‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 61 sur 80 · LA BARRE · texte numérisé non relu

LA BARRE

Le 1er juillet 4166, Voltaire écrivait à Dalembert : « Êtes-vous homme à vous informer de ce jeune fou... et de son camarade, qu'on a si doucement condamnés à perdre le poing, la langue et la vie pour avoir imité Polyeucte et Néarque ? On me mande qu'ils ont dit... avoir été induits à l'acte de folie... par la lecture des livres des Encyclopédistes... T&chez d'approfondir un bruit si odieux et si dangereux. »

Il protesta contre la complicité de l'Encyclopédie : « Les philosophes ont tâché d'inspirer le plus profond respect pour les lois reçues. Ils ne sont que des précepteurs de morale, et on les accuse de corrompre la jeunesse (1) ! »

En 4765, quelques jeunes gens, dont les plus connus sont le chevalier de La Barçe et d'Étallonde de Morival, furent accusés, non sans vraisemblance, d'avoir brisé un crucifix sur un pont d'Abbeville, insulté une procession , vomi d'ignobles blasphèmes, chanté des chansons licencieuses, et enfin de s'être agenouillés devant de mauvais livres, dont était le Dictionnaire philosophique. D'Étallonde avait pris la fuite, et il n'encourut que la condamnation par contumace. Des autres accusés, le chevalier de La Barre fut seul condamné par le tribunal d'Àbbeville, dont le parlement de Paris confirma la sentence. Le 4" juillet 4766, La Barre expiait son crime. Il écouta la sentence, et se mit à rire. Jusqu'au dîner, il n'entretint son confesseur que de propos légers et plaisants. Après dîner, il

demanda du café, en disant: « Cela ne m'empêchera pas de dormir.» Au pied de l'échafaud, le prêtre ayant remarqué un peu d'altération sur son visage, en voulut profiter pour l'effrayer sur le passage redoutable de la vie à la mort. « Eh! laissez-moi

(l)a A DamilQville , 1» et 7 juillet; à Morellet , 7 juillet 1766.

donc, répondit-il ; dans un instant, j'en saurai autant et plus que vous sur cette matière. » Et à la vue de l'effigie pendue de son complice d'Étallonde : « Cet homme, dit-il, devrait être pendu pour son honneur; il s'est enfui comme un J.-F... » Et s'adressant au bourreau, le même qui venait d'exécuter si maladroitement le général Lally, et s'excusait sur ce que le général s'était mal tenu : « Eh bien, lui dit-il, comment faut-il que je me tienne ? Je vous avouerai que je ne suis pas au fait; c'est la première fois qu'on me coupe la tête. Placez-moi vous-même. — Suis-je bien?» Un coup de sabre lui répondit (4).

Voilà ce que Voltaire appelle une mort à la Socrate ! La Barre mourait comme il avait vécu, en franc drôle!

Quoiqu'il soit impossible d'éprouver pour lui, malgré sa jeunesse, la moindre sympathie, il fout reconnaître ici l'exagération de la peine, exagération venant moins de la disproportion entre la peine et le crime que de la contradiction, déjà remarquée, entre les lois et les mœurs. On accusait La Barre d'avoir récité Y Ode à Priape, dont l'auteur était pensionné du roi ! de s'être prosterné devant de mauvais livres, dont le ministère introduisait des ballots sous son couvert, et dont tant de magistrats et de gentilshommes faisaient leurs délices! Si, dans ces circonstances, Voltaire s'était borné à son Commentaire sur le livre des Délits et des Peines de Beccaria (2), ou à son Prix de la justice et de l'humanité (3), qu'on peut rattacher à cette affaire, il n'y aurait rien à dire ; on pourrait même le louer, avec des réserves sur certaines idées fausses et coupables, d'avoir contribué par là à faire disparaître de notre procédure la question, les monitoires, et quelques autres pratiques, inutiles, dangereuses ou cruelles. Mais c'était encore Y infâme qu'il poursuivait dans les juges d'Abbeville ; c'était sa vengeance personnelle.

(i) Mémoires de Favart, t III, pp. 3 et suiv. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 418. — Le livre de Beccaria , traduit par MoreUet et commenté par Voltaire, est naturellement plein des idées de la nouvelle philosophie. — (3) Œuvres de Voltaire, t. L, p. 251. —Ouvrage composé en 4777 à l'occasion d'un piix proposé par la OaMette de Berne, sur la proportionnalité des crimes et des peines. Aux cinquante louis offerts, Vo taire ajouta cinquante louis de sa bourse (Dalembert à Voltaire, 18 novembre; Voltaire à La Harpe, 19 novembre 1777). — A l'article Sacrilège de ce livre, p. 287, Voltaire parle encore du chevalier de La Barre.

Parmi les livres brûlés avec La Barre, il 7 avait trois des siens : le Dictionnaire philosophique, les Lettres sur les miracles, et les Discours de l'empereur Julien contre le Christianisme. Il se remit à désavouer les livres, « que ces pauvres insensés adoraient à genoux (4); » mais, brûlé avec La Barre, il épousa sa cause avec une ardeur qui était un aveu de paternité.

