‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 68 sur 80 · CONTREBANDE ET COLPORTAGE VOLTAIR1ENS · texte numérisé non relu

CONTREBANDE ET COLPORTAGE VOLTAIR1ENS

Le carrosse entrait souvent à Genève, même lorsque le maître eut cessé d'y aller, et il n'y entrait pas vide : il servait à la contrebande voltairienne. Les visiteurs de l'octroi, chargés par les magistrats de surveiller rigoureusement tous les ballots venant du côté de Ferney , n'osaient visiter le carrosse du haut et puissant seigneur. Voltaire en profita pour Cèdre transporter ses mauvais livres chez le libraire Chirol. Le gouvernement l'apprit, et donna ordre d'y prendre garde. Un jour que le carrosse entrait au grand trot, il est arrêté par le chef de poste. Un débat s'engage avec le cocher, et des gros mots sont proférés contre Voltaire. Ce jour-là la voiture était absolument vide!

(1) A d'Argental, 41 octobre; au même, 23 septembre et 26 octobre; an prince de Oallitiio, octobre 1765. —(2) Gabere), Voltaire tt Ut Gènevoù, p. 16.

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Voltaire put se plaindre avec un bon droit apparent, et il fit adresser une mercuriale au Conseil par le Résident de France. La contrebande continue de plus belle, et la boutique Chirol est bientôt fournie de gros ballots de Candide, de Pucelle, de Dictionnaire Philosophique. Les ballots sont saisis et brûlés, le libraire puni, et Voltaire menacé par Tronchin d'un réquisitoire d'autant plus daqgereux, que le ministère de France était alors mal disposé pour lui. Voltaire se moque d'abord ; mais, dès le lendemain, il adresse au Conseil une de ces lettres qu'il écrivait à propos de tous ses mauvais livres : « Je suis obligé d'avertir le Magnifique Conseil que, parmi les livres pernicieux dont cette ville est inondée, et qui sont tous imprimés à Amsterdam, chez Michel Rey, il arrivera lundi prochain, chez le libraire Chirol de Genève, un ballot contenant des Dictionnaire Philosophique, Évangile^ de la raison, et autres sottises que je méprise autant que les Lettres de la Montagne du sieur Rousseau. Je crois faire mon devoir en donnant cet avis, et je m'en remets entièrement à la sagesse du Conseil, qui saura bien réprimer toutes les infractions à la paix publique et au bon ordre. »

Tandis que les agents du Conseil montaient la garde à la porte de Chirol, Voltaire et ses libraires, en bons contrebandiers, faisaient, par un autre point, passer la frontière à une forte cargaison des livres dénoncés, qui étaient déposés chez Gando. En quelques jours la ville en est inondée. Furieux d'avoir été joué, le procureur général Tronchin lance un réquisitoire, et fait brûleries livres parla main du bourreau.

Voltaire invente une ruse nouvelle. Il donne à ses pamphlets un titre religieux, Sermon, Homélie, qui dépiste tout soupçon, et les commence par quelques bonnes pages, qui amorcent le lecteur et servent d'introduction aux blasphèmes. La surveillance des magistrats est encore trompée pendant quelques jours, et c'est une seconde inondation de libelles.

Quand les libraires, enfin surpris et châtiés, refusèrent de s'exposer davantage, Voltaire recourut à de plus indignes manœuvres. Secondé par des colporteurs chèrement payés, ou par H. 33

ses amis de la société genevoise, il fit distribuer gratis ses Sermons et Homélies. Les affiliés de son infernale propagande entraient, sous prétexte d'emplette, dans les boutiques, et glissaientleurs libelles sous des papiers ou des ballots. S'ils voyaient des jeunes femmes au comptoir, ils leur passaient les plus obscènes. Les colporteurs en fixaient aux sonnettes, en coulaient sous les portes , en jetaient dans les cabinets des horlogers. De petits messagers avouaient avoir reçu six sous d'un monsieur pour en déposer des paquets sur l'établi de leur patron. Des feuilles étaient oubliées à dessein, chaque soir, sur les bancs des promenades. Les classes même des collèges en étaient infectées, et les enfants en découvraient parmi leurs cahiers. Bien plus, dans les lieux d'instruction religieuse, les catéchismes étaient remplacés par des brochures de môme format et même reliure; et, jusque dans les temples, les jeunes gens trouvaient à leur service des exemplaires du Portatif avec titre et extérieur du psautier. Voilà comment Voltaire payait l'hospitalité genevoise. Voilà comment il tenait sa parole de corrompre la jeunesse de la pédante ville. Et voilà le patron de la tolérance qui a tant crié contre les enfants arrachés à leur famille pour été soumis à l'instruction catholique. Au moins ces enfants étaient imbus d'une saine doctrine, tandis que les enfants de Genève, également soustraits par lui à la surveillance et à la direction de leurs parents, ne leur revenaient que pervertis et gâtés (1).

