‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 67 sur 80 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

Son désespoir était de ne pouvoir avancer la besogne en travaillant au grand jour, et d'être réduit à « miner en secret le vieux palais de l'imposture (4). » Au moins ne voulait-il pas être troublé dans cette œuvre de mine et de sape. Malheur à qui éventait la mine ! Tel Palissot, pourtant futur éditeur de Voltaire, qui jeta les travailleurs sur le théâtre. Déjà, en 1755, Palissot, dans sa petite comédie du Cercle, avait étalé les ridicules de Jean-Jacques, dont les philosophes, cette fois, entre autres Diderot et Dalembert, épousèrent la querelle. Au lieu de se défendre, Palissot porta l'attaque dans le camp ennemi; et, dans ses Petites Lettres sur de grands philosophes, adressées à la princesse de Robecq, il se moqua de l'emphase et du galimatias

(1) Discourt aux Welches; Supplément du Discourt aux WeWus, Œuvres de Voltaire, t. XLI, pp. 538 et 567. — (2) A d'Argental, 2 0eptembre 17G7.— (3) A Chauvelto, 2 avril 1764. — (4) A Frédéric, 3 août 1775.

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de l'auteur du Fils naturel. Enfin, en 1760, il cassa les Titres par sa comédie des Philosophes, dans laquelle Diderot encore était ridiculisé sous l'anagramme transparent de Dortidius, et Jean-Jacques représenté marchant à quatre pattes. Commandée par Choiseul, protégée par la princesse de Robecq, amie du ministre, et même par le Dauphin, père de Louis XVI, encouragée par tous les ennemis de l'Encyclopédie et presque recommandée au prône, cette comédie fit une tempête énorme, et amena un déluge de libelles. L'abbé Morellet, le brave Mords-les, nom de guerre donné par le capitaine à cet aboyeur de la philosophie, fit, pour venger ses amis, la Vision de Charles Palissot, plaisanterie maladroite, dans laquelle, au lieu de s'en tenir à Palissot, incapable de se défendre autrement que par la plume, il lança un trait contre la princesse de Robecq, défendue par Choiseul. Palissot fit parvenir la Vision à la dame, comme envoyée de la part de l'auteur. Plus furieuse encore de l'insolence de l'envoi supposé que du sarcasme, elle demanda vengeance au duc, çt Morellet fut mis à la Bastille. Ce fut une grosse affaire, et le désarroi et la terreur furent dans le camp de la philosophie. « C'est un grand malheur et une grande imprudence, écrivait Voltaire... J'en suis désespéré; ce traita révolté. Il n'est pas permis d'insulter à une mourante (1). Je ne peux plus rien, je suis réellement très-affligé (2). » En vain Dalembert répondait-il : c Ce n'est pas tout d'être mourante, il faut encore n'être pas vipère. Vous ignorez sans doute avec quelle fureur et quel scandale elle a cabale pour faire jouer la pièce de Palissot ; vous ignorez qu'elle a empêché qu'on ne jouât votre tragédie (3). » Malgré cet argument personnel, Voltaire continuait de crier à la maladresse : c C'est un coup terrible à la bonne cause... Je pleure sur l'abbé Morellet et sur Jérusalem. 0 mon aimable, et gai, et ferme, et profond philosophe ! il faut respecter les dames (4) . »

Dans cette circonstance, Voltaire était gêné non-seulement

(1) La princesse mourut deux mois après. — (2) A Dalembert, 10 Juin 1760.— (3) Médim*. — Dalembert à Voltaire, 16 juin 1760. — (4) A Dalembert, 20 Juin

par Ghoiseul et la princesse, mais par Palissot loi-même, qui l'avait seul épargné, et qui, en louant tout de lui, jusqu'à la Pueelle, s'était brouillé avec Préron aussi bien qu'avec l'Encyclopédie. Il n'osait pas blesser son panégyriste ; il était fier de la solitude autocratique qui lui était faite ; et, d'un autre côté, il ne pouvait abandonner ses amis et ses complices, ses sujets et ses troupes. De là entre Palissot et lui une curieuse correspondance.

Voltaire commence par louer la comédie des Philosophes, faible pastiche des Femmes savantes, qui n'a d'autre mérite que d'être passablement écrite ; il passe condamnation sur « son ami » Jean-Jacques ; mais il se plaint qu'on ait touché aux colonnes de 1 -Encyclopédie. Palissot se défend à force d'éloges : il n'a eu en vue que les charlatans de la philosophie dont Voltaire se doit distinguer, et il les passe en revue, eux et leurs œuvres, pour justifier ses critiques. « Vous me faites enrager avec vos éloges, » lui répond Voltaire ; et il revient à ses chers c persécutés » si persécuteurs, il demande une déclaration, une amende honorable ; et quoique Palissot ait traité le conseil de plaisanterie, il continue de lui écrire en un style pétillant d'esprit et de gaieté. Mais, tout à coup, il change de ton : il se plaint que Palissot ait publié ses lettres, qu'il avait permis luimême d'imprimer, avec des notes malfaisantes, dans les Facéties parisiennes, et qu'il envoyait en double à d'Àrgental, avec ces mots blessants pour Palissot : ne varietw.

La correspondance se poursuivit plusieurs années sur un ton ferme et respectueux du côté de Palissot, qui ne se rétracta jamais, aigre-doux du côté de Voltaire, qui, de longtemps, ne lui pardonna pas d'avoir battu sa livrée. Mais, en 1770, Palissot, alors à Perney, ayant lu à Voltaire l'article qui le concerne dans ses Mémoires littéraires, et le chant de sa Duneiade où se trouvent ces vers :

0 de Perney sublime solitaire I etc.,

Voltaire ému embrassa le lecteur, et sa vanité satisfaite oublia toute rancune (1).

(i) Œuvres de Palissot, t. III, pp. 274 et «iW.

En cette même année 1760, Le Franc de Pompignan ne s'en tira pas à si bon compte. Il est vrai qu'avec la livrée il avait battu le maître; or, le maître ne pardonna jamais la moindre attaque à sa personne sacrée.

Une vingtaine d'années auparavant, ^Voltaire avait pourtant rendu hommage à Le Franc, et mendié son amitié. Il lui écrivait de Cirey : « Avec quel homme de lettres voudrais-je être uni, sinon avec vous, qui joignez un goût si pur à un talent si marqué? Je sais que vous êtes non-seulement homme de lettres, mais un excellent citoyen, un ami tendre. H manque à mon bonheur d'être aimé d'un homme tel que vous... Je vous le dis du fond de mon cœur, votre prose et vos vers m'attachent à vous pour jamais (1). »

Parfait honnête homme, en effet, et littérateur très-distingué, l'homme le plus lettré peut-être du xvm« siècle, Le Franc, jusqu'en 1760, fut encore un homme heureux. Sa Didon avait bien excité la jalousie de Voltaire; mais Voltaire dissimula longtemps, et c'est beaucoup plus tard qu'il s'amusa à pointiller en toute circonstance la pauvre tragédie (2). Sa traduction de la Prière universelle du déiste Pope, qui sera tournée en argument ad hominem contre l'ennemi de la philosophie, aurait pu lui être un titre auprès d'elle, et ne lui valut d'abord que les objurgations du chancelier Daguesseau; mais il s'expliqua, ne tomba point en disgrâce, et ne fut point suspendu en 1741 , comme ne cessera de le répéter Voltaire (3), d'une présidence à laquelle il ne fut promu qu'en 1744. Sa Z or aï de, qui avait à peu près le même sujet qu'Alzire, mit en mouvement la verve du grand railleur (4). Le discours préliminaire de ses Poésies sacrées (1754), dans lequel il flétrissait la philosophie irréligieuse, en accéléra l'explosion, qui n'eut lieu néanmoins qu'en 1760.

