‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 64 sur 80 · LES SERFS DU JURA · texte numérisé non relu

LES SERFS DU JURA

Le défenseur des serfs s'était préparé à sa mission par le commerce des noirs. 11 écrivait un jour à Michaud de Nantes, son associé dans ce commerce : « Je me félicite avec vous de l'heureux succès du navire le Congo, arrivé si à propos sur la côte d'Afrique pour soustraire à la mort tant de malheureux nègres... Je me réjouis d'avoir fait une bonne affaire en même temps qu'une bonne action (1). »

Et l'intérêt des noirs est tout ce qui me touche î

Mais, quand il faut justifier sa conduite, la pitié et l'humanité se changent en mépris : « On nous reproche le commerce des noirs. Un peuple qui trafique de ses enfants est encore plus condamnable que l'acheteur. Ce négoce démontre notre supériorité. Celui qui se donne un maître était né pour en avoir (2). »

C'est la théorie aristotélicienne et païenne de l'humanité partagée en deux classes , dont l'une est destinée à servir d'esclave à l'autre.

Ailleurs, il s'indigne vertueusement du vil prix de la denrée nègre, au moment où il l'achetait : « Il y a trente ans qu'on avait un beau nègre pour cinquante livres ; c'est à peu près cinq fois moins qu'un bœuf gras. » Et, paraissant oublier le

(1) César Cantù, Hittoir$ universelle, 3« édition, de Paris, t. XIII. p. 148.— (2) B$$ai sur les mœurs, ch. cxcvn; Œuvres de Voltaire, t. XVIII, p. 479.

profit de son heureux commerce, il ne songe plus qu'à s'apitoyer sur ces pauvres nègres : « On les tait travailler comme des bêtes de somme; on les nourrit plus mal;... après cela» nous osons parler du droit des gens (1) ! » ,

Et voilà l'homme qui, tout à coup , frit un procès aux Pères, aux Apôtres, à Jésus-Christ même, et leur demande fièrement pourquoi, préoccupés exclusivement de l'esclavage du péché, il n'ont pas « dit un mot pour changer des bêtes de somme en citoyens! »

Voilà l'homme'qui , en 1770 , se fait à grand bruit, devant le tribunal de l'opinion, l'avocat des serfs du Jura!

Qu'était-ce donc que les serfs en général, et, en particulier, les clients de Voltaire?

Le christianisme n'affranchit pas brusquement l'esclavage, ce qui aurait été une triste faveur pour des masses sans foyer et sans patrimoine ; il le transforma en servage, et le servage, avant de l'émanciper, il le dota. La glèbe tant maudite n'était que la dotation territoriale, que le fief du servage. S'il était attaché à la glèbe, la glèbe lui était aussi attachée comme dé* membrement de la propriété. Une fois libéré de la taille et des corvées, qui existent encore sous forme de prestations et d'impôts, il disposait à son gré du produit de sa terre. Primitivement, il est vrai , la terre, en vertu du droit de mainmorte, faisait retour au seigneur, comme le fief lui-même au suzerain, et ne passait pas à la postérité du tenancier; mais le servage y échappait par la communauté, par l'association héréditaire, qui faisait de la terre une propriété collective, une sorte de république agricole, dont certaines descriptions rappellent Salente et Utopie (î). Aussi, les serfe , assez souvent , refusaient-ils l'affranchissement comme un état moins heureux.

Au xviii* siècle, le servage de mainmorte n'était plus en France qu'un souvenir historique, excepté dans certaines provinces, comme la Franche-Comté, plus récemment annexées â

(i) Bê$m mr Ut nom, ch. gui; Œuvnt i$ Voltairt, L XVII, p. 450. — (3) Tfcoploog, Société* civil* ti commerciales, «tout, préf., pp. 41 et tniv., Gui Coquille.

la monarchie. Tels étaient les serfs du chapitre de Saint-Claude, héritier des Bénédictins du Jura. « Ces prétendus serfs n'étaient que les descendants des anciens colons, lesquels n'avaient obtenu qu'une jouissance partielle du fonds qui leur avait été concédé par les moines. Ils n'étaient soumis qu'aux restrictions que subissaient partout les usufruitiers et les fidéicommissaires (1). » Sans doute , mieux leur eût valu, comme i nous tous fermiers ou locataires, une entière propriété; mais avaient-ils à se plaindre ? Leur état était-il si malheureux ? Un vieil historien et jurisconsulte, dont les moqueries de Voltaire ne détruisent pas l'autorité, Dunod a dit : « Le travail de plusieurs personnes réunies profite bien plus que si tout était séparé entre elles. Aussi l'expérience nous apprend, dans le comté de Bourgogne, que les paysans des lieux mainmortables sont bien plus commodes que ceux qui habitent la franchise, et que plus leurs familles sont nombreuses, plus elles s'enrichissent (â) . » Voilà ce que Voltaire appelait une jurisprudence de Huns, de Goths, de Vandales, de Hérules, de Gépides, un droit d'Attila et de Barbares (3). C'est qu'il s'agissait de moines, et d'un chapitre successeur de moines. Il se gardait bien de déblatérer contre les seigneurs laïques qui étaient en cas pareil : ces seigneurs étaient des possesseurs légitimes, et même des « bienfaiteurs respectables, » tandis que les moines n'étaient que des * usurpateurs et des oppresseurs (4). » Pendant sept ans, il ressassa toutes ces déclamations en dix écrits divers (S); — sans compter les mémoires qu'il inspira à son avocat Christin, sans compter les innombrables lettres qu'il écrivit à toutes les puis- Ci) Montalembert {Moines d'Occident, Introd., p. CCXIII), citante l'appui les Mémoires môme présentés au Roi contre le chapitre de Saint-Claude. — (2) Traité de la Mainmorte, p. 15. — Il esta remarquer que l'association a survécu à l'abolition du serrage dans le Jura, par exemple pour la fabrication du fromage.