Pendant que Voltaire faisait à Genève une contrebande corruptrice, il essayait de la faire sur nos frontières pour introduire ses mauvais livres en France. Une sœur d'un capitaine Thurot, femme d'un valet de chambre de l'ami d'Argental, nommé Le Jeune, fut envoyée à Perney en 1766 pour rapporter à Paris un chargement de Dictionnaire philosophique et autres denrées de la manufacture. On la fit passer pour une fripière, venue à Ferney pour débarrasser Voltaire de quelques anciens costumes de théâtre, et d'autres habits trop magnifiques pour lui. En effet, on en remplit trois malles ; mais, sous cette fri-

(1) Gaberel, Voltaire tt Ut Genevois, pp. 106 et suiv.

perie, on cacha cinquante à soixante volumes en feuilles. Voltaire avait fourni le contenant et le contenu, puis prêté carrosse, cocher, postillon et quatre chevaux pour conduire le tout jusqu'à cinq lieues de Ferney, au bureau de Collonges, à la sortie du pays de Gex. Un commis de ce bureau, nommé Janin, mandé à Ferney, et mis dans le secret, avait promis de faire plomber les malles à Collonges sans qu'elles fussent ouvertes, et un Dnmesrel, préposé de la douane, s'était engagé, moyennant cinquante louis, à tout laisser passer. Voltaire avait bien recommandé à d'Argental d'être discret, et de ne jamais prononcer son nom, quoi qu'il arrivât (i); mais il comptait sans Janin et DumesreL Janin, qui accompagnait le convoi, fut traître, et Dumesrel opéra une saisie. La femme Le Jeune, se voyant surprise, se cacha d'abord sous le nom d'une femme Doiret, de Ghftlons, à qui les malles étaient adressées, puis se mit en fuite (2).

Voltaire, ne sachant rien encore du travestissement de la Le Jeune, et croyant sa complicité en fuite avec elle, rassura d'Argental, et annonça le projet de faire un procès-criminel « à la Doiret, qui était une friponne, et à son compère, qui était un scélérat. » En effet, il écrivit au vice-chancelier Haupeou pour lui demander non grâce, mais justice. Quelle absurdité que lui, Voltaire, à soixante-treize ans, se fit contrebandier ; que riche seigneur de Ferney, il se fît colporteur pour faire fortune ! On a pris indignement son nom. Il demande en justice la main-levée des objets saisis, le renvoi du carrosse et la punition du directeur du bureau, qui a agi contre les ordonnances en n'arrêtant pas la femme Doiret et son complice (3).

Mais voici qu'il apprend que la Doiret n'est autre que la Le Jeune, et que le complice est Janin, un scélérat, disait-il, qui lui avait les plus grandes obligations. Or, ce Janin, pour empêcher la restitution des objets saisis, c'est-à-dire du carrosse , des chevaux et des habits, dont il devait avoir le tiers, avait déclaré

(1) A d'Argental (Recueil de 4856), 41 décembre 4766 ; Wagnière, Mémoires, t. I, p. 47. — (2) A d'Argental, 23 décembre 4766. — (3) A d'Argental, Recueil de 4856), 27 décembre 1766.

que les papiers appartenaient à M. de Voltaire, et que la prétendue Doiret était la femme du valet de chambre du comte d'Argental. Plus moyen de continuer les procédures contre ce misérable, qui ne manquerait pas de tout répéter en justice. Si Voltaire était plus jeune , il le ferait mourir sous le bâton. Au moins faut-il le faire destituer sur-le-champ, sans lui donner jamais'd'autre emploi. Cette révocation est d'une nécessité indispensable, et il la faut obtenir soit des fermiers généraux, soit de M. de Courteilles ou de M. de la Reynière. Le monstre révoqué, on a les mains libres et on peut reprendre l'affaire. En effet, Janina dénoncé sans se nommer, et sous le nom d'un quidam. On informera contre ce quidam sans nommer Janin ; ou, si on le nomme, il ne sera plus à craindre. En attendant, madame Denis réclame ses chevaux et son carrosse ; car, consentir à la saisie, ce serait s'avouer coupable d'avoir introduit dans le royaume des livrés affreux; ce serait se déshonorer dans la province , et se mettre dans l'impossibilité d'y rester. Madame Denis quittera Perney, si on ne lui feit justice, et Voltaire, après un tel affront infligé à sa nièce, est dans le dessein invariable d'aller mourir hors de France (1).

Toutes les apparences étant des preuves de sa complicité, il renonça, à la réflexion, à toute procédure criminelle, et crut que le mieux était d'étouffer l'affaire. Mais comment ? Son avis était que Maupeou se fit représenter les malles saisies, qu'il en fit brûler secrètement le contenu, et qu'il laissât madame Denis disputer son droit en matière civile contre la saisie de ses équipages (2).