Le 10 mars de cette année, jour de sa réception à l'Académie

(1) A Le Franc de Pompignan, 80 octobre 1738 et 14 avril 1739. — (2) Œuvret de Voltaire, t. XIV, p. 155; t. XXXII, p. 437; t. XXXVII, p. 344; t XLI, p. 557. — (3) Œuvrei de Voltaire, t. XL, p. 133 ; à madame d'Épinay, 13 juin 1760. — (4) Œuvre* de Voltaire, U XIV, p. 156.

française, en remplacement de Maupertuîs, le magistrat religieux lança le plus redoutable réquisitoire contre les crimes littéraires du siècle. Sans prononcer un seul nom propre, il désigna clairement les taux philosophes et les faux lettrés qui l'entouraient à l'indignation des honnêtes gens, sinon à la vindicte du pouvoir. Dans rénumération des monuments du prétendu siècle des lumières, il s'écria : « Ici, ce serait une suite immense de libelles scandaleux, de vers insolents, d'écrits frivoles ou licencieux ; là , dans la classe des philosophes, se verrait un long étalage d'opinions hasardées, de systèmes ouvertement impies, ou d'allusions directes contre la religion; ailleurs, l'historien nous présenterait des faits malignement déguisés, des traits satiriques contre les choses les plus saintes et contre les maximes les plus saines du gouvernement Tout, en un mot, dans ces livres multipliés à l'infini, porterait l'empreinte d'une littérature dépravée, d'une morale corrompue et d'une philosophie altière, qui sape également le trône et l'autel. »

Rien de plus juste ni de mieux dit. Hais, a-t-on objecté, non erat his locus. — Répondons simplement que, placé entre le devoir et les convenances, Pompignan a préféré le devoir, et qu'en cela il a fait œuvre de foi et de courage. Du reste, à l'Académie, le public applaudit, et les accusés ahuris courbèrent la tète sans mot dire, comme sous une sentence de condam nation. Le directeur, Dupré de Saint-Maur, répondant au récipiendaire, confondit dans un même éloge le poète et son frère, successivement évêque du Puy et archevêque de Vienne, et ne craignit pas d'appeler l'un Aaron et l'autre Moïse. La vengeance ne les séparera pas davantage, et elle confondra dans le même sarcasme Jean-Jacques et Jean-Georges.

Pompignan triomphait donc ; mais l'orage se formait contre lui. Son discours était arrivé à Ferney ; et voici que des montagnes du Jura part le premier coup de foudre, ou du moins la première décharge de grêlons : « Quand on a l'honneur d'être reçu dans une compagnie respectable d'hommes de lettres, il ne faut pas que la harangue soit une satire contre les gens de

lettres... QuaHd... quand... etc. (1). » Ainsi se succédaient tous ces Quand, d'un facétieux terrible, tombant dru sur le pauvre Pompignan, et le frappant à coups redoublés. Pompignan adressa un mémoire au roi pour se plaindre et se défendre, et Voltaire répondit pour le roi :

Ah ! j'ai fait un discours, et l'on s'en est moqué I

Des plaisants de Paria J'ai senti la malice;

Je vais me plaindre au roi , qui me rendra justice (2) I »

Et aux Quand succédèrent les Car, les Ah ! ah (3) ! puis des facéties en vers, les Pour, les Que, les Qui, les Quoi, les Oui, les Son (4), auxquels l'abbé Morellet ajouta les Si, les Pourquoi.

Les quand, les qui, les quoi, pleuvant de tous côtés, Sifflaient à son oreille, en tous lieux répétés (5).

C'est ce que Voltaire, Morellet et Harmontel, — qui se disputent l'invention du terme, — appelaient : faire passer Pompignan par les particules; c'était « un déluge de monosyllabes (6). » Voltaire le poursuivait encore dans la Vanité, dans le Russe à Paris, dans le Pauvre Diable (7), où se trouve le vers fameux :

Sacrée ils sont, car personne n'y touche !

sans compter les chansons, les épigrammes, entre autres la si connue : Savex-vous pourquoi Jérémie, etc. (8) ; et Morellet réunit le tout dans un Recueil des Facéties parisiennes, avec préface (9) de Voltaire. Tout n'y était pas d'égale force; mais, avec quelques contes en vers, — en laissant dans le ruisseau les orduriers ; — avec quelques Épîtres, à madame Denis, à Roileau, à Horace (10), avec quelques jolies stances, les petits poèmes nés de la lutte

(1) Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 132. —(2) La Vanité; Œuvre* de Voltaire, t XIV, p. 168. — (3) Œuvre* de Voltaire, t. XL, pp. 347 et 350. — Voir encore, ibid., p. 150, Extrait de* nouvelle* à la main de la ville de Montauban ; et t XLL pp. 1,3, 8 et 412 : Lettre de Parie ; — Lettre de VÉclute à ton curé; — Relation du voyage du marquis de Pompignan à Fontainebleau; — Lettre du secrétaire de M. de Voltaire au secrétaire de M. Le Franc de Pompignan. — (4) Œuvre* de Voltaire, U XIV, pp. 429, 433. — (5) La Vanité; Œuvre* de Voltaire, t. XIV, p. 169. — (6) AThieriot, 19 mai 1760 (Recueil de 1856.) — (7) Œuvru de Voltaire, t. XIV, pp. 156, 168, 183. — (8) Œuvre* de Voltaire, i. XIV, pp. 428, 439 K 441. — (9) Œuvre* de Voltaire, t. XL, p. 152. — (10) Œuvre* de Voltaire, t. XIII, pp. 2, 232, 257. 317.

contre Pompignan, tiennent la place d'honneur dans l'artillerie légère de Voltaire, qui est elle-même le triomphe de son œuvre poétique. Sur ce point, inutile d'insister : c'est convenu et généralement admis.

C'en était trop pour accabler le pauvre Pompignan, abandonné de tous depuis que les rieurs étaient dans le camp ennemi. Voilà ce qu'avait prévu le grand tacticien : « Ce monde est une guerre, écrivait-il ; celui qui rit aux dépens des autres est victorieux... » Et il ajoutait, enchanté qu'on lui attribuât toutes ces facéties, mais ayant l'habitude de ne s'avouer l'auteur d'aucune : « Au reste, je ne sais pourquoi on me fourre dans toutes ces querelles, moi laboureur, moi berger, moi rat retiré du monde, dans un fromage de Suisse. Je me contente de ricaner sans me mêler de rien. Il est vrai que je ricane beaucoup ; cela fait du bien, et soutient son homme dans la vieillesse (1). »

Ce n'est pas seulement ridicule, c'est odieux qu'il avait voulu rendre Pompignan (2) ; et il avait au moins réussi à faire de lui un objet d'universelle risée. Il n'était pas jusqu'au Dauphin qu'on n'accusât d'avoir salué, un jour, le malheureux de ce vers de la Vanité :

Et l'ami Pompignan pense être quelque chose I

Accusation absurde contre un prince si religieux, qui allait, Tannée suivante, charger Pompignan d'écrire le touchant éloge de son jeune fils, l'aîné de l'infortuné Lous XVI, heureusement mort à dix ans. Mais ce qui n'est que trop vrai, c'est que les traits de Voltaire furent l'arrêt du siècle contre les poèmes de Pompignan. A la moindre mention qui en était faite désormais, h la première invitation de les lire, on répondait : Sacrés ils sont, et personne n'y touchait. La Harpe, après avoir déchiré Pompignan dans sa Correspondance, lui a ensuite rendu quelque justice dans son Lycée. Plus tard, on en est venu à un sentiment juste, ni trop haut ni trop bas, sur le compte de ce poète sans

(1) A Thieriot, 19 et 29 mai 1760 (Kecutil de 1856). — (2) A Dtlembert, 20 octobre 1761 (Recueil de 1856).

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originalité et sans génie, mais écrivain pur et correct, compositeur sage et réglé, versificateur élégant et habile, au demeurant, le meilleur lyrique du siècle après J.-B. Rousseau. On doit admirer encore plusieurs de ses Psaumes, et surtout de ses Cantiques et de ses Prophéties. Si, lui aussi, il a trop habillé l'Écriture sainte à la française, au moins il ne Ta pas déshonorée, comme Voltaire faisait alors dans ses Préci* de l'Ecclésiaste et du Cantique des Cantiques (1), qui, il est vrai, composés pour une Pompadour, ne pouvaient être que détestables. — Tout en continuant « la même vie (2), » madame de Pompadour avait eu la fantaisie de se foire dévote, et elle demanda des psaumes en vers à Voltaire, qui ne lui envoya que ces deux précis. Quoique imprimés au Louvre, avec le portrait de l'auteur (3), le Parlement les fit lacérer et brûler par le bourreau. C'est tout ce que méritait cette odieuse parodie, dans laquelle Salomon est transformé en épicurien matérialiste , et le Cantique en chanson de mauvais lieu (4).

