‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 59 sur 80 · CALAS · texte numérisé non relu

CALAS

En 1761, habitait à Toulouse, rue des Filatiers, une famille protestante, la famille Galas, composée du père et de la mère, marchands d'indiennes, de quatre fils, Marc-Antoine, Louis, Pierre et Donat, de deux filles, Rose et Anne, et d'une servante catholique, Jeanne Viguier. Depuis quelque temps, Louis, converti au catholicisme par la servante, avait été forcé de quitter la maison paternelle. De la correspondance et des enquêtes administratives antérieures au procès, il ressort que le père, Jean Galas, était un homme dur et avare, malgré une assez grande richesse, et qu'il avait été irrité des sacrifices auxquels, suivant l'usage du temps, la conversion de son fils l'avait condamné. Des dépositions sur les faits antérieurs à l'événement, il résulte encore que l'abjuration de Louis lui suscita des vexations dans sa famille, qu'il y fut en butte à des menaces auxquelles il dut se soustraire par la fuite.

Au jour de la catastrophe, le jeune Donat était en apprentissage à Ntmes. Les deux filles, parties la veille pour la campagne, semblaient avoir été éloignées à dessein. Il ne restait donc à la maison, outre le père et la mère, que les deux fils Marc- Antoine et Pierre, auxquels s'était joint un ami, le jeune Lavaysse.

Marc-Antoine avait certainement parlé de son abjuration comme d'un projet plus ou moins sincère et arrêté, ce qui suf-

(1) Tout ce que l'on peut dire en faveur des Calas a été rassemblé par M. Athanase Coquerel fils, dans son livre intitulé : Jean Cala* et sa famille, Paris, 1858, ouvrage auquel il faut joindre Ja publication du même auteur : Lettres inédite* de Voltaire sur la tolérance, Paris, 1863. — Contre les Calas, on doit consulter : Du Mège, Histoire des Institutions de la ville de Toulouse, 1846, t. III, p. 250; — Mvy Lafon, Histoire du midi de la France, 1845; — comte de Bastard, les Parlements de France; — Tbéoph. Hue, le Procès Calas, dans le Correspondant du 25 février 1855 ; — enfin , l'abbé Salvan, Histoire du procès de Jean Calas, 1868; en réponse au livre de M. A. Coquerel.

lisait pour mettre en éveil l'avarice paternelle. Dès-lors, il fut menacé et maltraité lui-même, jusqu'à ce qu'il pérît peut-être victime d'un accès subit de colère ou d'un complot longuement préparé. Tous les faits du 13 octobre, jour de sa mort, toute la conduite des principaux acteurs de la tragédie, laissent malheureusement supposer qu'il y avait quelque machination contre ses jours.

On sait ce qui se passa dans cette soirée du 13 octobre. Marc- Antoine fut trouvé mort et pendu. Était-ce suicide ou assassinat? Le caractère, la conduite du jeune homme semblent répugner à un suicide, que toutes les circonstances, d'ailleurs, démontrent à peu près impossible. Il y aurait donc eu assassinat. Qui accuser de ce crime? Les contradictions et les mensonges des prévenus font naître contre eux, il le faut avouer, une terrible présomption. Le double système de défense qu'ils adoptent successivement, soit à la suite d'une délibération de famille, soit plutôt à la suggestion d'un avocat, témoin du mauvais effet produit par leur première déclaration, est une charge nouvelle. Quels furent les vrais coupables? Si nous les cherchons dans la famille, le chef est nécessairement l'âme du crime. Futil seul? 11 est difficile d'admettre qu'un vieillard de soixantetrois ans ait pu seul, sinon pendre vivant, au moins étrangler d'abord, puis pendre, encore flexible, un vigoureux jeune homme de vingt-neuf ans ; et comme il sera seul condamné, on remuera bien des sophismes, pour arguer de cette impossibilité en faveur de l'innocence de tous les Galas. S'il fut l'assassin, il eut donc des complices , soit dans sa famille , soit parmi des étrangers qu'il introduisit dans sa maison.