L'humanité, l'horreur du supplice d'un si jeune homme , l'inspirèrent-elles encore ? on le voudrait croire. Mais, en 4757,

quand Damiens, coupable d'un coup de canif porté à Louis XY, avait été soumis à un supplice, dix fois plus horrible; quand toute sa famille, au moins aussi innocente que celle des Calas, avait été condamnée au bannissement, il n'avait pas proféré un mot d'indignation ou même de blâme, ni dans ses ouvrages publics (2), ni dans sa correspondance la plus intime. Le supplice de « monsieur Damiens » ne lui avait été qu'un thème à plaisanteries (3) ou à déclamations contre les querelles de prêtres, contre les jésuites et les molinistes (4) ; qu'une occasion plutôt de prouver, par un désespoir hypocrite, qu'il « aimait véritablement la France et son roi , » et que les philosophes seuls étaient bons citoyens (5). En réalité, il n'aimait que lui, et il n'avait pas plus de souci de la majesté humaine que de la majesté divine.

Chose curieuse, c'est l'impie Frédéric, qui, inspiré par son instinct de roi, posa les vrais principes en cette circonstance, et voulut ramener à la raison et au bon sens l'emporté Voltaire. Il lui écrivit, le 7 août 4766 : « La scène qui s'est passée à Àbbeville est tragique : mais n'y a-t-il pas de la faute de ceux qui ont été punis? Faut-il heurter de front des préjugés que le temps a consacrés dans l'esprit des peuples? Et si l'on veut jouir de la liberté de penser, faut-il insulter à la croyance établie ? Quiconque ne veut point remuer est rarement persécuté... Si

(1) A Damilaville, .12 juillet; à Richelieu, 19 août 1766. - (2) Siècle de Louis XV, Hist. du Parlement; Œuvres de Voltaire, t. XXI, p. 366; t. XXII, p. 340. —(3) A madame de Lutxelbourg, 6 avril 1757. — (4) ATbieriot et à Veines, 13 janvier; à Cideville, 16 janvier 1757. — (5) A Dalembert, à madame de Fontaine, à Pictet, 16 ; à d'Argental et à madame de Lutzelbourg, 20 janvier 1757.

le parlement a sévi..., accusez-en les lois du royaume. C'est selon ces lois que tout magistrat fait serment de juger. »

Frédéric reprit sa leçon le 13 août, et il ajouta : « Gardonsnous d'introduire le fanatisme dans la philosophie... Elle doit plaindre la fin tragique d'un jeune homme qui a commis une extravagance; elle doit démontrer la rigueur excessive d'une loi ;... mais il ne faut pas qu'elle encourage à de pareilles actions, ni qu'elle fronde les juges qui n'ont pu prononcer autrement... La tolérance, dans une société, doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu'il veut ; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser l'effronterie et la licence déjeunes étourdis qui insultent audacieusement à ce que le peuple révère. »

Voltaire ne profita pas de la leçon, et se vanta moins encore de Favoir reçue. En faisant part aux amis des lettres du roi, il ne cita que les châtiments plus doux et plus plaisants que Frédéric, juge de La Barre, aurait substitués à la hache et au bûcher (1). Sous le nom de Cassen, avocat, il publia une Relation de la mort du chevalier de la Barre (2) , « ni sage, ni modérée, comme il en convenait, et outrageante pour les juges (3) ; » et il en resta là pour le moment. Il revint sur cette affaire en 1775. A sa recommandation, d'Etallonde était devenu officier de Frédéric; à sa demande, il obtint un congé illimité pour venir solliciter la cassation de la procédure d'Abbeville.

Pour obtenir toutes ces grâces de Frédéric, il n'en avait coûté à Voltaire que d'insulter de nouveau sa patrie ; pour lui c'était marché donné. « Sire, avait-il dit à Frédéric, en lui demandant le congé d'Etallonde, toutes les fois que j'écris à votre majesté sur des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos régiments à Rosbach (4). » Et, quelques jours après, ayant reçu, avec le congé, un portrait du roi de Prusse, il écrivit, le 27 avril 1775 : « Il n'y a point de Welche qui ne tremble en voyant ce portrait-là; c'est précisément ce que je voulais :

(1) A Dalembert et à Damilaville , 25 août 1766. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 361. —(3) A d'Argental, !" avril 1768. —(4) A Frédéric, 28 mars

Tout Welobe qui voua examine De terreur panique est atteint, Et chacun dit, a votre mine, Que dans Roabach on tous a peint. •

Voltaire logea d'Etallonde dix-huit mois à Ferney. 11 foi fit un mémoire, qui, envoyé sous le couvert de la Reynière, fut soustrait à la poste, le ministère n'ayant pas voulu qu'il perçât dans le monde (1). D'ailleurs, l'avocat Linguet conseillait de ne pas recommencer un procès dangereux (2). Voltaire prit alors le parti d'adresser au roi, au nom d'Etallonde et sous forme non juridique, un exposé de l'affaire d'Abbeville. Il rédigea donc, sous le titre de Cri du sang innocent (3), lyie requête au Roi très* chrétien en son conseil, datée de Neufchfttel, ville appartenant au roi de Prusse, où d'Etallonde était censé résider. Répétition pure et simple de la Relation, la requête ne produisit pas plus d'effet. On offrit pourtant à d'Etallonde des lettres de grâce, qu'il refusa, « trouvant, écrivit Voltaire à Frédéric, qu'il y aurait eu de l'infamie à paraître à genoux, avec l'uniforme d'un officier prussien, devant ces robins, et disant que cet uniforme ne devait servir qu'à faire mettre à genoux les Welches (4). » Ayant exigé encore une révision du procès, il n'obtint rien. D retourna en Prusse, et ce n'est qu'en 1788 qu'on lui accorda des lettres d'abolition.

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