Quant aux poésies profanes de Pompignan, on lira toujours avec admiration une ou deux de ses odes, tandis qu'il n'est pas permis de citer une seule strophe de Voltaire. La Harpe a raconté le bon tour qu'il joua au patriarche, au sujet de la fameuse strophe : « Le Nil a vu sur ses rivages, etc. » Un jour, à Ferney, à table et en présence de vingt personnes, il la récita sans aucun air d'affectation. « J'eus soin seulement, dit-il, de ne pas nommer l'auteur; je me défiais un peu de l'homme, et je voulais l'avis du poète. » Voltaire jeta des cris d'admiration : « Ah ! mon Dieu, que cela est beau ! Eh I qui est-ce qui a fait cela? » La Harpe s'amusa quelque temps à le laisser deviner ; enfin il nomma Pompignan. Ce fut comme un coup de foudre pour Voltaire. U se fit répéter la strophe, et, après l'avoir écou-

(1) Œuvres de Voltaire, t. XII, pp. 207 et 226.— (2) A d» Argents!, !•' mare et 22 avril 1756. — (3) A Thieriot, !•' décembre 1759. — (4) Voltaire Ht son apologie dans une Épitre Dédicatoire au roi de Prusse, et dans une Lettre de M. Eratou (anagramme d'Arouet) à M. Clocpitre, aumônier de S. A. M. U Landgrave. Dans cette Lettre, sous le voile d'une défense ironique, il disait des horreurs du Cantique , avec mention obligée des ordures qull a constamment prêtées aux prophètes Osée et Éséchlel.

tée avec une attention sévère, il se condamna à conclure froidement : « Il n'y a rien à dire; la strophe est belle (1). » Encore une fois, de laquelle des siennes en pourrait-on dire autant? Pompignan ne répondit jamais à Voltaire . Une seule fois, — et dans un opéra, — il le désigna sans le nommer. Le peignant sous les traits de Prométhée, il lui fait dire par Thémis :

Tes arts oot pris la place et des lois et des Dieux.

Prométhée n'en tient compte, et continue de braver le ciel. Sa statue est couronnée dans une sorte d'apothéose; mais, tout h coup, le tonnerre éclate, la renverse et la brise. Le traducteur des prophètes semble avoir prévu le triomphe û'Irine et l'horrible mort qui suivit.

Jean-Georges Le Franc de Pompignan, un des plus illustres évoques du xvm* siècle, ne pouvait manquer, à ce titre, et à titre de frère de Moue, d'encourir la vengeance de Voltaire. Il avait publié sa Dévotion réconciliée avec t esprit et même ses Questions sur V incrédulité sans trop exciter d'attaques ; mais sa savante et éloquente Instruction pastorale sur la prétendue philosophie des incrédules modernes (1763) valut à l'évêque orateur d'être associé désormais au magistrat poète dans les sarcasmes voltairiens (2). L'évêque ne répondit pas plus que le magistrat, et ils se consolèrent aisément l'un et l'autre dans l'estime et l'admiration publiques.

L'abbé Trablet alors avait la rage D'être à Paris un petit personnage, etc..

Voilà tout ce que le gros du public saura jamais de l'abbé Trublet. Voltaire eut, entre tous, le diabolique privilège de marquer d'un stigmate ineffaçable les pauvres forçats de la littérature; et, désormais, quelque part qu'ils se montrent ou que leur nom soit prononcé, on leur regarde à l'épaule, et on les

(t) Court de litt.» éd., Didot. t. II, p. 553, note. — (2) Instruction pastorale de l'humble évéque d'Aletopolis;— Lettre d'un Quaker à Jean-Georges; — Seconde lettre d'un Quaker; Œuvres de Voltaire, U XLI, pp. 41, 196. 201 , 416. — Voltaire logea encore révoque dans plusieurs articles de son Dictionnaire phi* losophique et de ses Honnêtetés littéraire*.

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renvoie au bagne du ridicule. C'était pourtant un excellent homme et un littérateur estimable que cet abbé Trublet, attaché à perpétuité au pilori voltairien. Mais il avait eu l'audace et le malheur d'appliquer à la Henriade le mot de madame de Longueville au sujet de la Pucelle de Chapelain, mis en vers par Boileau :

Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

Ah ! s'écria l'irascible poète,

L'archidiacre Trublet prétend que je l'ennuie (1) 1

je le lui rendrai bien; et il le logea dans le Pauvre Diable; puis il se frotta les mains :

Vous m'avez endormi, disait le bon Trublet ;

J'ai réveillé mon homme à grands coups de sifflet (2).

Et dorénavant, suivant le conseil, disait-il, de Tronchin, il courut sus , presque chaque matin, à l'abbé Trublet comme au Pompignan(3). Mais Trublet, « aumônier littéraire d'Houdart et de Fontenelle (4), » était encore coupable pour avoir attaqué le mauvais livre d'Helvétius, et s'être associé, dans la rédaction du Journal chrétien, à l'abbé Joannet, journaliste de la reine, par la protection de laquelle, après vingt-cinq ans de postulat, il était enfin entré à l'Académie (5). Le lendemain de sa réception, il envoya son discours à Voltaire, à qui il n'avait pas gardé rancune. Le Pauvre Diable était à peine arrivé à Paris, qu'il le savait par cœur et se plaisait à le répéter dans les compagnies. Un jour, ayant rencontré Suard sous les guichets du Carrousel, il l'arrêta, et se mit à lui réciter, en les commentant, les vers dirigés contre sa personne. « Voyez, lui dit-il, quel goût dans cette triple répétition : compilait, compilait, compilait! Un sot

(1) ÈpUre à madame Denis; Œuvres de Voltaire, t XIII, p. 235.— (2) Épitre à Dalembert; Œuvres de Voltaire, t XIII, p. 290. —(3) Voir encore dans Candide, Œuvres de Voltairet t. XXXIII, p. 301 . — (4) A Dalembert, 19 mars 1761. — (5) A Dalembert, 19 mars 1761. Dans cette lettre, Voltaire accuse Trablet d'être athée comme le cardinal de Tencm ; et Dalembert, de son côté, attaquait, avec aussi peu de raison, les mœurs de l'abbé, ce qui ne l'empochera pas plus tard de faire l'éloge de sa foi et de «es mœurs, dans un éloge académique. Ah ! tes vilaines gens!

aurait bien pu trouver ce vers; mais, à coup sûr, il ne l'aurait pas laissé. » A un si bon et si galant homme, Voltaire répondit avec une malice aimable : « Votre lettre et votre procédé généreux sont des preuves que vous n'êtes pas mon ennemi, et votre livre {Essais de littérature et de morale) vous faisait soupçonner de l'être. J'aime bien mieux en croire votre lettre que votre livre. Vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens... Je vous dis très-sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle ; que votre procédé me désarme pour jamais (1). » Voltaire tint parole, du moins tant que Trublet vécut; car, l'année qui suivit sa mort, il larda encore son cadavre dans l'Épitre à Dalembert.

Gresset, une autre victime du Pauvre Diable, avait eu d'abord les bonnes grâces de Voltaire, qu'il avait défendu, en très-jolis vers, contre les détracteurs d'Alzire. Puis, plus coupable que Boileau, auteur du Lutrin dans un siècle de foi et de respect, il n'avait ouvert les grilles à un siècle impie et moqueur que pour lui montrer les occupations et les mœurs des cloîtres sous un aspect exclusivement ridicule. Enfin, il avait quitté les Jésuites : c Un poète de plus, un jésuite de moins, quel grand bien dans le monde (2) ! » Voltaire fit donc son éloge en cent endroits divers, ne se réservant que le grand domaine de la tragédie et de l'épopée, qu'il interdisait à son heureux rival dans la poésie légère (3). Hais voici que l'auteur des Adieux aux JésuiUs fait aussi ses adieux au théâtre et à ce qu'il appelait Vart dangereux de la poésie : aussitôt Piron lance une épigramme sanglante, et Voltaire exhale sa fureur en termes grossiers : « Et ce polisson de Gresset, qu'en dirons-nous? Quel fat orgueilleux 1 Quel plat fort) A Tnibfet, 27 avril 1761.— (2) A CideviUe, 19 ma» 1736.— (3) A Beige*, 10 Janvier 1736; à Frédéric, février 1738.