On sait encore la suite. Le 18 novembre, les capitouls rendirent un arrêt, d'après lequel Jean Calas, sa femme et son fils Pierre étaient déclarés auteurs, et Lavaysse et la servante complices de la mort de Marc- Antoine. Le Parlement évoqua l'affaire. Condamné à mort le 9 mars 1762, Jean Calas, le lendemain, expirait sur la roue avec courage et en protestant de son innocence.

Joseph de Maistre a dit : « Rien n'est moins prouvé que Tin-

nocence de Calas. Il y a mille raisons d'en douter, et môme de croire le contraire. » Quoique ce mot terrible ne nous paraisse pas avoir encore été détruit, nous n'avons point à prendre parti contre Calas, et, s'il le fallait, nous le supposerions volontiers innocent. Notre objet, à nous', est de nous prononcer, non sur Calas, mais sur Voltaire, de raconter sa conduite en elle-même et d'en scruter les motifs.

Que ce soit un négociant de Marseille, Dominique Audibert, qui lui ait appris le fait, comme il l'a raconté (1); que ce soit un réfugié français, l'avocat de Végobre (2), ou le pasteur Moultou (3), comme d'autres l'ont prétendu, il est certain qu'il n'entra pas de lui-même dans cette affaire, et qu'il eut besoin d'y être poussé. C'est bien le déiste Moultou qui l'excita, le soutint, et lui fournit tout le bagage historique et toutes les pièces de jurisprudence pour son Traité et ses Mémoires en faveur de la tolérance et des Calas (4). Au commencement, il s'effrayait de l'entreprise ; et Moultou et le couple de la Rive devaient lui répéter sans cesse : « C'est une œuvre à vous , Monsieur de Voltaire; joignez le fait à la parole, la gloire du bienfaiteur de l'humanité à la gloire de l'écrivain. Votre nom sera plus grand par la destruction du fanatisme que par la production des plus beaux chefs-d'œuvre. »

Et quand il eut mis la main à l'œuvre, il n'était pas encore rassuré. En mai 1762, il écrivait à Moultou : « Voilà à peu près comment je voudrais finir le petit ouvrage en question ; ensuite j'en enverrais des exemplaires aux ministres d'État sur la protection et la prudence de qui je puis compter, à madame la marquise de Pompadour et à quelques amis discrets qui pensent comme vous et moi; j'accompagnerais l'envoi d'une lettre circulaire par laquelle je les supplierais de ne laisser lire l'ouvrage qu'à des personnes sages, et d'empêcher que leur exemplaire ne tombât entre les mains d'un libraire. J'en enverrais un au roi de Prusse et à quelques princes d'Allemagne, et je les supplie-

(i) A Audibert, 13 décembre 1763; à Damilavffle , 1" mars 1765. — (2) Gaberel, Voltaire et les Genevois, p. 60. — (3) Sayoos, Le XVIII* tiède à l'étranger, 1 1, p. 344 — (4) A Moultou, 25 février, 1763; Lettres inédites, no LXX1V.

rais de se joindre à ceux qui ont déjà secouru la famille G... Le reste demeurerait enfermé sous clef, en attendant le moment favorable de le rendre public (1). »

Voici donc qui est bien établi : l'initiative, en cette campagne contre l'intolérance, partit des Genevois, qui, à la même époque, ne toléraient pas l'exercice du culte catholique dans leur ville, ni même l'habitation des catholiques sur leur territoire ; et Voltaire, qui avait besoin de leur faire quelque petit plaisir pour se remettre avec eux, s'y engagea avec crainte et répugnance.

