SIRVEN
Et d'abord, le fait.
Le protestant Sirven, arpenteur-géomètre et feudiste à Castres, était père de trois filles. Au mois de mars 1760, la cadette, Elisabeth, ayant déclaré vouloir se convertir au catholicisme, fut placé par l'évoque aux Dames noires, et rendue, en octobre, & sa famille, pour cause de folie. Des bruits coururent sur les mauvais traitements qui lui auraient été infligés par les siens : réponse peut-être à une accusation semblable portée par ceuxci contre les sœurs. De part et d'autre, il n'y eut probablement que des précautions prises contre sa démence, et elle ne fut pas plus maltraitée dans la maison paternelle qu'au couvent. En juillet 1761, Sirven transféra son domicile à Saint-Alby pour l'exercice de sa profession. Dans la nuit du 15 décembre, Elisabeth disparut, et ne fut retrouvée, au fond d'un puits, que dans la nuit du 3 au 4 janvier 1762. C'était pendant le procès
(H Daos les Mélanges de Suard, t. II, p. 28. — (2) Voir Sirven , par le pasteur Camille Rabaud, in-12, 1868. — Le nom de l'auteur avertit aaseï en quel sent est rédigé cet opuscule.
des Galas. Des bruits de parricide étaient dans l'air. La justice informe. Par une prudence fort explicable et qui passe pour un aveu de culpabilité, la famille prend la fuite, se disperse et se réunit à Lausanne. Cependant les juges de Mazamet poursuivent la procédure. Un rapport de médecins conclut à l'assassinat. Dans la nuit du 5 au 6 janvier, le cadavre est enlevé de la maison commune, pour le soustraire, dit-on, à un examen encore plus concluant. Enfin l'avocat des Sirven est accusé d'avoir voulu corrompre les juges. Preuves insuffisantes, si elles avaient été bien discutées; mais, comme il arrive dans presque tout procès par contumace, les juges rendent une sentence de condamnation. La sentence est confirmée par le parlement de Toulouse, et Sirven est exécuté en effigie à Mazamet, le 11 septembre 1764.
C'est bien Moultou, cette fois, qui présenta les Sirven à Voltaire. Le défenseur des Calas les interrogea, et forma sa conviction sur leurs réponses et sur leur serment exigé qu'ils étaient innocents : il était convaincu d'avance. Toutefois, il lui fallut quelque courage pour recommencer. Non bis in idem, dit le proverbe. « La pièce n'était pas neuve (1), » puis elle n'était pas « dans les règles; » elle manquait d'éclat; elle manquait surtout de ce beau cinquième acte des Calas : « Il n'y avait eu malheureusement personne de roué (2). » Mais, comme « il est bon d'écraser deux fois le fanatisme, monstre qui lève toujours la tète, il mit dans la sienne de soulever encore l'Europe pour les Sirven. C'eût été un crime de perdre une occasion de rendre le fanatisme exécrable. Ce second exemple d'horreur devait achever de décréditer la superstition (3). »
Il se mit aussitôt à ramasser des pièces, qu'il fit passer à Élie de Beaumont (4). Mais, ne voulant pas mener de front les Calas et les Sirven, qui pouvaient s'embarrasser et se nuire, il attendit que la première affaire fût en bon train avant de lancer la seconde. Il retarda la publication des Lettres toulousaines de Court de Gébelin, qui avait joint inopportunément Sirven t
(1) A d'Argent»], 10 décembre 1766. — (2) A madame de Flor1an,7 novembre 1765. —(3) A d'Argental, 4 février et 13 septembre 1766. — (4) A AudCbert, 12 ato 1763.
Galas, et recommanda expressément aux trois avocats des Calas de ne pas dire un mot de l'affaire Sirven (1).
Il entra en scène par une lettre du 1" mars 1765, à Damilaville, que celui-ci fit imprimer et courir, où était racontée l'aventure des Sirven, leur arrivée à Ferney, et l'intervention du patron de la tolérance. H avait écrit aussitôt au premier président du parlement de Toulouse, et fait présenter un placet au vice-chancelier Maupeou.