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natique! et que les vers de Piron sont jolis (i)! » Et il alla jusqu'à traiter Vert-vert et la Chartreuse d'ouvrages tombés (2) ! Vert-vert et la Chartreuse vivront autant que le Pauvre Diable; et, quant au Méchant, il vit toujours, il vivra autant que la langue française, et les douze comédies de Voltaire sont mortes depuis longtemps. Mais c'est dans le Pauvre Diable, que Voltaire punit surtout Gresset de son crime de lèse-comédie :

. . . Gresset doué du double privilège D'être au collège un bel esprit mondain , Et dans le monde un homme de collège ; Gresset dévot, longtemps petit badin.

Sanctifié par ses palinodies, Il prétendait avec componction Qu'il avait fait jadis des comédies, Dont à la Vierge il demandait pardon.

— Gresset se trompe, il n'est pas si coupable ; Un vers heureux et d'un tour agréable Ne suffit pas : il faut de l'action De l'intérêt, du comique, une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable, Pour consommer cette œuvre du démon.

Gresset prit en esprit de pénitence toutes ces plaisanteries, et resta silencieux dans sa solitude.

Malheur donc k quiconque attaquait l'armée philosophique et son chef, ou même refusait de s'enrôler sous le drapeau encyclopédique ! Certes, ce n'était pas un ennemi que l'auteur des Lettres Persanes et de Y Esprit des lois; mais il avait vécu dans un isolement superbe, ne recevant de mot d'ordre de personne, puis il avait beaucoup rabattu sur la valeur de Voltaire et de ses ouvrages. « Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli, a-t-il écrit dans ses Pensées; il serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été. — Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportionnés qui brillent de jeunesse. — Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines, qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la

(1) A d'Argental, 29 juin 1759; — voir encore une épigramme, Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 427. — (2) Dictionnaire philosophique . au mot Imagination; Œuvre* de Voltaire, U XXX, p. 331.

gloire de leur ordre : Voltaire écrit pour son couvent. » — Et sur l'Histoire de Charles XII : « L'auteur manque quelquefois de sens. » — Et sur le poème de la Henriade .- « Plus il paraît être Y Enéide, moins il Test (1). » — Et à l'occasion de l'aventure de Francfort : « Voilà donc Voltaire qui parait ne savoir où reposer sa tête : Ut eadem tellus, quœ modo vieturo defuerat, deesset ad sepuliuram. Le bon esprit vaut mieux que le bel esprit (2). » Sans doute Voltaire n'a pas connu tous ces jugements secrets; mais il est difficile que l'opinion qu'ils supposent ne se soit pas traduite en d'autres expressions qui arrivèrent jusqu'à lui. D'ailleurs, il en voulait à Montesquieu pour la satire des poètes contenue dans les Lettres persanes (3). « Il est coupable, disait-il, au rapport de La Harpe, de lèse-poésie. » De là peut-être ces boutades contre Y Esprit des lois: « Ce livre est un labyrinthe sans fil, un édifice mal fondé et construit irrégulièrement, dans leque il y a beaucoup de beaux appartements vernis et dorés ; un cabinet mal rangé, avec de beaux lustres de cristal de roche. Après l'avoir lu, on ne sait guère ce que l'on a lu. Je désirais connaître l'histoire des lois, les motifs qui les ont établies, négligées, détruites, renouvelées. Je n'ai malheureusement rencontré souvent que de l'esprit, des railleries, de l'imagination etdes erreurs. Une dame (madame du Deffand), qui avait autant d'esprit que Montesquieu, disait que son livre était de V esprit sur les lois : on ne l'a jamais mieux défini. L'auteur sautille plus qu'il ne marche ; il brille plus qu'il n'éclaire ; il lisait superficiellement, et jugeait trop vite (4). » Tout n'est pas faux dans ces critiques ; et la religion et la morale en adressent de plus sévères à Y Esprit des lois, mais le dépit y perce. Quand elles arrivèrent à la connaissance de Montesquieu, il se contenta d'écrire : « Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour m'entendre. Tous les livres qu'il lit, il les fait; après quoi, il approuve ou critique ce qu'il a fait (5). »

(1) Œuvra de Montesquieu, édition Dalibon, 1892, t. VII, p. 313. — (2) A rabbé de Guasco, 28 septembre 1753. — (3) Lettrée XLVIII et CXXXVII. — (4) VA. B. C, !•» Dialogue; Œuvres de Voltaire, t. XLV, pp. 1 et suiv. — Voir encore les lettres au duc d'Uzèz, 14 septembre 1750; à Thieriot, 27 février 4755; à M***. 5 janvier 1759; à Marmontel, 28 janvier 1764; à d'Olivet, 5 janvier, à Linguet, 15 mars 1767; à Saurin, 28 décembre 1768. — (5) A l'abbé de Guasco; 8 août 1752.

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Homme et poôte, Voltaire attaquait Montesquieu; mais, chef de la philosophie, il voyait bien l'avantage que quelques-unes des idées de Y Esprit des lois apportaient à sa cause, et il prenait la défense de ce livre contre l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques, qui, il est vrai, l'avait souvent pris lui-même à partie (1); puis il donnait à sa critique la compensation des plus magnifiques louanges : « C'est avec douleur, et en combattant mon propre goût, que je combats quelques idées d'un philosophe citoyen qui a préconisé la liberté politique, attaqué la maltôte, flétri le fanatisme, la superstition, le despotisme et l'esclavage. C'est un génie profond, qui pense et fait penser. Son livre devrait être le bréviaire de ceux qui sont appelés à gouverner les autres. Il a partout fait souvenir les hommes qu'ils sont libres; il inspire la morale, et sa noble hardiesse doit plaire à tous ceux qui pensent librement. Le principal mérite de son livre est d'établir le droit qu'ont les hommes de penser par euxmêmes (2). » Enfin, c'est Voltaire qui a dit ce grand mot ridicule : « Le genre humain avait perdu ses titres : M. de Montesquieu les a retrouvés, et les lui a rendus. »

Dans ses ouvrages sérieux, Voltaire s'efforça de tenir une juste balance, par exemple dans le Siècle de Louis XIV (3), où il ne blâma dans Y Esprit des lois que ce qui est vraiment blâmable : défaut de méthode, affectation de petits chapitres, fausses citations, faux exemples, paradoxes, vérité sacrifiée au bel esprit, traits et saillies au lieu de raisonnements. Mais il insista sur les défauts dans plusieurs articles de son Dictionnaire philosophique (4), et il condamna absolument Y Esprit des lois : « On a dit que la lettre tuait et que l'esprit vivifiait; mais, dans le livre de Montesquieu, l'esprit égare, et la lettre n'apprend rien. »

En 1777, il avait rendu compte, dans le Journal de politique et de littérature de La Harpe, d'un ouvrage de Chastellux, la Félicité publique. Dans le Journal de Paris, Sautereau de Marsy

(1) Kemerciment sincère à un homme charitable; Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, p. 329. — (2) Voltaire, passim. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XIX, pp. 162 et suiv. — (4) Art. Aristote, Poésie et vers, Esprit des lois; Œuvres de Voltaire, t. XXVII, pp. 38, 119 ; t. XXXI, p. 86; t. XXXII, p. 435.

prétendit que l'article n'avait été fait que pour « rabaisser la gloire de Montesquieu. » Blessé au vif de cette accusation, et plus encore du ton cavalier de Saut ère au, Voltaire composa rapidement, avec le livre du fermier général Dupin, son Commentaire de l'Esprit des Lois (1), où il tâcha encore de garder une juste mesure. Mais il l'écrivit sous l'empire d'une irritation dont on peut juger par la lettre où il annonce son projet de répondre à un adversaire qu'il ne connaissait pas encore : « Il serait bon de savoir à qui on a affaire; mais, quel qu'il soit, si nous étions aux prises, je lui ferais bien voir que son héros est un charlatan qui en a imposé au public. Je lui démontrerais que ce charlatan, devenu si fameux, n'a pas mis une citation dans son ouvrage qui ne soit fausse, ou qui ne dise précisément tout le contraire de ce qu'il avance (2). »

Voilà ce qu'on s'attirait, fût-on Montesquieu, en touchant à Voltaire, ou simplement en faisant bande à part. Voltaire ne voulait que des flatteurs ou des séides.

l'encyclopédie et le dictionnaire philosophique

un couvent de philosophes

C'est ce qu'il crut avoir trouvé dans les encyclopédistes, et c'est pourquoi il encouragea si fort leur entreprise. Il était en Prusse lorsqu'elle commença; et de là il écrivit à Dalembert : « Vous et M. Diderot, vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France et l'opprobre de ceux qui vous ont persécutés (3). » Et un peu plus tard : « Adieu, Atlas et Hercule, qui portez le monde sur vos épaules ! »

Retiré en Suisse, il se mit à leur disposition : « Tant que j'aurai un souffle de vie, je suis au service des illustres auteurs de Y Encyclopédie. Je me tiendrai très-honoré de pouvoir contri-

(1) Œuvret de Voltaire, t. L, p. 49. — (2) A Chastellux, 7 juin 1777. — (3) A Dalembert, 5 septembre 1752.