Simple recrue d'abord, il va se faire bientôt capitaine. Il prend des informations auprès de trois négociants de Genève qui avaient été en relations d'affaires avec les Calas : Philippe Debrus et les frères Des Arts ; il s'établit aux Délices pour être plus à proximité de Genève, la place d'armes, et y fait venir le jeune Donat; Pierre s'étant réfugié lui-même à Genève, il loge les deux frères, pour les avoir sous la main, près de lui, à son théâtre de Châtelaine : — ne s'agissait-il pas de monter une autre tragédie? — il organise à Genève une sorte de comité secret, composé des personnages nommés tout à l'heure et du banquier Cathala, et il les réunit tantôt chez lui, tantôt chez l'un deux ; il les tient au courant de ses démarches, et les charge de collectes en faveur des Calas; il enrégimente tous ses illustres visiteurs, mâles et femelles, princes et gens de lettres, maréchaux et banquiers, et, pour exciter leur courage, il leur présente « les débris de la triste famille ; » il les présente à la duchesse d'Enville, arrière-petite-fllle de La Rochefoucauld, qu'il logeait aux Délices, et que Tronchin avait gagnée aux Calas; il les présente à Richelieu et à Villars, et Richelieu écrit à sa fille, la comtesse d'Egmont, pour l'engager à s'employer vivement à l'affaire ; il les présente à la duchesse de la Roche- Guyon, au duc et à la duchesse d'Harcourt, et tous ces grands personnages rapportent son enthousiasme à Versailles et y soufflent son ardeur belliqueuse.

Il gâte son œuvre prétendue de tolérance et de justice par

<i) Lettres médites, n* IV.

toute sorte de roueries, feignant le doute, affectant la certitude; doutant en réalité, ou plutôt ne sachant rien, quoiqu'il dise tout savoir; recevant du Languedoc des lettres contradictoires, et plongé dans un chaos qu'il lui est impossible de débrouiller (1).

Il ne donne pas moins le mot d'ordre à toute l'Encyclopédie : « Criez, et qu'on crie ! Criez, et faites crier ! C'est là mon refrain ! H n'y a pas d'autre secret que d'exciter le cri public et de porter ce cri aux oreilles du roi; de soulever l'Europe entière, la terre et le ciel, et de faire tonner leurs cris aux oreilles des juges; de faire brailler tout l'ordre des avocats, de faire tinter les oreilles du chancelier, de ne lui donner ni repos ni trêve, de lui crier toujours : « Calas ! Calas ! » de faire solliciter les juges fort et longtemps, soir et matin, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses : quand le cri public sera si violent, les juges n'oseront refuser la révision ; et, d'ailleurs, qu'importe leur jugement, quand l'Europe aura jugé? (2). » Il ouvre des souscriptions en Angleterre et en Hollande ; il fait contribuer non-seulement Frédéric et Catherine, mais les petits princes de l'Allemagne, la margrave de Bade, le landgrave de Hesse-Cassel ; et Catherine ayant contribué de cinq mille livres, il ne veut plus qu'elle ait fait tuer son mari, et il ne souffrira pas qu'on la calomnie; il fait si bien le courtier, que la veuve Galas se trouve beaucoup plus d'argent qu'elle n'en aurait eu en reprenant tranquillement sa dot et son douaire (3).

Il entre alors en campagne de sa personne. Il publie ce qu'il appelle les Pièces originales (4) du procès, son œuvre à lui. Ces pièces sont une lettre écrite au nom de la veuve Calas, et une autre au nom de Donat; une Supplique au chancelier de La-

(1) A Bernis et à d'Argental, 15 mai 1762 ; à Damilaville, 1er mars 1765. — (2) A Damilaville, 4 avril et 8 juillet; à d'Argental, 7 août et 14 septembre 1762; à Dalembert, 12 juillet 1762 et 4 février 1763 ; à Debrus et à Gathala, Lettres inédites, no» VII, VIII, XIV, XV, XIX, XX, XXV et XXX. — (3) A d'Argental, 4 août; à Cathala (Lettres inédites, n* XXIV), 5 août 1762; à la margrave de Bade, 20 mars 1764 ; le landgrave de Hesse à Voltaire, 6 février 1764; Voltaire à Dupont, 16 août 1765. — (4) Les voir, Œuvres de Voltaire, t. XL, pp. 499, 518, 521. — Voltaire en parle pour la première fois dans une ettre à d'Argental du 5 juillet 1762.

