-t-il une vérité, y a-t-il une erreur dans ce monde? Et, dans ce cas, l'erreur a-t-elle les mêmes droits que la vérité? Si elle a des droits à la tolérance, ces droits sont-ils partout et toujours les mêmes? Ne varieront-ils pas, dans leur application, suivant les lieux et les temps? En (Tau très termes, la tolérance est-elle quelque chose d'absolu ou de simplement relatif? Absolue, ne conduirait-elle pas, non-seulement à l'entière indifférence religieuse, son vrai point de départ, mais à la plus épouvantable anarchie dans les idées, dans les mœurs, dans les institutions sociales? Simplement relative, qui en déclarera l'opportunité, qui en fixera les limites ?
Grosses questions, qu'heureusement nous n'avons point à résoudre. Notre thèse est plus simple et plus particulière , et la voici : c'est que Voltaire, l'apôtre de la tolérance, a été le plus intolérant des hommes; qu'il n'a prêché la tolérance que par intolérance ; que, seulement toléré, et surtout maître , il n'eût rien toléré lui-même , ni la plus petite critique de ses plus petits vers, ni la plus raisonnable contradiction à ses plus folles idées, ni la moindre apologie de Y infâme qu'il détestait. Haller a écrit : « Je n'aime pas la tolérance quand elle m'est présentée par Voltaire. Ces philosophes ne seraient pas plutôt tolérés, qu'ils nous persécuteraient. Us ne persécutent encore qu'avec la plume. C'est beaucoup, parce qu'elle peut ôter l'honneur à
un homme. S'ils étaient les maîtres, ils pousseraient à des arguments plus solides. » — Et ils Font fait, et ils le font encore, et ils le feront toujours 1 « Je ne mangerai pas des fruits de l'arbre de la tolérance que j'ai planté, écrivait Voltaire; je suis trop vieux, je n'ai plus de dents; mais vous en mangerez un jour, soyez-en sûr (1). » Nos pères, en effet, en ont mangé, et l'arbre avait été arrosé de leur sang !
En fait, Voltaire n'a rien toléré, ni personne. Quel adversaire n'a-t-il pas bafoué, livré à la police, avec le regret et la douleur de ne pouvoir faire pis? Quelle chose pure n'a pas souillée, quelle chose sainte profanée, sa plume obscène et impie, seul genre de persécution, et non le moins cruel ni le moins efficace, qui fût en son pouvoir? Il a gémi sur l'effusion du sang autour de lui et dans l'histoire ; il avait tous les ans la fièvre, a-t-on dit, le jour de la Saint-Barthélémy, et il l'a voulu faire croire lui-même (2); mais il eût fait une Saint-Barthélémy de tous ses adversaires, de tous les fanatiques, et n'eût laissé la vie qu'à ses courtisans et à ses fidèles!
D'ailleurs, s'il n'a pas versé le sang, toujours semence ou fé* condation de la vérité, il a versé des flots d'encre ; et l'encre de Voltaire, faite de sa bile et de son venin, est plus cruelle que le glaive qui tue les corps , car elle flétrit et tue les âmes. Persécuteur, dit-on, celui qui interdit un culte, en renverse les temples, en punit les fidèles par l'exil ou l'échafaud ! Et n'est-il pas persécuteur, celui qui poursuit ces mêmes fidèles sur toutes les places et dans toutes les rues pour les insulter et les mettre au ban de l'opinion ; qui se tient à la porte du temple, et en in-
(1) A Lavaysse, 5 janvier 1769 (Recueil de 1856). — (2) A d'Argental, 30 août 1769 et 5 septembre 1774; i Marin (Recueil de 1866), 10 septembre 1774; Valette; Œuvres, p. 114 ; Wagnière, Mémoires, 1. 1, p. 336.— Du vernet , toutefois, p. 424 de la deuxième édition de sa Vie de Voltaire, nie la fièvre, et n'admet que la tristesse et les pleurs. Mais avant 1769, pas plus de trace de douleur que de fièvre, aux environs du 24 août, dans la correspondance de Voltaire ; pas même mention de la Saint- Barthélémy ; et toutes les lettres de cette date sont aussi gaies que les autres ; et si, en 1769, Voltaire s'avisa de parler de douleur et de fièvre, c'est que le grand comédien se faisait malade à volonté et pleurait de môme. En 1772, il célébra même l'anniversaire de la Saint-Barthélémy par une mauvaise ode [Œuvres, t. XII, p. 499), qu'il écrivit, prétend Du vernet, en lettres de sang.