VOLTAIRE ET L'iNFAME 503

buer, quoique faiblement, au plus grand et au plus beau monument de la nation et de la littérature (1). » En réalité, il fut bientôt le vrai chef et l'âme de l'entreprise. Il la soutint de ses conseils et de ses encouragements ; il chercha à l'améliorer par ses critiques; il lui fournit un grand nombre d'articles, rédigés avec soin et scrupule (2), qu'il appelait c des cailloux à fourrer dans quelque coin de mur de l'immortel édifice (3), » et qui en étaient presque les seules pierres solides et bien travaillées. Il est à regretter qu'il n'ait pas pris une part plus entière à l'ouvrage, qui eût été meilleur au point de vue de la littérature, et plus franchement mauvais, par conséquent moins dangereux, au point de vue de la religion. Au lieu de cette hypocrisie sournoise qui glissait les plus grandes hardiesses dans des articles de science ou de grammaire, il les eût affichées dans ces articles de métaphysique et de théologie» qui, disait-il, « lui serraient le cœur. » Dalembert lui répondait bien : « Style de notaire pour servir de passeport à la vérité! » Il répliquait : « Il est bien cruel d'imprimer le contraire de ce qu'on pense. » Au moins demandait-il de bannir des articles toute déclamation ; de n'y mettre que vérité et méthode; d'y remplacer les dissertations, les opinions particulières, par de simples définitions accompagnées d'exemples (4).

Malgré le peu de compte qu'on tenait de ses conseils et des modèles excellents qu'il avait fournis, il continuait à soutenir l'entreprise poursuivie par le pouvoir, et à encourager Dalembert, qui menaçait de se retirer : « On a besoin de votre courage... Ameutez- vous, criait-il, et vous serez les maîtres (5). » Dalembert se retira, parce qu'il était, disait-il, persécuté par le pouvoir et par les cagots, et qu'il n'était plus libre d'exprimer sa pensée (6). — Non, a répondu la fille de Diderot, madame de Vandeul : « L'argent seul fut cause de sa retraite. J'ai vu, dans des lettres très-intimes de mon père, tout le détail de ses allées

(1) A Dalembert, 9 décembre 1755. — (2> A Dalembert, 29 novembre 1756 et 29 décembre 1757. — (3) A Dalembert, 1755. — (4) A Dalembert, 9 octobre 1755. — (5) A Dalembert 8 et 19 janvier 1757. — (6) Dalembert à Voltaire, *U et 28 janvier 1757.

et venues en ce temps. M. Dalembert voulait que son traitement fût plus considérable : les libraires y consentirent; quelques mois après, il voulut davantage : ils rechignèrent, mais ils accordèrent encore; quelques mois après, il demanda de nouvelles

augmentations : jamais mon père ne put les y déterminer, et, après avoir conjuré, supplié, demandé à son ami, juré, tourmenté les libraires, il demeura seul chargé de la besogne (1). » De toutes les lettres intimes dont parle madame de Vandeul, une seule, malheureusement, nous est parvenue : c'est celle à mademoiselle Voland, du 11 octobre 1759. Diderot y raconte à sa maîtresse tous les détails de ce qui s'est passé entre Dalembert et lui, et il en résulte que le puritain Dalembert manqua nonseulement de générosité, mais de délicatesse et de justice. Et ce qui est pire encore peut-être, c'est la jalousie haineuse qu'il voua depuis à Diderot. Il lui en voulut toujours d'avoir continué de porter seul le fardeau de Y Encyclopédie, qu'il aurait été heureux de voir crouler, après que lui, la seconde et la plus forte colonne du temple, n'était plus là pour le soutenir. Aussi, quoique Diderot le traitât toujours en public avec estime, ils passaient quelquefois, au témoignage de madame de Vandeul, deux années de suite sans se voir.

L'Encyclopédie s'acheva, grâce à Malesherbes, qui, chargé de la poursuivre, s'en fit le logeur (2) ; grâce à Ghoiseul , qui la prit sous sa protection ; grâce à madame de Pompadour, qu'on piqua de jalousie, en lui disant que Catherine et Frédéric offraient à l'œuvre leur patronage. Elle allait s'achever, lorsque Voltaire écrivit : « Ce ne sera jamais qu'un gros fatras.... Édifice bâti moitié de marbre et moitié de boue.... Trop de strass mêlé aux diamants... Trop de fange à côté de l'or pur (3). » Et Dalembert répondait : « C'est un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonne étoffe, et trop de haillons (4). » Et renchérissant sur eux deux, Diderot a dit : « L'Encyclopédie devint un gouffre où des espèces de chiffonniers je-

(1) Mémoires sur Diderot, t 1, p. 33. —(2) Mémoires sur Diderot, 1. 1, p. 34. — (3) A Bertrand, 22 mars i 759; à Date ert, 28 octobre 1769. - (4) A Voltaire, 22 février 1770.

VOLTAIRE ET i/lNFAME 505

tèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. »

Voilà Y Encyclopédie jugée par ses fondateurs et ses patrons !

Voltaire voulut faire son encyclopédie à lui tout seul. 11 avait commencé, nous l'avons vu, à Berlin. En 1764, il publia, en un seul volume , son Dictionnaire philosophique portatif, qu'il appelle son Portatif, plus couramment , et sur lequel il fondait les plus grandes espérances. C'est après une lecture du Portatif à Ferney, devant neuf ou dix prétendus philosophes, que l'un d'eux , en regardant la compagnie , dit : « Messieurs, je crois que le Christ se trouvera mal de cette séance (1). » Pas de livre qui ait soulevé plus de tempêtes; pas de livre, par conséquent, que Voltaire ait nié avec plus d'audace et de persévérance. Dénoncé comme auteur par Hontperoux et l'abbé d'Étrée, il prétendit que l'ouvrage était de plusieurs mains, que Y article Apocalypse était d'Abauzit, l'article Messie de Polier, etc., et que le collecteur avait été un chimérique Dubut, petit apprenti théologien de Hollande ; que, pour lui, s'il y avait pris quelque part , ce n'avait été qu'en vue de tirer d'une affreuse misère une famille nombreuse d'imprimeurs (2). Son libraire Cramer , alors à Paris , lui écrivit au sujet de ce Portatif, livre scandaleux, faisant grand bruit, et qu'on lui attribuait; et il lui en demandait un exemplaire. Il répondit qu'il en avait entendu parler, mais qu'il ne l'avait pas lu, et qu'il serait bien aise de le voir. Cramer répliqua qu'il avait montré sa lettre à tout le monde, présumant que telle était son intention ; et que, la farce jouée, il lui demandait de nouveau un exemplaire. Parce, en effet, puisqu'il avait été convenu entre eux de s'écrire ces lettres ostensibles (3).