moignon, dictée au même Donat, avec une Requête au roi en son Conseil. Il y en a bientôt, grâce à l'intervention de l'abbé de Chauvelin, deux éditions à Paris, « qui effrayent et attendrissent (4). » Presque en même temps, Voltaire fait à Donat un Mémoire, à Pierre une Déclaration (2), qu'il lance à la suite des Pièces originales. Le Mémoire était particulièrement difficile i rédiger. Comment faire parler un protestant, et plaire à des juges catholiques? Voltaire espère avoir réussi, et il écrit au docteur Tronchin (3) : « Je crois avoir observé les nuances. Nous avons une viande plus crue pour les étrangers. Ce Mémoire est pour la France et est au bain-marie. »

Au mois d'août, il publie une Histoire d'une Anglaise, Elisabeth Canning, qu'il rapproche de celle de Jean Calas (4). Cette histoire, il la refait en tête de son Traité de la tolérance (5), achevé seulement l'année suivante, et déjà arrivé à Paris dans les premiers jours de décembre 1762 (6). C'est ce Traité qu'il hésite à répandre, dans la crainte de nuire à ses clients, et qu'il se contente d'abord , comme il le dit à Moultou, de confier à des amis discrets et à des protecteurs prudents. Quoique Choiseul lui ait écrit qu'il en était enchanté, ainsi que la duchesse de Grammont et madame de Pompadour, il ne lâche pas encore la bride à cet « ouvrage d'un bon prêtre , où il y a des endroits qui font frémir, et d'autres qui font pouffer de rire, » et il ne le laisse longtemps courir que dans le cercle des amis et des affidés (7).

Ouvrage dangereux, en effet, que ce Traité, mais aussi puissante machine de guerre. Voltaire y examine si la tolérance est de droit naturel et de droit humain, si elle a été connue des Grecs et des Romains, et il la trouve partout, fchez les Grecs, malgré leur hideux esclavage, chez les Romains, tyrans plus que maîtres du monde, chez les empereurs, qui n'ont versé que par

(1) A Damilaville, 18 juillet; à d'Argental, 4 août 1762; à Debrua, Lett. %néà\t n« X et XVI. — (2) Œuvre* de Voltaire, t. XL, pp. 523 et 638. — (3) Recueil de 1856. — (4) Œuvre$ de Voltaire, t. XL, p. 547. — (5) Œuvres de Voltaire, t XLI, p. 213;— voir aussi Comm. hi$t., Œuvre*, t. XLVIII, p. 368. — (6) A Dalembert, 8 décembre 1762. — (7) A Damilaville , 24 janvier 1763 et 16 mars 1764; à d'Argental, 9 novembre 1763.

tolérance le sang de millions de martyrs, et jusque chez ces Juife qu'il représente ailleurs comme le plus intolérant des peuples. Tissu d'erreurs historiques et de déclamations passionnées, sans rapport au procès des Galas ; mais d'autant plus propre à remuer la France et l'Europe, qui en ignoraient le premier mot! Désormais la question était déplacée; il n'y avait plus de procès réel qu'entre la tolérance et le fanatisme : la tolérance, représentée par la philosophie, dont le mot d'ordre était : « Absolvez Calas! » et le fanatisme, représenté par le parlement et les catholiques, qui disaient : « Après Galas, envoyez tous les huguenots à la mort ! »

A la suite de ses pamphlets, Voltaire (ait partir, malgré elle et toute tremblante, la veuve Calas pour Paris, où elle arrive dans les premiers jours de juin, recommandée chaudement aux d'Argental, à Dalembert, au chancelier et aux avocats (1).

Chaque parlement se regardant comme une classe d'un corps unique, Voltaire ne voulait pas appeler à un autre parlement de la sentence du parlement de Toulouse. Il désirait que l'affaire fût déférée au Grand-Conseil, où le roi, de concert avec les ministres, était censé rendre la justice en personne; où son neveu Mignot pouvait lui être d'un si puissant secours, et où, par ce Mignot et par quelques amis influents, il avait des intelligences.

