LE SIÈCLE DE LOUIS XIV
Chose étonnante, au milieu de tous ces déboires, de ces souffrances de toute sorte, de toutes ces tracasseries absorbantes pour tout autre, Voltaire travaillait toujours, et l'étude lui était une diversion, une consolation et un remède. Il venait de prendre à son service le florentin Gollini, qui, arrivé un peu avant lui à Berlin, à la recherche de la fortune littéraire, désirait s'attacher au grand homme, et qui va nous être un témoin si précieux. Avant Gollini, Voltaire avait pour secrétaire Tinois, qu'il avait pris à Reims en 1750, séduit par quelques vers sur sa tragédie de Rome sauvée, et, arrivé en Prusse , il lui avait adjoint le jeune Francheville , de Berlin, fils d'un conseiller aulique. Or, il venait de chasser Tinois, qui avait vendu quelques manuscrits à des libraires, et livré la PuceUe au prince Henri (1), et il le remplaça par Collini, qui vint le rejoindre à Potsdam le 10 avril 1752. A Potsdam, l'appartement de Voltaire était au rez-de-chaussée ; une grande pièce, partagée en deux par une cloison, servait de logement à Gollini et à Francheville. Voltaire dînait avec eux, servi des cuisines de la cour; et le soir, quand il n'était pas banni de la présence royale, il soupait avec Frédéric. Dans les moments de faveur, il était du voyage de Sans-Souci, où il passait quelques jours, laissant à Potsdam ses secrétaires ; mais ceux-ci devaient, chaque matin, se rendre auprès de lui, pour prendre de la besogne, car le maître ne leur voulait pas laisser plus de chômage qu'il ne s'en accordait à lui-même (2).
(1) A madame Denis, 3 janvier 1752.— (2) Collini/Afon séjour auprès de Voltaire, pp. 26-34.
De cette vie de travail sortirent quantité d'ouvrages en prose ou en vers, les uns de circonstance, les autres d'un intérêt plus durable ; ceux-ci commencés ailleurs et finis à Potsdam, ceuxlà conçus et éclos à l'instant môme, ou simplement ébauchés.
Nous avons parlé de tous les ouvrages en vers, moins la Pucelle, qui était toujours l'intermède impur de poèmes d'une autre sorte; moins le poème de la Religion naturelle (1), entrepris dans le goût du roi et pour ressaisir ses bonnes grâces. Mais Frédéric, qui, en fait de religion, ne voulait pas plus de la naturelle que de la révélée, ne le trouva pas assez impie; il accusa l'auteur d'avoir sacrifié au préjugé du remords, et Voltaire dut s'excuser « de n'avoir enfoncé le poignard qu'avec respect, tout en traitant les sottises humaines comme elles le méritent. » Et il ajoutait : « Le véritable but de cet ouvrage est la tolérance, et votre exemple à suivre. La Religion naturelle est le prétexte. » Et il promettait de le retravailler, pour le mieux mettre « selon les vues » du maître (2).
L'objet du poème, tel que nous l'avons, est une morale universelle et indépendante, non-seulement de toute religion, mais de toute idée particulière sur Dieu, c'est-à-dire de Dieu même:
Soyez juste, il suffit; le reste est arbitraire.
Mais qu'est-ce que le juste ? Quelle en est l'origine, la nature, la loi, la sanction? La jolie loi naturelle qui se suivait à Potsdam, où l'on vivait contre nature! Et où aboutit cet affranchissement de tout dogme ? La tolérance ou la liberté est le but de l'ouvrage, a dit Voltaire ; et il conclut à la suppression de toute puissance spirituelle indépendante de la puissance civile, à la remise de tous les intérêts religieux entre les mains de l'État ; au régime turc, en un mot, auquel conclut toujours l'impiété, au régime du sabre :
Qui conduit des soldats peut gouverner des prêtres !
Sous ce régime seul règne la paix, comme à Potsdam, où Fré-
(!) Œuvres, t. XII, p. H3. — (2) A Frédéric, 5 septembre 1752.
déric, dit Voltaire, avait réussi à faire vivre dans une paix constante les enfants de Luther et ceux de Calvin, le Romain et le Grec, le quiétiste et le quaker, tous, sans dispute, d'accord pour le bénir! Or, en ce temps, Potsdam était un enfer, où tout le monde, sans distinction de secte et de croyance, était à couteaux tirés ! Philosophiquement, la Religion naturelle est donc détestable ; poétiquement, cela ne vaut absolument rien ; historiquement, c'est grotesque! Aussi, bientôt, Voltaire fut- il fort embarrassé de sa dédicace à Frédéric,
Son patron, son disciple et son persécuteur ;
et il se hâta d'en changer l'étiquette pour y mettre le nom de la duchesse de Saxe-Gotha (1).