Hais la farce tourna au sérieux. « Dès qu'il y aura le moindre danger, avait écrit Voltaire à Dalembert (4), je vous demande

(1) A Dalembert, 7 septembre 1764. — (2) A Dalembert, 7 septembre; à Damilaville, 29 septembre et 8 octobre ; à d'Argental, 1er et 3 octobre; à madame du DefTand, 3 octobre; à Bordes, 6 octobre 1764, etc. —(3) Mémoires de Bachaumont du 27 septembre 1764, t. II, p. 79; Wagnière, Mémoire*, t. I, p. 223.— (4) 19 septembre 1764.

en grâce de m avertir, afin que je désavoue l'ouvrage dans tous les papiers publics , avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » Averti du danger , il écrivit de nouveau : « Il est trèscertain que la persécution s'armerait de ses feux et de ses poignards, si le livre en question lui était déféré. On en a parlé au roi comme d'un livre dangereux, et le roi en a parlé sur ce ton au président Hénault (1 ). » C'était vrai : dans le courant de septembre, l'Académie des inscriptions étant allée présenter au roi son nouveau volume, Louis XV avait dit à Hénault, chef de la députation : « Eh bien , voilà encore votre ami qui fait des siennes !» Et il avait chargé le président et Daguesseau de lui rendre compte du livre , le procureur général de préparer un réquisitoire (2). Aussi Voltaire s'empressa-t-il d'écrire à Hénault pour protester de sa parfaite innocence ; d'écrire à Duclos, secrétaire perpétuel , pour le prier de porter cette protestation devant l'Académie; d'écrire à Maupeou, à Saint-Florentin, à Richelieu, à d'Argental, pour qu'ils prissent sa défense à la cour. Pauvre vieillard de soixante et onze ans, malade et presque aveugle, lui faut-il donc mourir martyr d'un livre qu'il n'a pas fait, d'un livre qu'il a été le premier à dénoncer dans une lettre ostensible à Marin , et envoyée tout ouverte sous l'adresse de Sartine (3)?

Or, pendant qu'il désavouait ainsi le Portatif, il en faisait faire une belle édition en Hollande , « revue, corrigée, et terriblement augmentée. » Et il disait : « C'est un ouvrage très-édiflant, et qui sera très-utile aux âmes bien nées. Au reste, que peut-on dire à Voltaire, quand Voltaire n'a donné cet ouvrage à personne, et quand il a crié le premier au voleur, comme Arlequin dévaliseur de maisons? Voltaire est intact, Voltaire s'enveloppe dans son innocence (4). »

Ce qui le rendait si plaisamment audacieux, c'est que Duclos lui avait gagné l'Académie; c'est que Choiseul, Praslin, tous

(1) A Dalembert, 12 octobre 1761. — (2) A Datombert, 19; à d'Argental, 20 octobre 1764; Mémoires de Bachaumont du 27 décembre 1764; t. II, p. 147. — « Le malheureux I aurait dit Héaiult à ses confrères, il travaillait, dans ce moment mîme, à revenir en France! » — (3) A Dalembert, 19; à Hénault et à Duclos, 20 ; > à Richelieu et à d'Argental, 22 octobre 1764. — (4) A d'Argental, 2 novembre 1764.

ses amis de cour , et même Jarente, évoque d'Orléans, avaient, non-seulement détrompé le roi sur sa part au Portatif, mais obtenu que Sa Majesté approuvât sa conduite dans cette petite affaire (i).

Restait le procureur général Orner Joly de Pleury. Le neveu d'Hornoy fut chargé de lui dire qu'il ne devait pas nommer Voltaire dans son réquisitoire ; que ce serait offenser sans raison une famille nombreuse qui servait le roi dans la robe et dans l'épée/, qu'il serait même mieux de ne pas faire de réquisitoire du tout (2). Orner ne lit pas moins son réquisitoire, et le Portatif fut brûlé le 19 mars 1765. Mais il y en avait alors plusieurs éditions; l'ouvrage était répandu comme la retiommée que lui avaient faite ses nombreux réfutateurs, Chaudon, l'abbé François, l'ex-jésuite Paulian ; et Voltaire, en sûreté derrière ses montagnes, se préparait à le grossir de ses Questions encyclopédiques, de son Opinion par alphabet, etc., qui finirent parle porter d'un volume à neuf, et par en faire la Bible ou Y Encyclopédie de ses mensonges et de ses erreurs , de ses sarcasmes impies et de ses plaisanteries obscènes, et aussi de toutes ses qualités et de tous ses défauts d'écrivain. Long pamphlet en cinq ou six cents articles qui est tout le grand pamphlétaire !

Quoique, en réalité, ni lui , dans sa forteresse de Perney , ni les encyclopédistes de Paris, plus que tolérés par le pouvoir, ne courussent grand risque, il songea, pour rendre leur action plus libre dans la campagne contre Yinfdme, à leur procurer une place d'armes et une retraite sur les frontières de France. L'ennemi des couvents voulait se faire fondateur d'un couvent philosophique à Clèves, et s'y établir avec cinq ou six hommes de mérite, Dalembert, Diderot, Damilaville % d'Holbach , pour y cultiver la raison loin du fanatisme. On y aurait établi une imprimerie, on aurait fait une grande révolution dans les esprits, et il aurait suffi de deux ou trois ans pour faire une époque éternelle (3).

(1) A Damilaville, 7 ; à Dalembert, 9 novembre; à madame d'Argcntal, novembre 1764. — (2) A Damilaville, 26 décembre 1764. —(3) A Damilaville, 21, 23, 25, 28 juillet, 4 et 6 août; à Dalembert et à Diderot, 23 juillet 1766.

Frédéric consentit à l'établissement de la colonie de philosophes dans ses États, et promit de leur accorder tout ce qu'ils demanderaient; à la condition, toutefois, qu'ils ménageraient ceux qui doivent être ménagés], qu'ils garderaient de la décence dans leurs écrits, et qu'ils seraient aussi pacifiques et aussi sages que le faisait entendre le titre dont ils se paraient. « Gardons-nous, disait le roi, d'introduire le fanatisme dans la philosophie^)! »

Ce programme ne plut pas aux faux philosophes, qui, d'ailleurs, ne voulaient pas quitter pour Glèves ce Paris où ils se disaient si malheureux, si persécutés, et où, en réalité, ils

avaient pour eux leurs prétendus persécuteurs, où un réquisitoire, une brûlure valait à leurs méchantes œuvres une surenchère que le bon sens et le bon goût ne leur eussent pas donnée. En vain Voltaire leur criait : Tout est prêt pour l'établissement de la manufacture'; plus d'un prince se disputera l'honneur de vous protéger; des bords du Rhin jusqu'à ceux de l'Oby, vous trouverez sûreté, encouragement et faveur ; vous êtes inexcusables de vivre sous le glaive, de ramper sous le fanatisme dans un coin de Paris, tandis que vous pourriez écraser le monstre ; qu'on me donne seulement deux disciples zélés, et trois ou quatre années de santé et de vie, et je jure d'en venir à bout (2). Les philosophes ne bougeaient pas, acoquinés à Paris, et se défiant de ce Frédéric qui avait si bien traité leur chef (3). Voltaire, pour cacher sa déconvenue, fut réduit à nier le projet (4). Puis, après avoir invité Frédéric à encourager au moins quelque libraire de Berlin qui réimprimerait et répandrait à bas prix dans toute l'Europe les productions de la secte, il exhala son dépit dans cette dernière boutade : «Quand je songe qu'un fou et un imbécile comme Ignace a trouvé une douzaine de prosélytes qui l'ont suivi, et que je n'ai pu trouver trois philosophes, j'ai été tenté de croire que la raison humaine n'est bonne à rien (5). »

(1) Frédéric à Voltaire, 7 et J3 août 1766. — (2) A Damilaville, 18, 25, 31 août et 28 octobre ; à Dalembert, 25 août 1766. — (3) A DaraUavffle, 12 novembre 1766. — (4) A d'Argental , 15 ; à Richelieu, 19 août; à madame du Deffand, 2i septembre; à Collioi, 22 octobre 1766. — (5) A Frédéric, 5 avril 1767 et novembre 1769.