11 fait parler à madame de Pompadour, d'abord par Tronchin, ensuite par le duc de la Vallière, et « intéresse son amourpropre à faire autant de bien que madame de Maintenon a fait de mal (2). » Au commencement de juillet, il fait écrire au comte de Saint-Florentin par la duchesse d'En ville, par Richelieu, par Villars; il écrit lui-même au premier commis du ministère; il emploie le crédit des Tronchin auprès d'un M. de Chaban, intendant des postes, en qui le ministre avait grande confiance; il fait attaquer le chancelier Lamoignon par deux côtés : par son ami Nicolal, premier président de la cour des Comptes, dont le fils, venu à Ferney, avait promis d'entrer dans l'affaire, et par son gendre d'Auriac , président au Grand-Conseil, qu'il a

(1) Ad'Argenttl, 11 juin 1762. — (2) A Debrus , à Cathala et à Mooltou ; Leltru inédite, n" VIII, XV, XIX, XXVI. XXVIII et XCI.

fait solliciter par sa parente, la visitandine Julie Fraisse, amie des Calas; enfin, il enrôle dans ses troupes les Ghazelles, les La Marche, tous ses amis, magistrats ou gens de cour (1).

Il obtient enfin, surtout par Choiseul, que l'affaire soit évoquée au Grand-Conseil. Il excite alors le zèle des avocats. « Ce procès, si étrange et si capital, écrit-il à Élie de Beaumont, le 11 juin 1762, peut vous faire un honneur infini ; et l'honneur, dans votre noble profession, amène tôt ou tard la fortune. » Il lui recommande encore de « soulever le corps des avocats en faveur de son roué ; » et, en effet, quinze avocats, sans rien savoir de l'affaire, signèrent le mémoire d'Élie de Beaumont (2). Élie de Beaumont lui-même n'en savait pas beaucoup plus long, car il n'avait rédigé son mémoire que sur les Pièces envoyées par Voltaire, Pièces écrites sous la dictée de Donat, qui n'était pas à Toulouse au moment de la catastrophe, ou sous la dictée de la veuve Calas et de son second fils Pierre, trop intéressés à se dire innocents pour être bien dignes de foi.

Voltaire comble d'éloges le mémoire d'Élie de Beaumont (3), qu'il corrige pourtant, et le mémoire de Mariette, avocat au Conseil. Il les adresse à madame de Pompadour, à Choiseul, à la duchesse de Grammont, au duc de La Vallière ; il les fait traduire en allemand, en anglais et en hollandais. Ces mémoires à la main, la veuve Calas, en grand deuil, se présente chez les grands et chez les publicistes, chez les juges, chez Quesnay, médecin de madame de Pompadour, et se trouve sur le passage du roi. Malheureusement, elle était peu éloquente, peu capable d'ébranler l'imagination (4). Voltaire loue bien quelque part « sa présence d'esprit, la force et les ressources de son intelligence; » mais ailleurs, et en plus d'un endroit, il l'appelle « une huguenote imbécile (5). »

(1) ADebrus, Lettres inédites, n-« III, VI, XV, XVI et LVII ;à La Marche (dans M. Foisset), 23 mars; à d'Argental, 8 et 14 juillet 1762. — (2) A d'Argenlal, 17 juillet 1762; à Debrus, Lettres inédites, n<> XXXII. — (3) A Élie de Beaumont, 22 septembre et 19 décembre 1762; à Damila ville, 30 janvier 1763; 20 février et 15 mars 1765; et Dict. philosopha art. Avocats, Œuvres de Voltaire, t XXVII p. 240. — (4) A Debrus, Lettres inédites, n" XVI, XXV, XXVIII, XXXV et XXXVI. — (5) A Élie de Beaumont, 11 juin; à d'Argeoce de Dirac, 21 août; à Dalembert, 28 novembre 1762.

Au dernier moment, il fait la revue de ses troupes et prend ses dernières dispositions. Trois ministres sont pour les Calas : le duc de Ghoiseul, le duc de Praslin, ministre des affaires étrangères, et le contrôleur général de Laverdy. Thiroux de Crosne, rapporteur de l'affaire au Grand-Conseil, est « un adepte, avec la prudence convenable, le temps n'étant pas encore venu de s'expliquer tout haut (1). » Voltaire écrit lettre sur lettre à ce rapporteur, à son beau-père la Mich^dière, à Daguesseau, etc., et il attend plein de confiance.

