‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 62 sur 80 · BÉLISAIRE ET COGEB — LES GUÈBRES · texte numérisé non relu

BÉLISAIRE ET COGEB — LES GUÈBRES

En 1767, avait paru Bélisaire, mauvais et ennuyeux roman de Marmontel, dont le but principal est de prouver que toute révélation est inutile, sinon fausse; qu'on peut être sauvé avec des vertus purement païennes; et qu'en fait de religion, les princes doivent tolérer tout ce qui ne blesse pas la loi naturelle de manière à intéresser la société civile. Une telle indifférence religieuse, une telle laxité de tolérance, parurent, avec raison,

(1) A d'Argental, 5 août 1775 {Recueil de 1856). — (2) A Marin, 26 novembre 1775(R#cu#a de 1856). — (3) <Kuvr*t iê Voltaire, t. XLVIII,p. 123.— (4) A Frédéric, mai 1775*

condamnables à la Sorbonne, qui lança contre Bélisaire un jugement doctrinal de deux cents pages, discussion aussi solide et instructive qu'étendue. Le 24 janvier suivant, Christophe de Beaumont publiait un mandement contre le même livre.

Voltaire, qui regardait le quinzième chapitre de Bélisaire, sur la tolérance, avec les Saisons de Saint-Lambert, comme le plus beau livre du siècle, tomba sur Riballier, syndic de la Faculté, qui avait dénoncé le roman, et sur Goger, professeur de l'Université, auteur d'un Examen de Bélisaire. Suivant son invariable tactique, il dénatura leurs noms, et fit de Riballier Ribaudier, et de Goger Coge-pecus. Changeant la question pour donner de l'odieux à la Sorbonne, il supposa qu'elle avait damné tous les païens, même les plus vertueux, tandis qu'elle ne damnait ou ne condamnait que le principe de la suffisance des vertus païennes dans le christianisme. Il s'en moqua en vers dans les Trois empereurs (Trajan, Titus et Marc-Aurèle) en Sorbonne (1); et, en prose, dans un grand nombre de libelles (2). Coger ayant eu « l'insolence et la bêtise » de lui écrire pour le rappeler à la raison et à la politesse, il prépara une réponse « assez plaisante; » mais, comme « ces marauds-là ne valaient pas la plaisanterie, » et qu'il « faut pendre les scélérats, non les railler, » il ne jugea pas à propos, pour le moment, de répondre « à ce coquin » autrement que par sa Lettre de Gérofle à Cogè (3). Et il se retourna contre la Sorbonne et contre l'archevêque de Paris (4). Mais il ne tint pas Coger quitte à si bon compte, et il lui adressa encore une Réponse catégorique (5) ; et comme, dans le même temps, on le convainquait de ne pas savoir le grec , il le ridiculisa sous le nom grécisé de Cogeos; puis il ne cessa de l'appeler coquin, maraud, cuistre, loup (6).

(!) Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 222. — (2) Anecdote sur Bélisaire; Œuvres de Voltaire, t XLII, p. 625; — Seconde Anecdote; Œuvres, t. XLIII, p. 1. — (3) Œuvres de Voltaire , t XLIII . p. 435 ; — à Marmootel , 4 octobre 1767 {Recueil de 1856). — (4) La Prophétie de la Sorbonne; — Lettre de l 'archevêque de Cantorbéry à l'archevêque de Paris; Œuvres de Voltaire, t XLIII, p. 558, etXLIV, p. 11.— (5) Œuvres de Voltaire, t. XLIII , p. 560. — (6) Défense de mon oncle, ch. XXII; Œuvres de Voltaire, t. XLIII, p. 411.