VOLTAIRE ET LES PASTEURS GENEVOIS — VERNET L'ARTICLE GENÈVE DE L'ENCYCLOPÉDIE

Comme ce diable d'homme avait bien le droit, lui aussi, de s'appeler Légion, il se mit à faire tout seul la guerre à V infâme. Il alla au plus près, et s'attaqua d'abord aux pasteurs genevois. Une de ses premières victimes fut Jacob Vernet, pasteur et professeur en théologie. Avec Vernet, comme avec presque tous ses adversaires, il avait commencé par l'amitié. Dès 1733 (1), il était entré avec lui en commerce épistolaire. Interrompu dix ans, ce commerce fut repris en 1744, pour souffrir encore une interruption de quelques années. L'amitié se resserra entre eux en 1755, lorsque Voltaire s'établit aux Délices. C'est Vernet qui lui enseigna la prudence en lui envoyant son Traité de la vérité de la religion chrétienne; et nous avons vu la réponse que lui fit Voltaire (2). Mais, dès la fin de 1756, voyant que le vieillard trop sévère manquait à ses promesses, il cessa d'aller aux Délices, et écrivit môme contre Y Essai sur les mœurs une lettre qu'il adressa à Formey pour la Bibliothèque germanique. Son nom, vers le même temps, ayant encore été mêlé à la Guerre littéraire de Grasset, Voltaire l'accusa d'être l'auteur de « pièces scandaleuses » contre lui, et lui fit dire a qu'il était de son intérêt et de celui de la paix de prévenir une querelle funeste. » Il avait en main, disait-il, des lettres de Vernet qui pouvaient le confondre. De plus Vernet devait savoir qu'étant son vassal, « il était exposé à être mortifié tous les jours. » Voltaire lui envoya donc ce qu'il appelait « une éponge pour le débarbouiller et un croc pour le tirer de la boue, » à savoir une protestation à signer contre la Guerre littéraire, qui se terminait ainsi : t Je déclare qu'il est faux que j'aie jamais eu le moindre démêlé avec M. de Voltaire,

(1) A Vernet, 14 septembre 1733. — (2) Voir p. 206.

mon voisin, pour qui j'ai les plus grands égards, et dont je n'ai jamais reçu que des politesses (1).

Vernet signa, et il y eut entre eux une trêve de quelques années. De nouvelles productions antichrétiennes sortant chaque jour de la manufacture de Ferney, les pasteurs se coalisèrent pour répondre à Voltaire, qui s'écria : « Allez, allez, vieilles perruques ; ce n'est pas votre plate douceur qui vous tirera de mes griffes. » Le premier qui tomba sous ses griffes fut encore Vernet, qui avait écrit deux petits traités contre lui au sujet des

miracles. Il publia son Dialogue chrétien, ou Préservatif contre l'Encyclopédie (2), qu'il mit sous le nom de If. F., professeur à

Genève. Là, après quelques pages sérieuses, il tournait graduellement à l'impiété bouffonne, et faisait avouer à Vernet, un des interlocuteurs, qu'il ne croyait pas en Dieu, et que ses collègues, hypocrites comme lui, faisaient leur métier pour de l'argent. Le Conseil d'État, par la main du bourreau, Ht brûler un si grand nombre d'exemplaires du libelle, déjà répandu à profusion, qu'on crut à un incendie à Thôtel-de-ville. Voltaire se fâcha (3),' et se vengea par de nouvelles diatribes.

Vernet ne se laissa pas abattre. En 1766, il lança contre Voltaire ses Lettres critiques d'un Voyageur anglais. Voltaire entra en fureur, et il écrivit à Dalembert : « Vernet a un frère qui possède une métairie dans ma terre de Tourney, il y vient quelquefois : je compte avoir le plaisir de le faire mettre au pilori dès que j'aurai un peu de santé; c'est une plaisanterie que les philosophes peuvent se permettre avec de tels prêtres, sans être persécuteurs comme eux (4). » En attendant, il le mit au pilori dans tous ses libelles en prose et en vers (5) , avec cette note : « Vernet, professeur en théologie, très-plat écrivain, fils d'un réfugié. — Nous avons ses lettres originales, par lesquelles il pria l'auteur de Y Essai sur les mœurs de le gratifier de l'édition, et de l'accepter pour correcteur d'imprimerie. Il fut refusé, et

(1) A Tronchin, 1757 (Recueil de 1856). — (2) Œuvres de Voltaire , t. XL, p. 514 ; — voir aussi la lettre à Bordes du 5 septembre 1760. — (3) A Dalembert, 29 mars 1762. — (4) A Dalembert, 26 juin 1766. — (5) Guerre civile de Genève; Œuvret de Voltaire, t. XII, p. 256; Satire de l'Hypocrisie, t. XIV, p. 201; Lettre de Robert Covelle, t. XLII, p. 344.

se jeta dans la politique. » Cette note fit scandale, et la Compagnie des pasteurs somma Vernet de s'expliquer. Heureusement Vernet avait conservé les lettres de Voltaire et ses réponses ; et, dans un Mémoire présenté à M. le premier syndic, il prouva que c'était Voltaire qui l'avait sollicité de soigner l'édition de Y Essai; mais qu'ayant découvert dans ce livre des traits contre le christianisme, il avait demandé des corrections, et que, ne les ayant pas obtenues, il avait abandonné l'ouvrage.

Apprenant que Voltaire persistait dans sa mensongère Déclaration (4), il va à Ferney, et, en plein salon, au milieu d'une nombreuse compagnie, il tire ses lettres et en lit une. « Qu'estce que cela prouvé ? » interrompt Voltaire. — « Cela prouve que vous avez tort de dire que j'ai sollicité l'honneur d'être votre éditeur. — Allons, vous avez raison; nous avons tous de vieux péchés et de vieilles paroles à nous pardonner. Touchez là, dînez avec nous, et qu'il n'en soit plus question. » Vernet refuse le dtner, mais est obligé d'accepter une place dans le carrosse qui ramenait deux hôtes à Genève. A la porte de la ville, il veut descendre. Le cocher, qui a des ordres, fouette, traverse tout Genève, et ne s'arrête qu'au beau milieu de la place. La foule s'amasse. Quelle stupéfaction quand on voit Vernet descendre du carrosse de son ennemi ! « Monsieur le professeur, lui dit alors en ricanant un de ses deux compagnons, vous n'avez pas de commission pour M. de Voltaire? — Pardon, répond Vernet; veuillez lui dire que je suis charmé que sa petite malice m'ait fourni l'occasion de répéter devant mes concitoyens ce qu'il vient de m'avouer devant vous à Ferney : que ses calomnies à mon égard sont de vieux péchés qu'il espère qu'on voudra bien oublier. » — Les gens du carrosse n'eurent plus envie de rire, ni leur patron non plus, probablement; mais Voltaire ne maintint pas moins jusqu'au bout l'accusation relative à Y Essai (2) : cet homme n'a jamais démordu d'un mensonge.

(1) Œuvres de Voltaire, t. XLII, pp. 352 et 383. — (2) Comm. hit t.; Œuvra de Voltaire, t. XL VI H, p. 358. — Voir, sur ce qui précède, GtbereJ, Voltaire et Us Genevois , pp. 143 el soiv.

Voltaire eut encore affaire avec le pasteur Roustan, auteur de Lettres sur Vital présent du Christianisme, et il lui adressa, en 1768, des Remontrances et des Instructions (1) pour le rappeler à la modération et à la tolérance. Roustan l'avait un peu mordu, et il reçut deux coups de dents pour un.

Cependant Voltaire, après avoir appelé à lui son lieutenant Dalembert, était entré en lutte avec le corps entier des pasteurs. En 1757, au plus fort de la vogue encyclopédique, Dalembert était venu passer un mois aux Délices. Il fit quelques visites à Genève, et s'y procura un mémoire sur l'histoire de la République. Hais il prit surtout ses informations auprès de Voltaire, et, au mois d'octobre, il publia, au tome septième de l'Encyclopédie, son article Genève, où il flattait le clergé genevois aux dépens du clergé catholique, pour acheter le droit de l'accuser de socinianisme.

Que cet article eût été inspiré par Voltaire, nous en avons la preuve dans ses lettres précédentes sur le même sujet : « Genève n'est plus la Genève de Calvin, il s'en faut beaucoup; c*est un pays rempli de vrais philosophes. Le Christianisme raisonnable de Locke est la religion de presque tous les ministres; et l'adoration d'un être suprême, jointe à la morale, est la religion de presque tous les magistrats... Il y a plus de philosophie sur les bords jde notre lac qu'en Sorbonne. Le nombre des gens qui pensent raisonnablement se multiplie tous les jours (2). »

L'article est dénoncé à la Compagnie des pasteurs, qui désigne une commission pour y répondre par une Déclaration de principes. Cependant la discussion est violente dans le public. Jean- Jacques prend fait et cause pour les pasteurs ; et, dans une lettre adressée moins à Dalembert qu'à Voltaire , il demande : «Comment l'avez- vous appris? Par l'aveu des pasteurs? Je vous défie d'en citer un seul. Par le témoignage (Vautrui? N'avez-vous pas de fortes raisons de douter de son impartialité ? » Dalembert persiste à dire qu'il tient ses renseignements de plusieurs pasteurs, et, défié à plusieurs reprises de les nom-

1) Œuvres de Voltaire , t. XLIV, pp. 190 et 205. — (2) A Cideville et à Thieriot, 12 avril 1756.