De cette année 1752 date encore le commencement du Dictionnaire philosophique, dont le plan fut conçu à Potsdam , en septembre, à un souper, où on s'était amusé de cette idée, convertie aussitôt en projet sérieux. Tous les gens de lettres de la cour, et Frédéric lui-même, y devaient travailler de concert et s'en distribuer les articles ; mais personne ne se pressa, fors Voltaire, qui, toujours vif et ardent, s'y mit dès le lendemain (2). Ce livre, qui n'a paru sous une forme restreinte qu'en 1764, s'est grossi successivement jusqu'aux proportions énormes des modernes éditions : c'est l'encyclopédie de Voltaire, comme la la Babel de Diderot est l'encyclopédie du siècle.
A ces années appartiennent aussi quelques opuscules en prose, composés à la requête ou pour la défense des compagnons de Voltaire à Berlin. Pour Formey,qui cumulait les fonctions de pasteur et de secrétaire perpétuel de l'Académie, Voltaire rédigea ses mémoires sur Ninon de Lenclos (3), dont il écrivait, le 29 mai 1751, à d'Argental : « Il y a ici un ministre
(1) A la duchesse de Saxe-Gotha, 22 et 2i mare, et 26 avril 1756 (Recueil de 1860\ — A la date de ces lettres , la margrave de Baireuth répandait, et l'on réimprimait à Paris le poëme dans sa première forme, tel qu'il avait été dédié au roi de Prune. On l'imprima aussi dédié « à une princesse , » et le plaisant de l'affaire, c'est qu'on crut que cette princesse était la sœur de Frédéric. Voltaire et la duchesse laissèrent dire. — (2) Voir, sur les premiers articles, sa correspondance du temps avec Frédéric; et Collini, p. 32. — (3) Œuvres, t. XXXIX, pp. 385 et 401.
du saint Évangile qui m'a demandé des anecdotes sur cette célèbre fille ; je lui en ai envoyé d'un peu ordurières, pour apprivoiser les huguenots. »
Pour l'abbé de Prades, il composa le Tombeau de la Sorbonne (l),qui est bien de lui, malgré toutes ses dénégations et celles de son secrétaire Gollini (2). Lié avec les encyclopédistes et encyclopédiste lui-même, l'abbé de Prades avait soutenu en Sorbonnc, le 18 novembre 1751, une thèse à laquelle, dit-on, Diderot avait mis la main, et où s'était glissée, à travers des propositions matérialistes, une comparaison entre les miracles de Jésus-Christ et les guérisons d'Esculape. Signée et approuvée par quelques docteurs qui ne l'avaient pas lue, ou n'en avaient fait qu'une lecture trop légère, la thèse fut enfin dénoncée, puis condamnée par la Sorbonne elle-même et par le Parlement, par plusieurs évoques et par le pape Benoit XIV, et une lettre de cachet en bannit l'auteur de Paris. Beau sujet de moquerie pour Voltaire, qui ne manqua pas un si bon coup à lancer contre la Sorbonne, et qui, sur la recommandation de d'Alembert (3), hébergea l'exilé à Berlin, en attendant que Frédéric lui eût donné un bénéfice. L'abbé de Prades, toutefois, n'était pas aussi digne qu'on le pourrait croire des faveurs et des éloges dont le voulurent déshonorer le philosophe et le monarque impie. Il fit une Apologie, mauvaise défense, il est vrai, de sa thèse, mais démonstration manifeste qu'il n'était pas incrédule. Aussi, en 1754, il signa une rétractation, et rentra en grâce avec le pape, qui le fit rétablir dans ses droits universitaires (4).
De Prades succéda à La Métrie, qui venait de mourir, dans les fonctions de lecteur du roi. C'était encore un banni que ce La Métrie. Si le grossier matérialiste avait échappé au Parlement pour son Histoire naturelle de l'âme, le médecin sceptique succomba à la Faculté ameutée contre lui par son Machiavel en médecine, et se rendit à Berlin, refuge de tous les bannis du monde.
