‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 58 sur 80 · ET LES DE CROZE · texte numérisé non relu

ET LES DE CROZE

. Les Jésuites étaient établis, depuis la fin du xvu' siècle , à Ornex, dans le voisinage de Ferney. Un demi-siècle plus tard, leur supérieur, le Père Pessi , que Voltaire ne manquera pas d'appeler Jean Fesse, — heureux nom pour un jésuite î — acheta, pendant la minorité de six frères, les Desprez de Crassy, une terre de cette famille qui les arrondissait. Voilà ce que Voltaire ne cessera d'appeler une usurpation ou un achat à vil prix. Mais le bien, grevé d'hypothèques, avait été régulièrement vendu, comme il l'avoue ailleurs (3), pour éteindre une dette ; et si, en l'achetant, les Jésuites avaient fait un bon marché, Voltaire, acquéreur si retors, était bien le dernier qui eût le droit de leur en faire un reproche. A leur majorité, les Crassy le vinrent trouver, ou il les déterra. Il écrit alors à son banquier Tronchin , de Lyon : « Subito, subito , dix-huit mille francs en

(1) A Vfflevieille, 27 avril 1757; Relation du bannissement des Jésuites de la Chine, et Entretient chinois, Œuvres de Voltaire, t. XLIV, pp. 33 et 57. — (2) A Diderot (Recueil de 1856) et à Dalembert, 8 décembre 1776. — (3) A Helvétius, 2 Janvier 1761.

or (prix de la terre), pour être déposés à Gex. Ils ne porteront de longtemps intérêt, d'accord ; il faudra ne plus travailler à Ferney, volontiers. Il est si agréable de chasser des Jésuites, de les dégraisser, de vider leur bourse, de combler leur honte,... qu'il faut tout sacrifier à cette œuvre pie. » Les Jésuites, qui ne doivent aimer que les biens célestes, « ramenés par lui à leur vœu de pauvreté et remis dans la voie du salut, » lui en voudront d'abord, et lui en sauront gré plus tard (1).

Beaucoup de bruit pour rien. Les Jésuites, acquéreurs légitimes et de bonne foi, reprirent leurs dix-huit mille livres, et les Grassy rentrèrent dans leur bien sans résistance en vertu du droit lignager. En réalité, Voltaire, qui parle en dix endroits (2) de ses démarches actives et de ses sacrifices généreux en cette affaire, ne fit rien, et ne risqua ni ne perdit un sou. Il ne fit rien, puisque la chose allait d'elle-même, et il avait pris ses précautions pour ne rien perdre. Gomme il l'écrivait à Tronchin (3), son zèle n'allait pas jusqu'à jeter dix-huit mille francs dans le Lac ; ils devaient être déposés au greffe, et la terre lui répondait de son argent, capital et intérêts.

Deux ou trois ans après, les Jésuites furent véritablement chassés, et chassés de leur bien; et « le bon de l'affaire, » c'est que ce bien fut acheté, — lisez usurpé cette fois, — par les Crassy. Voltaire ne se sentit pas de joie, et, pour la première fois de sa vie, il reconnut une Providence (4).

Le 27 février 1761, il écrivait à madame de Fontaine : « Je m'amuse à chasser les Jésuites d'un terrain qu'ils avaient usurpé, et à tâcher de faire envoyer aux galères un curé de leurs amis. Ces petits amusements sont nécessaires à la campagne : il ne faut jamais être oisif. »

Ce curé était le curé de Moêns, un nommé Ancian. Voltaire avait déjà eu, au nom de ses vassaux, un démêlé avec cet Ancian, qui, disait-il, voulait envoyer au ciel par la porte de la

(4) A Tronchin, 1er décembre (Recueil de 4856); i madame d'Epinay, 26 décembre 1760. — (2) Voir, en particulier , Œuvres, t. XLV, p. 146, et Comm. Kitt., t. XLVIII, p. 366. —(3) 5 décembre 1760 [Recueil de 1856). — (4) Comm. Kitt.,\oc. cit.

faim les cinq familles restées seules à Ferney, ayant droit de communes. Il y avait eu quinze cents francs de frais. « Voyez, écrivait il à de Brosses, en décembre 1758, ce qu'on peut faire pour les idiots de Ferney. » — Voltaire insulte toujours en aidant, quand il ne se borne pas à l'insulte pour toute aumône.