Il voulut même jouer tous ces intolérants, les docteurs de Sorbonne, Riballier, Coger, l'archevêque de Paris, sur le théâtre, et il fit des pieds et des mains pour obtenir la représentation des Guèbres ou la tolérance (1). Quand d'Argental reçut cette sotte tragédie, il lui demanda des « adoucissements sur la prêtraille. » — « Impossible, répondit Voltaire, la pièce n'étant fondée que sur l'horreur que la prêtraille inspire (2). » Pour se cacher des censeurs, il donna la pièce comme l'ouvrage posthume tantôt de Guimond de La Touche (3), tantôt de Desmahis (4). Pour mieux dépister la police, et se donner des éloges plus à l'aise, il eut la bizarre idée de se dédier son œuvre, comme il s'était fait adresser ses Lettres sur la Nouvelle Héloise. Enfin, il mit en tête de la pièce imprimée un Discours historique et critique, où il dénonçait, c'est-à-dire forçait à voir les mauvaises allusions, sous prétexte de s'en défendre.

Cependant, il frappait à toutes les portes pour obtenir la représentation des Guèbres. Il s'adressa d'abord aux amis: « Dites beaucoup de bien des Guèbres, je vous en conjure; criez bien fort;... criez, faites crier;... il faut qu'on les joue, cela est important pour la bonne cause;... je tiens que ces Guèbres feraient une révolution (5). » Il intercéda ensuite auprès des puissants, les Ghoiseul, le maréchal de Schomberg, le duc d'Orléans, chez qui, à défaut du Théâtre-Français , il demandait qu'on jouât sa pièce : « Ce n'était point un amusement de poésie, c'était une affaire qui concernait l'humanité (6). » Aussi, « tous les honnêtes gens de Paris » souhaitaient-ils qu'on représentât cette pièce, Sartines lui-même, qui, malheureusement, « n'osait pas se compromettre ; » et il écrivait à Richelieu : « Il n'y a qu'un premier gentilhomme de la Chambre, ayant le droit d'être un peu hardi, qui puisse prendre sur lui une telle entreprise. Quelques sots pourraient crier, mais trois à quatre cent mille hommes le béniraient (7). »

(1) ŒuvT$t de VàUaire, t IX, p. S. — (2) A d'Argental, 18 novembre 1768.— (3) A d'Argental, 5 décembre 1768. — (4) A Saurin, 3 août 1769. — (5) A Dalembert, 15 août; à madame du Deffand, 6 septembre 1769; à d'Argental, 5 janvier 1770. — (6) A madame de Choiseul, 14 août; an maréchal de Schomberg, 16 août «t 22 septembre 1769» — (7) A Richelieu, 27 septembre 1769.

Malgré son désir, ses instances, le zèle des amis, il ne parvint à foire jouer les Guèbres ni à Paris, ni ailleurs, quoiqu'il dise en plus d'un endroit qu'ils furent joués en province (1). Deux ou trois ans plus tard, il s'en vengea sur Coge-pecus, alors recteur de l'Université de Paris.

Goger venait de proposer, pour sujet du prix d'éloquence en 1773, un discours sur ce texte : Nonmagis Deo quam regibus infènsa est ista quœ vocatur hodie phUosophia. En bon latin, cela signifiait que la prétendue philosophie était également l'ennemie de Dieu et des rois; mais les philosophes, qui ne savaient pas le latin, qui ne l'écrivaient et ne le lisaient même qu'à travers le français, comme le prouvent les contre-sens de Dalembert, traducteur de Tacite, et tant de mauvais thèmes de Voltaire ; les philosophes, aveuglés d'ailleurs par leur passion autant que par leur ignorance, ne manquèrent pas de prendre le texte au rebours de la langue et de la vérité, et de traduire que la chère philosophie « n'était pas plus l'ennemie de Dieu que des rois. » Dès que Dalembert lui eut dénoncé le texte, Voltaire fut pris d'un tel éclat de rire qu'il passa la nuit sans dormir, et il se promit bien de faire rire toute la France aux dépens du savant recteur (2). Sous le nom de l'avocat Belleguier , il composa un Discours (3) sur le texte, interprété dans le sens favorable à la philosophie, et il crut bien avoir fait un chef-d'œuvre (4). Oui, chef-d'œuvre d'ignoranceet de mauvais ton!

MARTIN — M0NTBA1LLT — M0RANG1ÂS — LALLT

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