En effet, le l*r mars 1763, le bureau de cassation, au Conseil, déclare admissible la requête des Calas, rédigée par Mariette. Cette déclaration était rendue sur le rapport de Thiroux de Crosne, rapport rédigé sans connaissance des pièces de Toulouse, sur les mémoires de Voltaire, sous la dictée, en quelque sorte, et avec la collaboration d'Élie de Beaumont (2). Le 7 mars, le Conseil, présidé par le chancelier, les deux semestres réunis (3), tous les ministres votants, admet la requête à l'unanimité, et ordonne la révision du procès de Toulouse. Dès lors, les partisans des Calas prennent le haut du pavé, parlent fort, tiennent des conciliabules chez d'Argental, où les Calas sont admis (4), publient de nouveaux mémoires, tandis que les Toulousains se taisent et se cachent. Au bout de quinze mois, le 4 juin 1764, le roi, en son Conseil privé, casse pour vices de formes les sentences des capitouls et du parlement de Toulouse. Évoquée par le roi, l'affaire est soumise aux maîtres des requêtes de l'Hôtel-au-Souverain. Enfin, le 9 mars 1765, troisième anniversaire de la sentence toulousaine, après cinq séances de quatre heures chacune, et une sixième de huit heures, prolongée à dessein pour arriver à une ridicule coïncidence (5), quarante maîtres des requêtes acquittent à l'unanimité les pré- Ci) A Moultou (Lettres inédites), 26 février; à Darailaville, 15 mars 17ù3. — (2) A Debras, Lettres inédites, n" LXI et LX1I. — (3) Il y avait là plusieurs abbés et trois évoques.— (4) A d'Argental, 24 juin 1764, et Lettres inédites, n* XXX. —(5) Rien, dit Grimm , ne m'a fait tant de peine que cette puérilité solennelle dans une cause de cette espèce; elle m'a fait éprouver une horreur dont il serait difficile de rendre compte ; il me semble voir des enfants qui jouent avec des poignards et les instruments du bourreau (Corresp. litt., 25 mars 1765; t IV. p. 380).

venus, réhabilitent solennellement la mémoire de Jean Calas, et ordonnent au parlement de Toulouse, — qui n'a jamais obéi, — de biffer sur [ses registres la sentence capitale, et de transcrire en marge l'acte de réhabilitation.

Voltaire aurait bien voulu obtenir la poursuite des juges toulousains, et les foire condamner à des dommages-intérêts; mais, à la longue, il y renonça. Le roi suppléa à ce qu'on leur eût extorqué en accordant à la famille Galas une somme de trente-six mille livres. En y joignant le montant des souscriptions et le produit d'une estampe de Garmontelle, représentant la lecture faite aux Calas de l'acte de réhabilitation, estampe que Voltaire recommanda, en France et à l'étranger, presque à l'égal de ses montres (1), la famille, quoi qu'on en ait dit, dut se trouver assez à l'aise.

Voltaire souscrivit lui-même à l'estampe de Garmontelle , la mit au chevet de son lit, et baisa, à travers la glace, madame Calas et ses deux filles (2). Contribua-t-il autrement que par cette souscription aux frais du procès et aux premiers besoins des Galas ? Il a fait grand bruit; comme toujours, de ses libéralités en leur faveur, et les amis l'en ont cru sur parole ; mais il serait bien possible que l'argent qu'il fait sonner dans sa correspondance fût sorti de la bourse d'autrui plus que de la sienne. « Je fais peu de chose, écrivait-il à Debrus (3)... le mariage de mademoiselle Corneille (pour lequel il ne tira pas un sou de sa poche!) et d'autres affaires m'ont épuisé. » Son excuse ordinaire pour ne rien donner I En cette circonstance, il se lit surtout frère quêteur.

Que prouve l'acte du 9 mars 1765?