Gomme il l'avait annoncé, il fit à l'Europe entière un appel auquel répondirent naturellement tous les protestants de France et de Suisse, et tous les princes inféodés à Ferney. Le 13 juin 1766, il demanda à Grimm les noms et les adresses des personnes d'Allemagne qui avaient exercé leur générosité envers Calas, pour les solliciter encore en faveur de Sirven. En effet, il écrivit ou fit écrire au landgrave de Hesse-Cassel (2), à la margrave de Baden, à la duchesse de Saxe-Gotha, à la princesse de Nassau, à la princesse de Darmstadt (3); et surtout aux rois de Danemark (4), de Pologne (5) et de Prusse (6), et à l'impératrice Catherine (7). « J'ai brelan de rois quatrième, s'écria-t-il alors; mais il faut que je gagne la partie (8). »
Il fit encore accepter la cause des Sirven à Élie de Beaumont, son « prophète, » son « véritable Élie, » quand il ne l'appelait pas Cicéron ou Démosthène. Cette nouvelle affaire était digne de lui, précisément parce qu'elle était plus difficile à traiter que celle des Calas. Elle était plus difficile parce que les Sirven étaient fugitifs et contumaces, qu'ils devaient se représenter en justice, et qu'enfin, condamnés par un juge subalterne, la loi voulait qu'ils en appelassent au parlement de Toulouse (9).
Or, Voltaire redoutait le parlement de Toulouse, dont le Conseil du roi était en train de casser l'arrêt contre les Calas, et il aurait encore préféré le Conseil ; mais il n'osait espérer que,
(1) A Debrus et à Moultou, Lettres inédites , n°« IX, XXVI et LIV. — (2) Au landgrave, 21 jota 1766. — (3) A Élie de Beaumont, 20 mars 1767. — (4) A Christian et à Bernstorff, 4 février 1767.— (5) A madame Geoffrin, 5 juillet 1766; au roi de Pologne, 3 février 1767. — (6) A DamilaviUe, 25 juillet i Frédéric à Voltaire, juillet 1766. — (7) Catherine à Voltaire, 29 juin et 9 juillet 1766. — (8) A Bamilaville, 9 février 1767. — (9) A DamilaviUe, 8 mare 1765.
deux fois en si peu de temps, on fit à ce Parlement l'affront d'arracher les gens à sa juridiction.
Néanmoins, pour obtenir une nouvelle évocation au Conseil, il met en mouvement toute son armée parisienne, les d'Argental, les Choiseul, la duchesse d'En ville, qui, presque chaque matin, reçoivent le mot d'ordre. Il flatte, il enflamme Élie de Bea limon t; il lui cherche des documents (1); il n'épargne ni prières, ni démarches, ni stratagèmes pour lui procurer l'arrêt du parlement de Toulouse confirmant la sentence de Mazamet (2).
Malgré tant de louanges, de recommandations et d'instances, Élie de Beaumont, pendant dix-huit mois, néglige, pour d'autres affaires, le Mémoire qui devait être présenté à l'appui de la requête; et, d'ailleurs, — nouvelle inquiétude, — ce Mémoire, plein de la déclamation du barreau, répondra-t-il aux besoins de la cause? Et pourtant, il le faut plus fort que celui des Calas; il faut réparer à force d'éloquence ce qui manque à la catastrophe (3).
En attendant, Voltaire presse; il dicte la marche à suivre; il n'espère pas qu'on obtienne un arrêt d'attribution, mais on obtiendra du moins, « un arrêt d'approbation au tribunal du public (4). » Faire l'opinion, faire du bruit, que voulait-il autre chose?
Bientôt il reçoit une esquisse du Mémoire, et il adresse à l'avocat des louanges dont l'exagération fait soupçonner la sincérité. Il demande à envoyer le factura, « cet effort du génie, aux puissances du Nord ; il a l'ambition de vouloir être la première trompette de la renommée d'Élie à Berlin, à Pétersbourg et à Moscou; il répond de lui donner des ailes pour le faire voler dans l'Europe (5). » Enthousiasme factice pour une œuvre médiocre et boursoufflée, qu'il chargera de ses corrections, et qu'il finit par critiquer !