De Brosses lui répondit, en janvier 4759, que l'affaire ne faisait pas un pli, une communauté étant incapable, par les lois, en quelque cas que ce fût, de posséder une dtme. La perte du fond, suivant l'usage, avait entraîné celle des dépens, et il ne s'agissait plus que de mettre à ceci quelque adoucissement, « chose plus difficile que de prévenir le mal, » et de gagner sur le curé de Hoéns qu'il ne poussât pas trop vivement l'exigence de sa dette.

Le curé était donc dans son droit; et, s'il l'avait poussé trop vivement, il est juste de songer que. simple usufruitier, il ne pouvait ni appauvrir son bénéfice, ni dépouiller ses successeurs. Il est évident, d'autre part, que c'était Voltaire qui, par haine d'un curé, avait engagé ses communiers dans cette affaire, et les avait induits dans des frais énormes. Il n'était donc que juste quand il s'offrait à leur prêter, sans intérêts, les quinze cents francs de frais (1), et il aurait dû se condamner à les payer luimême. Au moins devait-il travailler à réparer le mal qu'il avait causé, loin de le prévenir. Il ne s'y épargna pas. Il pria Fabry (2), maire de Gex, de représenter à l'intendant de Bourgogne, «père des communautés, » que quinze cents francs de frais, pour une rente de trente francs, étaient une somme exorbitante ; que les communiers de Ferney ayant plaidé sous le nom de pauvres, tels qu'ils étaient, pouvaient être en droit d'agir in forma pauperum; qu'au moins ils ne devaient pas payer les frais de tous les voyages qu'Ancian avait faits à Dijon et à Mftcon pour suivre d'autres procès et « faire d'autres malheureux. » Il écrivit luimême à l'évêque d'Annecy la lettre la plus comique sous une telle plume, dans laquelle il lui donnait des leçons de patrio* iisme et de charité chrétienne : « Vous savez mieux que moi, Monseigneur, lui disait-il, combien, dès les premiers temps de

(1) A Fibry, 21 novembre 1759 (Recueil de 1860). — (2) 3 janrfer 1759.

l'Église, les saints Pères se sont élevés contre les ministres sacrés qui emploient aux affaires temporelles le temps destiné aux autels. Mais si on leur avait dit : « Un prêtre est venu avec des sergents rançonner de pauvres familles, les forcer de vendre le seul pré qui nourrit tous leurs bestiaux, et ôter le lait à leurs enfants, » qu'auraient dit les Jérôme, les Irénée, les Augustin? Voilà, Monseigneur, ce que le curé de Moéns est venu faire à la porte de mon château, sans daigner même me venir parler. Je lui ai envoyé dire que je m'offrais à payer la plu grande partie de ce qu'il exige de mes communes, et il a répondu que cela ne le satisfaisait pas. » Et pour piquer le zèle et 1 amour-propre de l'évêque, il opposait le désintéressement protestant à l'avidité catholique, qui venait de pousser au protestantisme deux de ses jardiniers. « Je conjure, disait-il en finissant, votre zèle paternel, votre humanité, votre religion, non pas d'engager le curé de Moéns à se relâcher des droits que la chicane lui a donnés, cela est impossible, mais à ne pas user d'un droit si peu chrétien dans toute sa rigueur, à donner des délais, à se contenter de ma promesse , jusqu'à ce que mes malheureux vassaux aient rempli une formalité préalable et nécessaire (1). »

Le 5 janvier 1750 (2), Voltaire annonce à de Brosses qu'il vient de recevoir d'Annecy une lettre dans laquelle l'évêque lave la tête au curé. L'évêque ne put que recommander au curé la douceur et l'indulgence, et il est probable que le curé, si peu traitable. qu'il fût, se conforma à ce conseil.

Deux ans après, Voltaire, qui en gardait gros sur le cœur contre le curé , trouva moyen de lui faire restituer les quinze cents francs, et avec usure.

Le 30 janvier 1761, écrivant à de Brosses, il accusa ce curé, « fléau de la province, de sacrilège joint à l'assassinat. » Ancian était convaincu d'être allé chercher lui-même, à une demi-lieue

(1) 15 décembre 1758, et non 1759, comme il est mis dans Beuchot, puisque, dès le 5 Janvier 1759, Voltaire annonce la réponse. — (2) Toute cette correspondance entre Voltaire et de Brosses dans l'affaire do curé de Moéns ne se trouve que dans le livre de M. Foisset.

de chez lui, des assassins dans un cabaret ; de les avoir armés, d'avoir frappé le premier, et encouragé les autres à frapper un jeune homme nommé de Croze : voilà l'assassinat. Le sacrilège consistait dans le refus que le jésuite Fessi avait fait de l'absolution à la fille de Croze, jusqu'à ce qu'elle eût engagé son père à cesser les poursuites.