VOLTAIRE ET L'iNFAMB 513

mer, il déclare qu'il ne veut trahir « ni le secret, ni les noms, dans une affaire dite en confidence. Du reste, ajoute-t-il, j'ai prié M. de Voltaire d'arranger toute cette affaire avec M. Tronchin; mais, en vérité, on fait bien du bruit pour peu de chose. »

Or, Voltaire, à qui on renvoyait l'affaire, avait déjà écrit à Dalembert : « Ces drôles osent se plaindre de l'éloge que vous daignez leur donner, de croire en Dieu et d'avoir plus de raison que de foi. Quelques-uns m'accusent d'une confédération impie avec vous. Vous savez mon innocence. Ils disent qu'ils protesteront contre votre article. Laissez-les protester et moquezvous d'eux.... Ne vous rétractez pas, il y va de votre salut, votre conscience y est engagée... Fanatiques papistes, fanatiques calvinistes, tous sont pétris de la même m.... détrempée de sang corrompu (1). »

C'est ce complice qu'on transformait en intermédiaire ! Avec la plus hypocrite candeur il écrit à Vernes : « Je n'ai point encore le nouveau tome de l'Encyclopédie, et j'ignore absolument de quoi il s'agit. Je sais seulement, en général, que M. Dalembert a voulu donner à votre ville des témoignages de son estime. U dit que le clergé de France l'accuse de vous avoir trop loués, tandis que vous autres vous vous plaignez de n'être pas loués comme il faut.... Ne soyons ni calvinistes, ni papistes, mais frères, mais adorateurs d'un Dieu clément et juste (2). »

Et cinq jours après : « Or ça, carissime frater in Deo et in Serteto, êtes-vous bien lâché, dans le fond du cœur, qu'on dise dans Y Encyclopédie que vous pensez comme Origène, et comipe deux mille prêtres qui signèrent leur protestation contre le pétulant Athanase?... Vous voilà bien malades que quelques gros Hollandais vous traitent d'hétérodoxes ! Serez- vous bien lésés quand on vous reprochera d'être des infâmes, des monstres, qui ne croient qu'un seul Dieu plein de miséricorde ? Allez, allez, vous n'êtes pas si fâchés. Soyez comme Dorine qui aimait Lycas, comme vous devez le savoir. Lycas s'en vanta, et Dorine, qui en fut bien aise, dit :

(1) A Dalembert, 12 décembre 1757. — (2) A Vernes, 24 décembre 1757.

Lycas est peu discret D'avoir dit mon secret

Dalembert e9t Lycas, vous autres êtes Donne, et moi je suis tout à vous très-tendrement. »

Une si grosse affaire, traitée en petits vers d'opéra, il y avait de quoi démonter tout le grave sanhédrin. A cette gatté si spirituellement bouffonne, on voit la joie de Voltaire, qui venait de vaincre sans péril et accaparait toute la gloire. Cette fois, les rôles étaient intervertis. C'était Raton qui croquait les marrons tirés par Bertrand. Raton avait pris toutes ses précautions. Ayant traité, dans le Mercure, Calvin d'âme atroce, il s'était fait écrire par Thieriot que ces mots venaient d'une copie infidèle, et que l'original de sa main portait seulement âme trop austère. 11 avait, disait-il, des personnes à ménager, pour garder la paix, qui, après la santé, est le plus grand des biens (i). Après avoir mis les gens aux prises, il n'était plus que juge du camp. Il se défendait toujours d'avoir la moindre part à l'article Genève, et à toute cette affaire, qu'il avait apprise le dernier de tous (2). Et, le jour même, il écrivait à Daiembert (tibi soli) : « Je pense que le Conseil et le peuple vous doivent des remerctments solennels ; vous en méritez des prêtres mêmes, mais ils sont assez lâches pour désavouer leurs sentiments, que vous avez manifestés, et assez insolents pour se plaindre de l'éloge que vous leur avez donné d'approcher un peu de la raison. » Et, quelques jours après : « Ne vous rétractez pas... laissez-moi faire. Je vous assure que, mes amis et moi, nous les mènerons bon train ; ils boiront le calice jusqu'à la lie (3). » Il écrivait en même temps à Diderot : « L'article dont on lait semblant de se plaindre est un coup important dont il ne faut pas perdre le fruit. Il démasque les ennemis de Y Église, et c'est beaucoup; il les force, ou à s'avilir en reniant leur créance, ou à convenir tacitement qu'on ne les a pas calomniés. »

La Compagnie des pasteurs ni ne se tut, ni ne s'avilit. En février 1758, elle publia un manifeste qui l'honore, mais qui l'ho-

(1) A Thieriot, 20 mai 1757 (Recueil de 1856). — (2) A Vernes, 29 décembre 1757. — (3) A Daiembert, 3 et 8 janvier 1758.

norerait davantage, s'il avait été l'expression rigoureuse de sa créance, et l'affaire en resta là.

Il est certain que des ministres jeunes et ardents , pour faire preuve d'une raison indépendante, avaient commis des imprudences, et fait à Dalembert des aveux compromettants. 11 est certain, de plus, que si l'église genevoise rejetait le socianisme théologique, elle admettait un droit absolu d'examen qui menait au même, et que le christianisme retenu et professé par elle était un christianisme fort élargi, où il entrait plus de morale que de dogme strict. Vernet lui-même, par trop d'empressement auprès de Voltaire, s'était exposé à se faire offrir d'être l'éditeur de V Essai; et un autre pasteur, en se faisant le prôneur d'Helvétius, se mit fort avant dans les bonnes grâces du patriarche. Un recueil de facéties voltairiennes, en deux volumes, ayant été imprimé à Genève , Cramer écrivait à Paris : « Figurez-vous un petit prêtre, soi-disant bel esprit, chrétien et surtout philosophe, qui va lisant par la ville ces deux jolis volumes. Figurez-vous, de plus, trois ou quatre hommes que je trouve partout, qui, toutes les fois qu'il est question de cela, prennent un air fin, comme s'ils avaient le livre dans leur poche (1). » Le déisme avait donc déjà entamé Genève. En tout cas, si Dalembert n'avait pas été fidèle rapporteur, il fut certainement prophète : qui donc aujourd'hui, dans l'église de Genève, — à part un petit nombre de chrétiens, — admet la Trinité et la divinité de Jésus-Christ ?

Voltaire eut bien d'autres querelles avec les Genevois, par exemple en 1765, lorsque Catherine lui recommanda son envoyé Bulow, chargé d'emmener à Pétersbourg une cargaison d'institutrices et de domestiques pour la cour impériale. Genève, bonne puritaine en cela , refusa d'envoyer d'innocentes jeunes filles à une telle école d'immoralité, de futures épouses et mères de famille à la cour de la meurtrière de Pierre III et du prince Yvan. Furieux d'une telle insolence, Voltaire écrivit : « Je ne balance assurément pas entre Catherine II et les vingt-cinq

(!) Sayous, XVTIP $iècU à Vélranger, 1. 1, p. 370.

perruques de Génère. Cette aventure m'a été fort sensible. Il y a dans ce Conseil trois ou quatre coquins, c'est-à-dire trois ou quatre dévots fanatiques, qui ne sont bons qu'à jeter dans le Lac(l). »

Genève lui devint de plus en plus odieuse. Il s'en éloigna, l'année suivante, en abandonnant les Délices, et il n'y fît plus que de rares voyages. Il s'y rendait dans un carrosse à quatre chevaux, qui excitaient autant de rumeurs qu'ils soulevaient de poussière. La foule s'amassait jusqu'à gêner sa marche. Flatté ordinairement de cette curiosité, il en était importuné quelquefois. Un jour que les curieux étaient entassés sur les marches de la maison de son banquier Macaire, chez qui étaient ses plus fréquentes visites, il s'arrêta sur le seuil, et d'une voix tonnante : « Qu'est-ce que vous voulez , badauds que vous êtes ! Voir un squelette? Eh bien, en voilà un! » Et, écartant le revers de son habit, il exhibe un grand corps efflanqué, et remonte salué par les applaudissements dans son carrosse (î).

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