(1) A Damilaville, 23 mars et 22 avril; à Élie de Beanmont , 22 avril 4765. — (2) A Berma, 15 mai; à Damilaville , 28 mai; à d'Argeoce de Dirao, 22 juin et 16 juillet; à d'Argental, juillet 1765. — (3) A d'Argental, 8 octobre ; à madame de Fiorian, 7 novembre 1765. — (4) A Damilaville, 2i janvier 1766. —(5) A Élie de Beaumont, !•' février; à d'Argental, 4 et 10 ; à Damilaville, 12 février 1766.
Nouvelles lenteurs de l'avocat; puis, perplexités pour le choix du rapporteur au Conseil. Par Ghoiseul et la duchesse d'Enville, il obtient la nomination de Chardon, « connu pour sa tolérance (1); » et il se met en relation personnelle avec le rapporteur (2).
Cependant, pour chauffer l'opinion et la tenir en haleine, il lance un Avis au publie sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven (3), où, à travers les déclamations ordinaires sur la tolérance et le fanatisme, il raconte l'affaire à sa façon (4) et refait le factum d'Élie, « pour servir d'instruction aux étrangers qui n'ont pu lire encore ce factum éloquent. » Mais, s'il réussit à l'étranger (5), il ne fait qu'irriter en France.
Les lenteurs de l'avocat le désolent et le désespèrent (6). Cet avocat des protestants était alors occupé à réclamer en sa faveur les lois contre les protestants, pour rentrer en possession d'une terre aliénée par la famille de sa femme huguenote. Au commencement, Voltaire craignait que cette odieuse inconséquence fit tort aux Sirven (7); mais, inconséquent lui-même dans son intérêt, pendant qu'il blâme derrière, il complimente en face, et « il espère bien que Cicéron gagnera son procès pro domo sua. » Et, le procès gagné, il écrit à Cicéron : « J'apprends la justice qu'on a rendue <i celui qui éclaire la justice et qui la fait rendre. Je partage ce triomphe avec tous les honnêtes gens de Paris. Je m'intéresse autant qu'eux au rétablissement de madame de Beau m ont (8). »
Des lenteurs d'Élie, du refus des avocats de signer le Mémoire, Voltaire prend son parti de tout : « il a trouvé le public, le premier des juges; et les suffrages de l'Europe lui suffisent (9). » L'effort du génie, enfin achevé, achève de le décourager : la
(1) A la duchesse d'Enville, 31 août; à ËUe de Beaumoot, 15 septembre 1766.
— (2) A Chardon, 19 novembre et 20 décembre 1766. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 385. — (4) Il a raconté plusieurs fois cette histoire, notamment, Dict. phU., au mot Criminel ; Œuvres, t. XXVIII, p. 244. — (5) Frédéric à Voltaire. 16 janvier 1767. —(6) A Damllaville, 17 décembre 1766. — (7) A Damilavffle, 19 septembre, 1" octobre 1766 et 4 juin 1767; à d'Argental, 8 octobre 1766.
— (8) A Élie de Beaumoot, 9 février, 13 avril et 28 octobre 1767. — (9) A Damilaville, 19 décembre 1766.
contexture en est peu solide, et la broderie déclamatoire (1). L'opinion, seul tribunal dont il relève, ne va-t-elle pas tourner? Vite donc il se remet en campagne, et conjure Chardon, qui a trouvé aussi le Mémoire bien faible, d'y suppléer, « l'éloquence du rapporteur faisant bien plus que celle de l'avocat (2). » Il suscite d'autres avocats, Cassen, Target, Damilaville, qui publient d'autres Mémoires, et il publie lui-même le sien sous forme d'une longue lettre à Élie de Beaumont, « ostensible et imprimable (3). »
Sirven part alors pour Paris; mais le procureur général de Toulouse y arrive en même temps, et réclame les prérogatives de son corps, auquel revient le droit de juger l'affaire (4). Suivant le droit, le Conseil, au grand regret de Voltaire, renvoie Sirven à ses premiers juges (5).
