II
lier davantage, s'ils étaient assez fous pour se plaindre : « Ce n'est pas le tout d'être chassé, il faut encore être modeste. » De quoi se seraient-ils plaints ? Il offrait de les recevoir * dans sa terre pour lui servir de bouviers, avec de bons gages, ou même de bœufe, avec gages meilleurs (1) ! »
Hais il faut rendre encore «à la bêche et ila charrue» les capucins, et les autres moines, et le pape, leur chef à tous. « Que servirait d'être délivré des renards, si l'on était livré aux loups? Que servirait d'avoir chassé les Jésuites , si l'on n'exterminait tous les moines , qui ne valent pas mieux que ces faquins de Loyola, qui sont perdus pour l'État, qui dévorent la terre dont ils sont le fardeau (2)? »
Il avait bon espoir. Sa Catherine de Russie venait de chasser les capucins pour un refus de sépulture, et d'imposer l'enterrement aux Augustins, qui, « voyant qu'il n'y avait pas à badiner, avaient fait tout ce qu'on voulait; » après quoi, elle avait écrit à Voltaire, presque à la veille de l'assassinat d'un peuple : « La tolérance est établie chez nous : elle fait loi de l'État, et il est défendu de persécuter (3) ! » Et Voltaire fut si ravi, qu'il enregistra cet exploit de la tolérante Catherine au meilleur endroit d'un de ses ouvrages, et qu'il l'annonça à tous les amis (4). La tolérance lui venant du Nord, comme la lumière, pourquoi n'en pas foire servir les doux princes à la dernière extermination des Jésuites? Chassés du Portugal et de l'Espagne, chassés de Naples et de Parme, chassés de France , les Jésuites avaient encore un asile en Prusse, en Russie, et, à défaut de l'Europe, ils gardaient le droit de verser leur sang en Asie : voilà ce qui ne se pouvait souffrir! Frédéric en voulut garder « la précieuse graine, » et Voltaire ne le lui pardonna jamais; Catherine demanda du temps pour s'en défaire, et ce répit ne lui fut accordé qu'à la condi-
(1) A La Chalotafe, 17 mai, 11 juillet et 3 novembre ; à Damilaville, 29 août 1762 ; à Ruffey (dans M. Foisset), 30 janvier 1763; à Dupont, 29 décembre 1764. — (2) Avant de la dévorer, ils l'avaient défrichée, ce que n'avait pas fait M. de Voltaire avant de dévorer les revenus de sa terre de Ferney. — A la Chalotais, 17 mai et 3 novembre 1762 ; à Ruffey (dans M. Poisset), 30 janvier 1763; à Damilaville, 2 juin 1766 ; à Villevieffle, 27 avril 1767. — (3) Catherine à Voltaire, 11-22 août et 17-28 novembre 1765. — (4) Dietion. phU.t art. Puissance (Œuvns de Voltaire t. XXXII, p. 34) ; à Chabanon et à Damikvffle, 13 novembre 1765.
tion qu'elle aiderait à l'extirper ailleurs. Ces « fripons » de Jésuites venaient d'être expulsés du Japon et de la Chine, à la grande joie et aux applaudissements répétés de Voltaire (1) ; mais « ces drôles, ces perturbateurs du genre humain étaient encore soufferts à Pékin sous prétexte de mathématiques. » Or, il semblait « assez plaisant » à Voltaire « d'empêcher ces maraudslà de faire du mal à la Chine, » à sa Chine bien-aimée, et il y parvint par Saint-Pétersbourg (2) : tout chemin le menait à l'assaut de Rome !
Nous voilà introduits dans le secret de la tolérance de Voltaire. Avant d'y pénétrer plus intimement, arausons-nous à quelques bagatelles de la porte.