VOLTAIRE ET LES JÉSUITES
En 4759, Joseph PT de Portugal est victime d'une tentative d'assassinat : acte de vengeance d'une noble famille outragée par le prince impudique. Voltaire commence par calomnier les Jésuites en les rendant responsables du crime. Non qu'il se soucie de la vie et de l'honneur des rois, et en particulier du chose de Portugal ; mais, en enveloppant les Jésuites dans la conspiration, il espère bien qu'ils n'en sortiront que par l'exil et par la mort. En effet, le voilà à l'affût des nouvelles, et impatient quand elles se font attendre ou qu'elles ne répondent pas à sa passion : « Point de nouvelles aujourd'hui du Portugal. Point de Jésuite de pendu. La justice est lente (4). » Les nouvelles arrivent : on a brûlé le R. P. Poignardini (Malagrida). On a brûlé trois Jésuites ! Hais ne nous hâtons pas de nous réjouir : « Malheureusement, ces nouvelles ne viennent que des Jansénistes (2). » Voici bien mieux : on écrit que le chose de Portugal a envoyé tous les Jésuites à l'abbé Rezzonico (Clément XIII), et en a gardé seulement vingt-huit pour les pendre. Mais, hélas ! « ces bonnes nouvelles ne se confirment pas (3). » Elles se confirment! lisez les gazettes : « On y voit des vaisseaux chargés de Jésuites, et on ne se lasse point d'admirer qu'ils ne soient encore chassés que d'un seul royaume (4). » Voltaire aidant, cela viendra. En attendant, que faire de « tous ces animaux-là? Il faudrait les faire travailler aux grands chemins avec un collier de fer au cou, et qu'on donnât l'intendance de l'ouvrage à quelque brave et honnête déiste, bon serviteur de Dieu et du roi (5). » Il y aurait un moyen plus expéditif de s'en débarrasser : les brûler tous ou les pendre. « On dit bien qu'on a roué
(i) A Bertrand, 26 mare H59. — (2) A Cideville, 29 juin 1759 ; même jour, à Ruffey (dans M. Foiaset). — (3) A d'Argental, 24 octobre 1759.— (4) A madame du Deffand, 3 décembre 1759. — (5) A Thieriot, 26 avril 1760.
le R. P. Malagrida ; Dieu soit béni (1) ! » Mais un seul, c'est peu. On parle bien de trois jésuites brûlés, de vingt, de vingt-deux même, pendus à Lisbonne : « C'est quelque chose; ce sont là des nouvelles bien consolantes, » et qui me feraient presque oublier Pondichéry ; mais « si je ne suis pas fâché qu'on ait brûlé frère Malagrida, je plains fort une demi-douzaine de juifs qui ont été grillés » en même temps (2) ; et, d'ailleurs, je ne t mourrais content que si je voyais les jansénistes et les molinistes écrasés les uns par les autres; » que si, pour « amener les choses à quelque conciliation, on étranglait le dernier jésuite avec les boyaux du dernier janséniste, » ou que si « on envoyait chaque jésuite dans le fond de la mer, avec un janséniste au cou, » comme autrefois, dans certaines occasions, on y jetait « des singes et des chats liés ensemble dans un sac. » Cette « proposition honnête et modeste » ne peut-elle être exécutée ? « rendons au moins ces perturbateurs du repos public ridicules aux yeux des honnêtes gens : tous les moines une fois abolis » ou décrédités, « l'erreur est exposée au mépris universel (3). »
En fait de grillade, Voltaire dut se contenter du P. Malagrida : au moins il se donna le plaisir d'insulter encore le malheureux vieillard par des plaisanteries obcènes (4) ; et , le laissant sur son bûcher, il quitta le Portugal et rentra en France pour y battre des mains à l'expulsion de ses frères. Il félicita La Chalotais de son réquisitoire, « seul ouvrage philosophique sorti du barreau, » à la suite duquel on avait « purgé la France des Jésuites. » C'était « une belle époque ! » Il réclamait sa part de gloire, lui qui avait, « le premier, attaqué les Jésuites en France. » Il donna à toute la secte encyclopédique le signal des applaudissements; il exigea même que les Jésuites le remerciassent de les avoir rendus à la liberté, et menaça de les humi-
(1) A madame de Lutzelbourg, 28 décembre 1759. — (2) Tel est aussi le sens du Sermon du rabbin Akib {Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 369) : on pleure sur les juifs ou sur les protestants, on applaudit à la mort des catholiques 1 — (3) A madame de Lutzelbourg, 28 décembre 1759 ; à madame d'Épinay, 14 et 28 juillet ; à d'Argental, 25 juillet 1760 ; à Dalembert, 7 ou 8 mai ; à Helvétius, 11 mai ; à Lekain, 8 août ; à Vernes, l«r octobre ; i d'Argental, 24 octobre 1761 et 15 février 1763 ; i Frédéric, 5 avril ; à Chabanon, 21 décembre 1767 ; à Montaudon, 2 juin 1768. — (4) A Richelieu, 27 novembre 1761.