Quand il s'agit du supplice de Calas, on parle d'intolérance, d'opinion ameutée. Voyons, de bonne foi, qu'est-ce donc, contre Calas, que la coalition de quelques capitouls et de quelques pénitents blancs, en comparaison de la coalition, en faveur de sa mémoire, de tous les philosophes, mâles et femelles, de tous les courtisans et de toutes les courtisanes, de tous les princes et

(1) A Damfla ville, 4 novembre 1765. — (2) A Damilaville, 12 mai 1766. — (3) Lettres inédites, n<» LXXXIII.

grands seigneurs, enrégimentés par un capitaine comme Voltaire ? Et si une coalition fanatique prouve contre la sentence de condamnation de Toulouse, que ne prouvera pas une coalition, autrement fanatique et puissante, contre la sentence de réhabilitation de Versailles et de Paris? D'un côté, la seule ville de Toulouse; de l'autre, toute' la France, toute l'Europe! Est-ce que l'état de l'opinion, tel que l'avaient fait les capitouls et les pénitents blancs, était plus défavorable à la découverte de la vérité, que l'état de l'opinion tel que le firent Voltaire et les philosophes? À-t-on examiné avec plus de soin, plus d'impartialité et de liberté, à Paris qu'à Toulouse? Pourquoi Galas a-til été condamné à Toulouse? Parce qu'il était protestant, dit-on, et non parce qu'il était coupable. Et n'est-ce pas aussi parce qu'il était protestant, plutôt qu'à raison de sa problématique innocence, que sa mémoire a été réhabilitée à Paris? Si Galas eût été catholique et condamné par un tribunal protestant, Voltaire eût-il également embrassé sa cause? Pendant l'affaire, un catholique ayant été condamné pour parricide par le parlement de Toulouse, on s'adressa au grand redresseur de torts, qui répondit : c Gardons-nous de présenter aux juges. . . l'idée... que le parlement est aussi sévère envers les catholiques qu'envers les réformés (1)! » C'est la haine du catholicisme, le vrai infâme, qui perce dans toute sa correspondance au sujet des Galas. Il est « honteux d'être catholique, » il veut « se décatholiciser , » et bien plus décatholiciser le monde; car il lui c paraît difficile d'avertir que les fruits d'un arbre sont mortels, sans faire sentir aux esprits exercés que l'arbre est d'une bien mauvaise nature (2). »

D'ailleurs, ne sont-ce pas des protestants qui l'ont mis en campagne? Et dans ces protestants, ministres ou autres, dans Moultou, par exemple, que voyait-il? sinon, comme il l'écrivait à ce Moultou, « son cher philosophe, » des partisans ou des complices, sans le savoir, de la philosophie? Le protestantisme le gênait peu dans sa guerre contre Yinfdme, et nous ne nous

(J) A Debrus, Lettres inédites, n» XXIII. — (2) A Moultou, Lettres médites, n°» UII et XCV.

souvenons pas qu'il ait jamais poussé contre le protestantisme un de ces cris de fureur qu'il prodiguait aux catholiques et même aux jansénistes, s'obstinant à rester dans le catholicisme malgré l'Église, exagérant le surnaturel, et bien éloignés, par conséquent, de passer au théisme, seule religion de Voltaire et de tous ceux qui ne veulent pas de religion. Galas catholique, Voltaire eût laissé son cadavre sur la roue, et sa mémoire sous le coup d'une sentence infamante. Les victimes catholiques ne manquaient pas alors ; les rois et les ministres de la philosophie ne laissaient guère vaquer les prisons ni chômer les bourreaux : eh bien, que faisait Voltaire ? Nous l'avons vu : il adulait, sinon les bourreaux, au moins ceux qui les mettaient en besogne, et il vilipendait, il ridiculisait les victimes. Le procès Calas n'a été pour lui qu'un incident de la guerre dont le mot d'ordre était : a Écrasons l'infâme! »

Il l'a dit, du reste, et répété. Il se flattait que « cette affaire des Galas ferait un bien infini à la raison humaine, et autant de mal à Y infâme ; c'était un grand jour pour la philosophie (1). »

D est à remarquer qu'à aucune époque, en nul endroit de la correspondance de Voltaire, l'horrible cri ne retentit plus répété, ni plus haineux, que dans le cours et à l'occasion du procès des Calas. Pas une lettre à son grand agent Damilaville qui ne se termine par l'invitation satanique « d'écraser l'infâme, de l'écraser le matin, de l'écraser le soir, de l'écraser jusqu'au dernier soupir (2). »