tordit l'entrée, non le glaive à la main, mais le sarcasme à la bouche ; qui couvre d'ordures les marches de l'autel, les saintes images, toutes les croyances, tous les objets du culte, pour empêcher tout genou de fléchir, tout œil de se lever, toute bouche et toute âme de s'ouvrir à la prière, à la foi et à l'adoration? N'est-il pas persécuteur, celui qui attaque les hommes par le mensonge, les femmes et les jeunes gens par la luxure? Le mensonge est-il moins mortel que la hache, et qui corrompt l'innocence par des discours et des suggestions lubriques, est-il moins coupable que celui qui la viole brutalement?
Qu'on ne nous parle plus de ce tolérant qui n'a rien toléré ; qui a réclamé la liberté de l'attaque, et interdit la liberté de la défense ; qui a voulu le droit à l'impiété, et refusé le droit à la foi !
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
Dans tous ses actes de prétendue tolérance, Voltaire n'a guère pris conseil que de son amour-propre ou que de sa haine antichrétienne. Le 1er mai 1769, il écrivit à d'Argental : « Béni soit le comte de Garvalho, qui a fait incarcérer l'évéque de Golmbre, lequel évéque avait fourré mon nom, assez mal à propos, dans un mandement séditieux, s'en prenant à moi de ce que les yeux de l'Europe commençaient à s'ouvrir ! Son mandement a été brûlé par M. le bourreau de Lisbonne. » Ainsi, brûler un mandement, incarcérer un évéque, coupables l'un et l'autre d'avoir critiqué M. de Voltaire, c'était bien fait. Mais, voilà que, dans le même temps, on brûle à Paris la Loi naturelle. « Bêtise barbare ! s'écrie le même homme. Les Welches seront longtemps Welches ; le fond de la nation est fou et absurde ; et, sans une vingtaine de grands hommes, je la regarderais comme la dernière des nations. »
Qu'on jette sur ce chapitre un regard sommaire. Ces grands actes de tolérance, tant prônés par les dupes, Galas et Sirven, La Barre et Montbailly, etc., quels autres actes leur servent, en quelque sorte, d'encadrement? La dissolution des Jésuites et le partage de la Pologne; la destruction d'une société religieuse et la destruction d'un peuple catholique, l'une et l'autre prépa-
rées, acclamées par Voltaire, et toujours au nom de la tolérance !
N'y avait-il donc rien à faire, dans le sens de la tolérance, au xviii* siècle? Et, dans l'œuvre de Voltaire, n'y a-t-il pas quelques idées raisonnables et quelques résultats avantageux?
Un des malheurs de ce siècle, c'était la contradiction entre l'opinion et le pouvoir, entre les lois et les mœurs, entre l'état des esprits et les institutions sociales. On refusait aux protestants l'état civil, et on détruisait les associations catholiques; on envoyait un profanateur à l'échafoud, et on ne croyait pas à ce qu'il avait profané ; le parlement brûlait un mauvais livre, et le ministère en recevait les épreuves sous son couvert, quand il ne les corrigeait pas ; la police protégeait contre une intolérance prétendue le Ut des mourants,- et les magistrats persécutaient les évéques et les prêtres fidèles à leur conscience : perturbation révoltante, qui appelait un changement dans les lois pour rétablir dans l'État quelque équilibre et quelque harmonie. Voltaire a contribué certainement à amener une tolérance désormais nécessaire, et qu'il rendait, hélas ! de plus en plus inévitable en ruinant l'unité des croyances et les croyances ellesmêmes, comme il a contribué à la réforme de certains modes vicieux ou cruels de procédure. Faut-il l'en remercier? Le mal, a dit Bossuet, importe à un plus grand bien dans le plan de la Providence : fout-il bénir le mal? Faut-il bénir la foudre et le couperet, parce que l'atmosphère physique ou sociale ne se purifie souvent que par l'orage ou sur l'échafoud des révolutions?
On ne doit reconnaissance qu'à une intention droite, désintéressée, généreuse. Or, — les faits le vont prouver, — tout autre fut celle de Voltaire dans sa campagne en faveur de la tolérance.