(1) Œuvres, t XXXIX, p. 530. — (2) Mon séjour auprh de Voltaire, p. 51.— (3) A madame Denis, 19 août 1752. — (4) Picot, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique fendant le xvin* siècle, 3* éditioo, 1854, t. III, p. 195.
Fou et athée en titre du roi, vrai pourceau d'Épicure, il n'inspirait aucune confiance au maître malade par sa science médicale, mais il amusait le prince impie et corrompu par sa morale effrontée et son athéisme impudent. L'auteur de Y Homme-Machine, audacieusement dédié, à la grande joie de Voltaire, au religieux Haller; l'auteur de Y Homme-Plante, qui aurait dû faire encore V Homme-Pourceau, ne manqua pas non plus sa Gn, et il creva, comme il avait vécu, en porc trop gorgé. Etant allé voir lord Tyrconnel (1) malade, il trouve la famille à table, s'y met, mange et boit plus que personne ; il en a déjà jusqu'au menton, lorsqu'on apporte un pâté truffé ; il l'ingurgite tout entier, est pris d'indigestion, et meurt le lendemain chez son malade qui Ta tué. Le roi demanda s'il avait passé par les formes, et, apprenant qu'il était mort en philosophe, il lui composa sur-le-champ une oraison funèbre, qu'il fit lire en son nom à l'Académie par son secrétaire Darget, ce qui indigna, même à Berlin (2).
Voilà ce qui s'appelait, à la cour de Frédéric, mourir en philosophe. On devait crever comme un chien pour plaire au maître, pour se faire une bonne place dans ses éloges et dans son souvenir. Un comte de Rothembourg étant mort presqu'en même temps que La Métrie, il fallut qu'un valet de chambre assurât bien le roi qu'il n'était point entré de prêtre chez son maître, et que ceux qui disaient le contraire étaient des calomniateurs qui voulaient faire tort à la mémoire du comté (3).
Autre banni, d'Argens, l'auteur des infâmes Lettres Juives, que Voltaire appelait pour cela son cher Isaac. Marié à une comédienne aussi laide que mauvaise, et incapable de gagner à aucun métier quoiqu'elle en fit plusieurs, le marquis d'Ar-
(1) Ministre de France — « Que dites-vous de la destinée qui envoie un Irlandais ministre de France à Berlin, et un Ecossais (Georges Keit, milord Maréchal, si connu par ses rapports avec Jean- Jacques), ministre de Berlin à Paria ? Cela a l'air d'une plaisanterie (à madame Denis, 24 août 1751) . » — (2) Il fit encore une pension de 600 livres à une fille de joie amenée de Paris par La Métrie, pendant que la femme et les enfants abandonnés du médecin athée mouraient de faim. Il est vrai que Frédéric laissait manquer sa propre femme du nécessaire (Mémoire* de Voltaire, Œworet, U XL, p. 88; lettre à Richelieu, du 27 janvier 1752, et correspondance, passim). — (3) A madame Denis, 18 janvier 1752.
gens, ruiné en France, mal payé comme chambellan à Berlin, ne trouvait une ressource à son indigence que dans les humiliations dont Frédéric se plaisait à l'abreuver (1). Et il restait là quand même; il y resta après Voltaire; il y resta après Darget, qui prétexta une maladie pour faire un tour à Paris, et ne revint plus ; après Algarotti, qui partit presque en même temps que Voltaire.
Cet Algarotti, ce Newtonien des dames, que Voltaire appelait le plus aimable infarinato d'Italie (2), n'était qu'un vagabond sans foi ni mœurs, que nous avons déjà rencontré partout, notamment à Cirey, où il fit plusieurs séjours en tiers avec Voltaire et Emilie.
Tels étaient, sous la présidence de Frédéric, les plus illustres Pères du concile de Berlin, qui s'était donné pour mission de réformer l'univers !
