II
tuferies ne soient pas comprises des adeptes, il les leur traduit en un langage où l'ironie tourne au blasphème : « J'ai soixantesept ans, je vais à la messe de ma paroisse, j'édifie mon peuple, je bâtis une église, j'y communie, et je m'y ferai enterrer, mordieu, malgré les hypocrites. Je crois en Jésus-Christ consubstantiel à Dieu, en la Vierge Marie mère de Dieu. Lâches persécuteurs, qu'avez-vous à me dire?... Je suis bon chrétien, bon serviteur du roi, bon seigneur de paroisse;... je suis homme à avoir le Pape dans ma manche quand je voudrai. Eh bien, cuistres, qu'avez-vous à dire (1)? »
Désormais bien compris de ses lieutenants et de ses troupes, il donne à tous le signal de l'attaque. « Il ne faut que cinq ou six philosophes qui s'entendent pour renverser le colosse... Serait-il possible que cinq ou six hommes de mérite qui s'entendront ne réussissent pas, après les exemples que nous avons de douze faquins qui ont réussi (2)? » Pour cela, « il faut rendre t infâme ridicule, et ses fauteurs aussi. Il faut attaquer le monstre de tous côtés, et le chasser pour jamais de la bonne compagnie. Il n'est fait que pour mon tailleur et pour mon laquais (3). »
Tous ses cris de guerre vont être accompagnés de cette expression de mépris pour le peuple : « La raison triomphera, au moins chez les honnêtes gens ; la canaille n'est pas faite pour elle... Éclairez et méprisez le genre humain (4). »
Ce genre humain qu'il faut éclairer, c'est toujours, exclusivement, la bonne compagnie. Quant à la canaille, « grande et petite, » c'est-à-dire l'immense majorité de l'espèce humaine, il faut lui laisser l'infâme, « pour laquelle elle est faite ; il faut abandonner l'infâme, comme de raison, aux cordonniers, aux laquais et aux servantes, qu'on n'a jamais prétendu éclairer : c'est le propre des apôtres (5). » En effet, « qu'importe que notre tailleur et notre sellier soient gouvernés par Frère Kroust et par Frère Berthier ? Le grand point est que ceux avec qui vous vivez
(1) A madame d'Argental, 14 Janvier 1761. — Voir encore à Dalembert, 6 Janvier; à madame de Fontaine , 1" février 1761 . — (2) A Dalembert, 6 décembre 1757 et 24 Juillet 1760. — (3) A madame d'Êpinay, 1759.— (4) A Dalembert, lévrier 1757. — (5) A Diderot, 25 septembre 1762; à Dalembert, 9 janvier 1765 et 2 septembre 1768.
soient forcés de baisser les yeux devant la philosophie. C'est Pintérêt du roi, c'est celui de l'État, que les philosophes gouvernent la société (1). » Et c'est pourquoi Voltaire écrit à un roi philosophe: « Notre religion est sans contredit la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait infecté jamais le monde. Votre Majesté rendra un service éternel au genre humain en détruisant cette infâme superstition, je ne dis pas chez la canaille, qui n'est pas digne d'être éclairée, et à laquelle tous les jougs sont propres ; je dis chez les honnêtes gens (2). »
Et n'allons pas croire que les seules lumières qu'il refuse d'accorder au peuple soient celles de la philosophie; c'est toute lumière, toute instruction. Il « ne se soucie pas que ses laboureurs et ses manœuvres soient éclairés (3), » et il remercie La Chalotais, le proscripteur des Jésuites, « de proscrire l'étude chez les laboureurs. » Il lui présente requête pour avoir « des manœu- • vres, et non des clercs tonsurés. » Et pour que toute instruction soit abolie chez le pauvre peuple, il lui conseille de proscrire les instituteurs du peuple après avoir proscrit les instituteurs des grands, et de lui envoyer « les frères ignorantins pour conduire ses charrues ou pour les atteler (4). » Le peuple, « il est à propos . qu'il soit guidé, et non qu'il soit instruit; il n'est pas digne de l'être (5). » En vain les adeptes réclament contre cette condamnation du peuple à l'ignorance. Vous avez tort, répond Voltaire ; « il me parait essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis (6). »
Ce censeur des institutions féodales, ce défenseur des serfs du Jura, eût ressuscité l'esclavage antique pour cultiver ses terres. H eût fait pis que le paganisme, qui ne défendit jamais la science aux esclaves : il eût changé les siens en bêtes de somme, lui qui, dans le peuple, « toujours sot et barbare, » ne voit que des bœufs auxquels il faut un joug, un aiguillon et du foin (7). »
(1) A Helvétios, 15 septembre 1763.— (2) A Frédéric, 1766. — (3) A Helvétius, 13 août 1762. — (4) A La Chalotafe, 28 février 1763. — (5) A DamiiavUle, 19 mars 1766. — (6) A DamUaville, 1" avril 1766. — (7) A Tabareau, 3 février 1769 {Recueil de 1856).
Pendant qu'il mettait le peuple au rang des bêtes, le christianisme au ban du ridicule, il insultait sa patrie, qu'il mettait an-dessous de toutes les nations (1 ) ; et il disait aux Français : c Allez, mes Welches, Dieu vous bénisse I Vous êtes la chiasse du genre humain (2) ! » C'est là son mot de Gambronne !
Gomme il sonnait la charge, il sonnait déjà la victoire : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être le témoin... La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les-jeunes gens sont bien heureux ; ils verront de belles choses (3) . » Vingt ans après, les jeunes gens voyaient partout Téchafaud dressé sur les ruines momentanées de Yinfdmef
LES RÉFRACTAIRES, LES ENNEMIS ET LES NEUTRES : PA- LISSOT, LE FRANC DE POMPIGNAN, TRUBLET, GRESSET,