Sirven n'avait plus qu'à se présenter devant le tribunal de Mazamet; et, de là, faute d'équité, à faire appel au parlement de Toulouse. Il risquait d'être « pendu ou roué (6), » ce qui eût fourni à Voltaire son cinquième acte ; mais, comme Sirven n'y tenait pas, Voltaire consentit à se priver de ce beau dénouement , et il travailla à modifier en sa faveur l'opinion dans le Midi. Il se fit aider de l'abbé Audra (7), chanoine et professeur d'histoire à Toulouse, de l'avocat Sudre, du marquis de Belestat, du cardinal de Bernis, et du prince de Beauvau, gouverneur du Languedoc, qui, gagné par Saint-Lambert, devait recommander l'affaire au procureur général (8). En un an, il y eut un tel revirement d'opinion, que Voltaire put écrire à d'Argental : « On me mande que le parlement de Toulouse est devenu une académie de philosophes. »
(1) A Damilaville, 30 janvier 1767. —(2) A Chardon, 2 février 1767. -(3) A Élie de Beaumont, 20 mars; à Damilaville, 27 mars 1767. — (4) A Damilaville, 12 juin et 4 juillet 1767. — (5) A Damilaville, 8; à d'Argental, 19 février 1768. — (6) A Chardon, 24 février 1768. — (7) Cet Audra, parent et ami d'un autre mauvais prêtre, l'abbé Morellet, se servait, pour enseigner l'histoire, de YB$sai sur Ut mœurs , dont il fit un abrégé à l'usage des collèges. L'archevêque et le Parlement réclamèrent, et Audra mourut à la peine, en 1770, déshonoré par les larmes de Voltaire et de Dalembert (à Dalemhert, 3 mars et 23 novembre; Dalembert à Voltaire, 21 décembre 1770). — (8) A Audra, 3 janvier; à Sudre, 6 février; à Belestat, 5 janvier; à Saint-Lambert, 4 avril 1769.
Sirven pouvait donc sortir de sa retraite et se constituer prisonnier. Mis seulement hors d'instance par le tribunal de Mazamet, il interjette appel au parlement de Toulouse pour se faire relaxer de l'accusation, et payer par ses adversaires vingt mille francs de dommages et intérêts. Voltaire, qui l'avait accompagné de ses vœux et de ses recommandations à Mazamet (1), ne lui fit pas défaut à Toulouse. Il le recommanda à Audra, flatta l'avocat qu'il s'était choisi, Cicéron-Làcroix (2), et attendit en patience le dénouement d'une affaire qui avait « tant traîné, qu'elle ne ferait nulle sensation dans le monde, lorsqu'elle serait sur le bureau. Personne, ajoutait-il, ne se souciera que Sirven, replongé dans son obscurité, ait un hors de cour ou un arrêt plus agréable. Le voilà maître de son bien ; il exerce son ancienne profession. Ses filles sont un peu folles ; ainsi l'était la noyée. Sa famille a été bien secourue; il doit être content. S'il obtient l'arrêt qu'il désire, tant mieux; sinon, je lui conseille de vivre en paix (3). »
Malgré tant d'indifférence après tant de chaleur, il consent, lorsqu'il apprend la sentence de réhabilitation du 25 novembre mi, à s'écrier : «Vive désormais le parlement de Toulouse 1 » Le premier président, en lui transmettant lui-même la nouvelle, avait pourtant écrit « qu'il lui était démontré que tous les Galas étaient coupables aussi bien que Lavaysse, et qu'ils n'avaient été épargnés que par considération pour Lavaysse le père qui était ami de la plupart de Messieurs (4). » Mais qu'importait à Voltaire ? La tragédie des Galas était finie, et n'y avaitil pas bien joué son rôlet?
(!) A Sudre, 4 avril; à Audra, 4 septembre 1769. — (2) A Audra, 30 novembre ; à Lacroix, 10 décembre 1769.— (3) A Audra, 2 juio 1770 (Recueil de 1856). — (4) A d'Argeotal, 7 décembre 1771 (Recueil de 1856).