Cependant, Voltaire achevait de mettre ordre à ses affaires littéraires et à ses affaires d'argent, qui le retenaient encore en Prusse. Il venait de publier, dans les premiers mois de 1752, son Siècle de Louis XIV, auquel il travaillait depuis vingt ans. C'est par là qu'il voulait finir, écrivait-il, en septembre 1732, à son ami Formont ; mais il ne réserva pas ce travail pour sa vieillesse, et il s'y mit aussitôt, puisque, le 26 juin 1735, il pouvait écrire à Cideville : « Mon principal emploi à présent est ce Siècle de Louis XIV, dont je vous ai parlé il y a quelques années. C'est la sultane favorite; les autres études sont des passades. J'ai apporté avec moi ( à Cirey) beaucoup de matériaux, et j'ai déjà commencé l'édifice ; mais il ne sera achevé de longtemps ; c'est l'ouvrage de toute ma rie. »
Chaque année, désormais, sa correspondance portera trace de cette préoccupation (3); chaque année, il tiendra ses corres-
(1) Mémoires de Voltaire, Œuvres, t. XL, p. 92. —Quand d'Argens mourut, en 1771, Voltaire exprima i Frédéric (1er mars) sa douleur de la mort « d'un impie très-utile à la bonne cause , malgré son bavardage; » et il consola la comédienne (1er février) en loi suggérant des doutes sur l'immortalité de l'âme. —
(2) A Formey, 17 juin 1764, année de la mort d' Algarotti. — Voltaire en fit l'éloge dans la GaMette littéraire du 27 juin (Œuvres, t. XLI, p. 488). —
(3) Voir Conseils à un Journaliste, 1737 (Œuvres, i. XXXVII, p. 364).
pondants au courant des progrès de son travail, et il demandera à tous, à l'abbé d'Olivet^l'abbéDubos, à Berger, à Thieriot, à LévesquedeB igny,etc., desanecdotes littéraires etdes matériaux pour Pachever. En 1738, l'œuvre était déjà fort avancée ; le dessin du moins, le caractère propre, en étaient fort distincts dans son esprit, lorsqu'il écrivait : « Il y a quelques années que j'ai commencé une espèce d'histoire philosophique du siècle de Louis XIV ; tout ce qui peut paraître important à la postérité doit y trouver place ; tout ce qui n'a été important qu'en passant y sera omis. Les progrès des arts et de l'esprit humain tiendront dans cet ouvrage la place la plus honorable. Tout ce qui regarde la religion y sera traité sans controverse, et ce que le droit public a de plus intéressant pour la société s'y trouvera. Une loi utile y sera préférée à des villes prises et rendues, à des batailles qui n'ont décidé de rien. On verra dans tout l'ouvrage le caractère d'un homme qui liait plus de cas d'un ministre qui fait croître deux épis de blé là où la terre n'en portait qu'un, que d'un roi qui achète ou saccage une province (1). »
Mêmes idées dans une lettre du lendemain à l'abbé Dubos, et déjà indication précise du plan qu'a gardé l'ouvrage ; indication aussi des mémoires, tant imprimés que manuscrits, qu'il a consultés, sans préjudice de la tradition orale : a J'ai ce que j'ai entendu dire à de vieux courtisans, valets de grands seigneurs, et autres, et je rapporte les faits dans lesquels ils s'accordent. »
Vers la fin de 1739, pour t&ter le public, il lança comme ballon d'essai, dans un recueil de pièces, un Essai sur le siècle de Louis XIV, et, en 1748, il publia des Anecdotes sur Louis XIV {T)\ puis il en resta là. Jusqu'à la mort d'Emilie, qui n'aimait pas l'histoire et mettait sous clef son manuscrit, il ne paraît pas s'en être beaucoup occupé. C'est en Prusse qu'il y revint avec ardeur, poussé moins par l'amour de son œuvre, que par le désir de s'en faire un titre de recommandation à Versailles. L'année 1751 fut principalement consacrée à l'achèvement de l'édifice, à l'aide des matériaux insuffisants emportés à Berlin ou trouvés dans la bibliothèque du roi. Dès le commencement de cette
il) A Lévesqoe de Burigny, 29 octobre 1738. — (2) Œuvres, t. XXXIX, p. 3. II. 3
année* Voltaire est dans la prose du Siècle de Louis XIV jusqu'au cou, et ne fait plus de vers (1). Au mois d'août, grâce à un travail de bénédictin, l'édition était commencée et s'imprimait à Berlin ; car comment imprimer en France un ouvrage où l'auteur s'était constitué, de son autorité privée, juge des rois, des généraux, des parlements, de l'Église, des sectes qui la partagent ? Et pourtant Voltaire osait se flatter qu'il avait élevé à la gloire de Louis XIV un monument plus durable que toutes les adulations dont ce prince avait été accablé pendant sa vie : « On a fait beaucoup d'histoires de lui ; peut-être ne le trouverat-on véritablement grand que dans la mienne. »
Ainsi parlait l'auteur ; le plat et hideux courtisan ajoutait : c Je me flatte que si le roi avait le temps de lire cet ouvrage, il n'en serait pas mécontent. Je crois surtout que madame de Pompadour pourrait ne pas désapprouver la manière dont je parle de mesdames de La Vallière, de Hontespan et de Maintenon, dont tous les historiens ont parlé avec une grossièreté révoltante et avec des préjugés outrageants I » Quel rapprochement ! madame de Maintenon, même madame de Montespan et mademoiselle de La Vallière, et la fille de la Poisson ! Pourquoi pas madame Du Barry? 11 est vrai que la Du Barry aura son tour, et que tout cela était écrit à ce proxénète qu'on appelait le maréchal de Richelieu (2) !