— (3) Œuvres de Voltaire, t xlvi, pp. 451, 456. — (4) Œuvres de Voltaire, t XLVII, p. 153. — (5) Au roi en son Conseil; — Nouvelle Requête (1770);

— Supplique des serfs de Saint-Claude (1771); — La vois du curé (1772); — Rxtrait d'un Mémoire (1775); —Supplique à Turgot; — Lettre du R. P. PoJycarpe; «— Lettre d'un Bénédictin de Franche-Comté (1776); — et enfin, Requête au Roi peur Us serfs de Saint-Clauds (1777); Œwores de Voltaire, t XLVI, pp. 445, 463 , 470, 506; t. XLVII, p. 143; t. XLVII I, pp 161, 178, 284, 293, et t. L, p. 1.

sances. C'était en qualité d'homme, de citoyen , de bon voisin de vingt mille esclaves, les meilleurs sujets du roi, qu'il demandait qu'on leur rendit une liberté perdue par les fraudes avérées et les usurpations de moines faussaires et tyranniques (1).

Rien ne le rebuta dans la poursuite de cette affaire, pas même la sentence du parlement de Besançon, qui, en août 1775, prononça en faveur du chapitre de Saint-Claude, et condamna les serfs aux dépens. Il continua de défendre « douze mille (ils étaient vingt mille tout à l'heure) agriculteurs nécessaires à l'État contre vingt moines inutiles au monde ,(2). » Il songea à en appeler au Conseil; puis il y renonça, comptant davantage sur Malesherbes et Turgot, ministres philosophes. Toutefois, il recommanda à son avocat Christin de lier une espèce d'instance au Conseil, au nom des serfs, pour préparer un édit du roi (3). En effet, il fit ou inspira des mémoires pour la suppression de la mainmorte (4) ; il pria Turgot de prendre en main « la cause de douze mille esclaves de six pieds de haut contre vingt petits chanoines ivrognes, jadis moines de Saint- Benoit (5). »

Sans aucun doute, la mainmorte était alors une anomalie, une chose surannée, et tout, dans les idées et dans les mœurs, dans la marche des institutions sociales et économiques, tendait à son abolition. Mais il y avait là une question de propriété et de justice dont Voltaire ne tenait aucun compte. Quand il s'agissait du servage laïque, il parlait bien d'un « dédommagement aux seigneurs (6) ; » mais, pour les moines, de tous les plus légitimes propriétaires, rien de mieux que de les voler, tout simplement en les appelant des voleurs.

(A) A madame de Choiseul, 8 octobre 1770 ; — à Joly de Fleury, conseiller d'Etat, en lai adromnt Christin, 4; — à Chastellux, pour lui demander sa protection près de Daguesseau, 5 février; — au chancelier Maupeou, 8 mai;^- à Marcy de Cernay, secrétaire intime du cabinet de Louis XV, qui devait exposer au Roi l'ai* faire des serfs de SalmVCkude (Recueil de 1866), 3 juin; — à d'Argental et à la Coré;, intendant de la province {Recueil de 1856), 17 juillet; — à d'Argental (Recueil de 1856), 8 novembre ; à Perret, avocat an parlement de Dijon, 28 décembre 1771. —(2) A Dalembert, 24 août 1775. —(3) A Christin, 1" octobre 1775. — (4) A Christin, 8 ; à MoreUet, 29 décembre 1775. — (5) A Turgot, 17 mai 1777 (Recueil de 1856). — (6) A Christin, 8 décembre 1775.

Droit et lait, récit et discussion juridique, tout, ou presque tout, est donc faux dans les écrits de Y Homme aux quarante écuiy fort mauvais économiste, et du patriarche de Ferney qui ne cherchait que l'occasion d'une nouvelle campagne contre les moines.

Et notez que Voltaire, en se faisant renouveler les privilèges de Ferney, avait eu bien soin de garder « le droit de mainmorte sur plusieurs petites possessions (1), » qu'il était seigneur mainmortable tout comme le chapitre de Saint-Claude, qu'il traitait moins bien ses vassaux, et qu'il ne les affranchit jamais!

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