Voilà donc, dans l'affaire Galas, \e grand mobile de l'apôtre de la tolérance : la haine intolérante et frénétique du catholicisme. Un mobile secondaire, c'était la haine des parlements, dont il avait à se venger : « J'avoue, écrivait-il, que cette aventure ne contribue pas à me faire aimer les parlements (3). » Cette double haine lui tenait lieu de conviction. Car, au fond, que pensait-il des Calas et de leurs premiers juges? Qui le démê-

(1) A Damilaville, Ci et 15 mars 4763.— (2) A Damilaville, 17 mars 1765 (Recueil de 1856). Voir aussi, même jour, la lettre où il dit à d' Arpentai que « la philosophie toute seule a remporté cette victoire, » en attendant qu'elle écrase « toutes les têtes de l'hydre du fanatisme.» — (3) A d' Argent*], 25 février 1763.

lera à travers toutes ses contradictions? Tantôt il trouve les juges toulousains sans excuse, dignes de la roue où ils ont fait mourir Galas; tantôt il reconnaît leur bonne foi, et avoue qu'ils ont jugé suivant les lois et les apparences (1).

La haine, nous ne découvrons que cela de sérieux dans la conduite et dans le cœur de Voltaire. Tout le reste, vanité et comédie ! Dans son besoin de se bien entretenir avec la France, il sentait que quelques pamphlets, quelques petits vers, quelques tragédies même ne suffisaient plus. Tout cela ne frappait plus l'attention de Paris. C'était toujours la môme chose, et ces coups répétés s'affaiblissaient par cette répétition môme autant que par l'âge. Puis, l'éloignement ressemble à la mort et produit souvent l'oubli. Malgré la secte qui entretenait Paris du philosophe, le philosophe risquait de vivre aussi loin de la pensée que des murs de Paris, sans quelque action d'éclat qui ramenât sur lui l'attention : hier, mademoiselle Corneille; aujourd'hui, Calas; demain, Sirven.

Enfin, c'était une comédie en action à jouer, concurremment avec ses pièces en vers, ou môme pour se délasser de ces dernières. Cette tragédie des Calas lui faisait oublier jusqu'aux siennes (2). Oui, tragédie comme une autre à jouer! Aussi, de Calas disait-il « mes roués, » comme il disait « mes chevaliers » à propos de Tancrède, et il donna même ce nom de roués à son Triumvirat (3), confondant ainsi les deux tragédies. Il ne présenta jamais l'affaire Calas que comme la pièce la plus intéressante, qu'il priait tous ses amis de faire réussir (4). La révision du procès est-elle ordonnée, il écrit : «J'attends des nouvelles de la seconde représentation de M. de Crosne (nommé encore rapporteur), qu'on dit fort bonne (5). » En recevant l'acte de réhabilitation, il verse de « ces larmes d'attendrissement et de joie que mademoiselle Clairon faisait répandre (6) ; » et, le 20 mars, il écrit

(1) A Damlla ville et à d'Argeotal, 21 juin 1762 ; à Qathala et à Audebert, Lettres inédites, n°* III et XVII; à Audra, 4 septembre 1769; à madame du Defland, 25 janvier 1775. — (2) A d'Argental, 5 juillet 1762. — (3) A d' Argental, 30 juillet 1763. — (4)Ad'Argenlal, H et 17 juillet 1762. — (5) A Damlla ville, 5 mars 1763. — (6) A Marmontel, 17 mars 1765.

à Cideviile : « Vous étiez donc à Paris, quand le dernier acte de la tragédie des Galas a uni si heureusement. La pièce est dans les règles ; c'est, à mon gré, le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre... On Ta donner pour petite pièce la Destruction

des Jésuites. »

Vieil histrion I Et il disait plus tard à madame Suard, qui en fut tout attendrie, la naïve personne : « Ah! madame, pendant onze ans, j'ai été sans cesse occupé de cette malheureuse famille et de celle des Sirven ; et, pendant tout ce temps, je me suis reproché comme un crime tout sourire qui m'est échappé (1). > A en juger par tant de lazzis e). de pamphlets de ces années, a-t-il eu, le malheureux, des actes de contrition à faire!

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