Voltaire poursuivait avec plus de raison et de dignité apparente, mais avec le désir plus réel de faire bien venir à Paris le livre et l'auteur : « Malgré tous mes soins et malgré celui de plaire, la nature de l'ouvrage est telle, que, malgré mon zèle pour ma patrie, j'ai cru devoir imprimer cette histoire en pays étranger. Un historiographe de France ne vaudra jamais rien en France. J'ajouterai encore que peut-être les éloges que je donne à ma patrie acquerront plus de poids lorsque je serai loin d'elle; que ce qui passerait pour adulation, s'il était d'abord
(1) A Darget, 30 janvier ; à M*« Denis, 20 février 1751.— On voit le compte qu'il faut faire des indications de Voltaire loi* même sur ses propret ouvrages, lorsque, par exemple, il dit de son Siècle ; « Composé en 1745 et imprimé en 1750 (XIII* Fragment d'histoire générale; Œuvres, t. XLVII, p. 580). » — (2) Lettre du 31 août 1751.
imprimé à Paris, passera seulement pour vérité quand il sera dit ailleurs. »
Dès les derniers jours de 1751, Voltaire pouvait envoyer son livre à Hénault, en le priant de lui renvoyer des critiques, c'està-dire des louanges. Hénault hésita à répondre, craignant, d'un côté, de contredire l'irritable historien, et voulant, de l'autre, que l'ouvrage fût tel qu'il pût être admis en France et y ramener l'auteur, le plus bel esprit du siècle, disait-il, qui se perdrait en pays étranger. « C'est, disait-il encore, un fou que la jalousie en a banni... Tel qu'il est pourtant, il faudrait, s'il est possible, le mettre à portée d'y revenir, et cet ouvrage en pourrait être l'occasion (1). • C'est pourquoi Hénault se décida à envoyer ses remarques y dont il adressa une copie au comte d'Argenson. A ces remarques Voltaire répondit en donnant sa théorie historique : « Il fout une exposition, un nœud et un dénouement dans une histoire, comme dans une tragédie... Mon secret est de forcer le lecteur à se dire lui-môme : Philippe V sera-t-il roi ? Sera- t-il chassé d'Espagne? La Hollande sera-telle détruite ? Louis XIV succombera-t-il î En un mot, j'ai voulu émouvoir, même dans l'histoire. » H se défendait ensuite d'y avoir mis de l'esprit, qu'il laissait à Duclos, et surtout de l'impiété : « Peut-être j'ai mérité davantage le reproche d'être un philosophe libre; mais je ne crois pas qu'il me soit échappé un seul trait contre la religion (2). »
Quelques jours après, il avait envoyé à Paris son premier tome corrigé selon les vues de Hénault, et il se flattait qu'on ne s'opposerait pas à ce qu'on imprimât en France un ouvrage qui faisait l'éloge de la patrie et qui allait inonder l'Europe. Comme d'Argenson, qui, d'ailleurs, devait être content de « l'article de son père, » avait blâmé le parallèle entre Louis XIV et Guillaume, il envoyait un trait final, qu'il prétendait avoir été omis dans l'impression de Berlin, et qui donnait l'avantage au roi de France. En somme, il espérait bien qu'on ne le lapiderait pas avec les pierres d'un monument élevé à la gloire de sa patrie (3).
(1) Ao comte d'Argenson, 31 décembre 1751. — (2) A Hénault, 8 janvier 1752. — (3) A Hénault, 28 janvier 1752.
Du reste, il présentait l'édition de Berlin seulement comme un essai qui ne pouvait être conduit à sa perfection que par le concours des personnes instruites. « L'histoire du siècle de Louis XIV, disait-il, doit être en quelque façon l'ouvrage du public. » Aussi ne cessera-t-il de la corriger sur les indications qu'on lui fournira, et La Beaumelle lui-même ne lui sera pas inutile (1).