En date du 3 janvier 1761, Voltaire rédigea, au nom de son vassal de Croze, et avec signature de procureur, une requête au lieutenant criminel du pays de Gex> et aux juges qui devaient prononcer en première instance, dans laquelle il faisait un récit tragique de l'aventure; et, dans des Additions (1) datées du 10 janvier, il se plaignait, comme dans sa lettre à de Brosses, que les complices, moins coupables, et d'ailleurs en fuite, eussent été décrétés de prise de corps, tandis que le curé avait été décrété seulement d'ajournement personnel ; il se plaignait bien plus que ce curé eût obtenu un certificat de vie et de mœurs du conseil de la ville de Gex, malgré la réclamation d'un notaireconseiller, dont le fils avait été souffleté, en 1758, par Ancian, d'où un procès-criminel accommodé pour cent écus : heureusement qu'il avait les dépositions de cinq autres personnes rouées de coups par Ancian, pour contre-balancer et anéantir l'indigne certificat. Quant au jésuite Fessi , il le voulait mettre en cause, son avocat lui ayant assuré qu'en cas pareil on exigeait le serment de la fille et du confesseur. Du reste, seul appui de son vassal, il ne lui refuserait ni argent ni peine, et ne l'abandonnerait que s'il n'avait pas le courage d'un père qui a son fils à venger d'un meurtre.

Tout en condamnant le curé, de Brosses fut « fâché de la chaleur et de la cabale qu'on mettait de part et d'autre dans cette affaire ; » plus fâché que Voltaire eût fait venir des témoins chez lui, au risque d'être accusé d'avoir « cherché à les pratiquer d'avance. Trop de chaleur, ajoutait-il, nuit souvent aux affaires. » Du reste, l'affaire allant venir à la Tournelle, il promettait de la suivre sans relâche. Mais, quant à Fessi, il « aurait été bien en peine de dire quelles peines les lois humaines peu- Ci) Œuvra de Voltaire, t. XL, pp. 197 et 202.

yi

vent infliger à an prêtre qui ne veut pas trouver sa pénitente en état d'être absoute (1). »

Au fond, de quoi s'agissait-il? Le jeune de Croze, se trouvant un soir chez une femme de mauvaise vie, y avait été surpris par Ancian, accompagné de quelques satellites. De là, rixe, coups, blessures; tout cela prémédité peut-être, mais sans nulle intention de donner la mort. C'était déjà beaucoup trop ; car si les lois et les coutumes du temps laissaient aux curés un certain droit de police dans leurs paroisses, elles ne leur permettaient pas de prêcher la morale et de mettre le bon ordre à coups de bâton.

La sentence du baillage de Gex ayant été favorable au curé, de Croze, ou plutôt Voltaire, en appela au parlement de Dijon. Dans cette circonstance, Voltaire mit encore tout le monde en mouvement (2). Il lança surtout contre Ancian, « brutal comme un cheval, malin comme un mulet, et rusé comme un renard, » l'avocat Arnoult, espérant bien que, malgré toutes ses ruses, l'avocat le prendrait au gîte : c'était un « scélérat à étrangler (3). » Il en coûta au curé, suivant Voltaire, quinze cents francs de dédommagement, — les quinze cents francs des idiots de Ferney , — plus les (rais ; en tout, quatre mille livres (4) ; et s'il en fut quitte à si bon compte, c'est, le croirions-nous ? grâce à Voltaire! oui, grâce à Voltaire, qui se fera plus tard, auprès de Févêque d'Annecy, un titre des services rendus par lui au curé de Moéns dans le procès criminel de 1761 1 Les éditeurs de Rehl ajoutent (5) qu'en 1768, dans un nouveau procès criminel, Ancian fut condamné aux galères, suivant le vœu de Voltaire, par arrêt du parlement de Bourgogne. Nous en voudrions voir le texte.

Et maintenant, paulo majora !

(1) De Brosses à Voltaire, 11 février 1761. — (2) A Ruffey, 8 mars; i Cramer (Recueil de 1856), arril 1761. — (3) A Arnoult, 6 juillet 1761. — (4) A d'Argental (Recueil de 1856), 12 janvier 1767; i l'évèque d'Annecy, 29 avril 1768. — (5)Note sur la lettre à Arnoult du 6 juillet 1761.

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