Le Siècle de Louis XIV est le meilleur des ouvrages historiques de Voltaire, parce que c'est le moins fait « pour son couvent. » C'est le meilleur et le plus durable de ses écrits en prose, parce que c'est celui qui tient le moins aux circonstances passagères et personnelles de sa vie mesquine et de sa polémique étroite ; parce que c'est une œuvre d'art, et non de passion ; parce que c'est le seul livre où il ait montré le sens de l'admiration, qui lui fait défaut ailleurs; parce qu'il est inspiré d'une grande idée, aussi neuve que patriotique. Cette idée est bien française : faire de la France le centre de l'Europe et des affaires humaines, les autres nations lui servant de satellites, et de Louis XIV le soleil de tout le système. Cette idée est originale et bien à lui. « Ce n'est pas seulement la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais (2). » C'est l'histoire des mœurs, plus que des batailles ; le tableau des caractères des révolutions, plus que des révolutions mêmes ; des grands faits et de l'esprit qui les a conduits, plus que des petits détails (3). Voilà une nouvelle manière d'entendre et d'écrire l'histoire, qui manquait même à l'antiquité, et que nul moderne n'avait pratiquée avant Voltaire.
Après avoir posé la France au centre de l'Europe, l'historien aborde la politique; il raconte la Fronde, cahos d'anarchie d'où Louis XIV tira son monde; suit la partie militaire, dans ses
(1) Voir deux Avertissements de 1752, pour nouvelle* éditions, Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, pp. 466 et 468. — (2) Siècle de Louis XIV. Introduction; Œuvres de YoUaire, t. XIX, p. 237.-3) Ibid., cbap. xî; ibid., p. 403.
causes et ses effets, dans ses grands combats, telle qu'il la faut aux lecteurs qui ne sont pas stratégistes ; puis, les anecdotes ou l'histoire de la cour; l'histoire prise par les petits côtés, sans diminuer en rien Louis XIV ; le tableau des lois, des finances, du gouvernement, des arts et des lettres ; enfin, les affaires religieuses.
Plan trop morcelé, a-t-on dit; ou plutôt, défaut absolu de plan. Sans doute, un vaste tableau, où toutes les parties seraient réunies au lieu d'être isolées, répondrait mieux à la loi d'unité, loi essentielle de l'art; mais la clarté et l'ordre ne sont pas des conditions moins nécessaires de tout ouvrage; et on ne voit pas bien comment il eût été possible autrement d'éviter l'obscurité et la confusion. Ce qui manque au livre, c'est un résumé synthétique, mais chaque lecteur peut se le faire à son gré.
Voltaire a pris toutes les précautions pour être vrai, il nous l'a dit; aussi a-t-il bien vu toute la partie extérieure du drame, la décoration et les acteurs ; mais l'âme du tout lui a échappé, foute de sens moral et de sens religieux. De là les faiblesses de l'auteur du Mondain pour le luxe, mortel à la longue aux civilisations les plus fortes, et en quoi il fait consister toute civilisation; les faiblesses du courtisan pour les maîtresses royales, dans le dessein de flatter madame de Pompadotir; de là l'impuissance de l'impie à s'élever à la taille des personnages religieux, d'un Bossuet qu'il marie, d'un Fénelon qu'il enrôle sous le drapeau du matérialisme, de tant d'autres qu'il rapetisse; de là son inintelligence de la religion, qui ne lui est qu'un accessoire embarrassant et odieux, tandis qu'elle était l'âme, le mouvement et la vie du xvii* siècle ; son inintelligence de ce qu'il y avait de grandeur dans les querelles religieuses, qu'il ne sait voir que par le côté ridicule qu'y joint toujours la misère humaine, et qu'il raconte d'un ton léger et sarcastique qui gâte jusqu'à son style; aussi, son livre, quelle que soit la beauté du reste, desinit in piscem, et, comme un grand fleuve qui se perd dans les sables, il va finir dans les steppes de l'Asie. Et, malgré tout, c'est, pour l'époque, un beau et grand livre, et bien qu'au-
jourd'hui nous ayons pénétré plus avant et plus loin dans le siècle de Louis XIV, rien de mieux encore pour en prendre une idée générale et s'en faire comme un panorama (1).