Mais d'Argental venait encore de compliquer l'affaire. U avait présenté à Maupeou un mémoire qui contredisait toutes les requêtes de Voltaire : il y avouait que la Doiret était partie de Ferney ; or, Voltaire avait toujours articulé qu'il ne connaissait pas cette femme, la moindre relation avec elle établissant qu'il était son complice. Voltaire exigea donc que d'Argental se démentit, et déclarât à Maupeou qu'il s'était trompé; et, pour

(i) A d'Argental, 29 décembre 1766, et 2 janvier 4767 (Recueil de 1856). — .2) A d'Argental, 4 janvier 1767 {Recueil de 1856).

son compte, il nia plus que jamais que cette femme fût connue de lui (1).

C'est ce qu'il écrivit à Montyon , qui devait juger l'affaire, et qu'il avait vu aux Délices : il était absurde de supposer que madame Denis et lui fissent un commerce de livres étrangers ; il n'y avait là que friponnerie ; les seigneur et dame de Ferney n'avaient connu aucune Doiret; seulement, une Doiret, venue comme fripière, avait acheté des habits de leurs domestiques, sans qu'ils l'eussent vue , et emprunté d'eux un vieux carrosse et des chevaux de labourage, ce qu'ils n'avaient su qu'après saisie (2).

Voltaire était fâché que l'affaire eût été portée devant des juges qui pouvaient la criminaliser. Il aurait voulu que Maupeou en eût retenu à lui seul le fond, et eût laissé à la justice ordinaire la légalité de la saisie. Aussi faisait-il engager Montyon à différer son rapport, et, cependant, il faisait prier Maupeou, par Ghoiseul, Praslin et d'Argenson, de tout assoupir (3).

Ce qu'il craignait par-dessus tout, c'est que l'affaire fût renvoyée à la Tournelle de Dijon, parce qu'alors il y aurait éclat et scandale, et il parlait de prévenir ce renvoi par un accommodement avec les fermiers généraux , en payant au receveur de Gollonges une somme convenue sous le nom de la Doiret. Autrement, on ne pourrait éviter un décret de prise de corps contre la fausse Doiret, qui serait peut-être retrouvée; un ajournement personnel contre la vraie Doiret de Châlons, qui serait trouvée aisément et qui dirait tout; ajournement contre le quidam (Janin), qui était très-connu, et dont les dépositions jetteraient les intéressés dans le plus grand embarras; ajournement contre Voltaire, nommé dans le procès, et, faute de comparution, décret de prise de corps contre lui : de là, toute une famille tombée tout-à-coup de l'honneur et de l'opulence dans la honte et dans la pauvreté; sept ou huit personnes accoutumées à vivre ensemble depuis dix ans, séparées à jamais ; nécessité

(1) A d'Argental, 5, 7 et 8 janvier 4767 (Recueil de 1856). — (2) A Montyon, 9 janvier 1767. — (3) A d'Argental, 10, 12 et 13 janvier; à Chaatellux, 14 janvier 1767 (Recueil dé 1856).

de chercher une retraite à travers des montagnes de glaces , quand on est au lit malade et mourant. Donc, ne rien négliger pour éviter le renvoi et faire tout juger définitivement au Conseil. On condamnera la Doiret , à la bonne heure ; il n'y aura aucun mal ni pour elle, ni pour personne ; quant à l'équipage, on s'accommodera avec les fermiers généraux, et tout sera fini (1).

C'est ce qui eut lieu. On vint à bout de transformer la chose en indiscrétion commise par madame Denis à l'insu de Voltaire ; Janin et Dumesrel, « pour avoir fait leurinf&me devoir, » furent destitués et condamnés à rendre les cinquante louis (2). Voilà ce que c'est, disait Voltaire, que d'avoir « des amis, et des amis philosophes, jusque dans le Conseil (3). » Hais il était redevable principalement à Maupeou , qu'il ne connaissait que pour avoir joué aux échecs avec lui, il y avait plus de cinquante ans : « Il pouvait, disait-il encore, me faire échec et mat cette fois-ci d'un seul mot (4). »

Voltaire avait vraiment couru grand risque, ou, du moins, il avait eu grand peur. Il brûla une toise cube de papiers, et, pendant un mois, il tint ses paquets prêts pour aller soit à Soleure, auprès du chevalier de Beauteville, soit dans quelque retraite plus éloignée (S). Il ne songea plus qu'aux Scythes, qu'il devait déjà donner pour faire diversion (6). Il arrêta sa pièce en apprenant la maladie de la Dauphine (7) : « Il n'est pas permis à un bon sujet, écrivit-il, de se donner des plaisirs, quand la cour est dans les alarmes, et peut-être dans le deuil (8). » Il voulut tirer un meilleur parti de la représentation même, en la faisant précéder d'un petit compliment intéressé : « On pourrait faire entendre, demanda-t-il, qu'il est triste qu'un homme qui travaille depuis cinquante ans pour les plaisirs de Paris, vive et meure dans un désert éloigné de Paris (9). »

(I) A d'Argental, 21 et 30 janvier 1767 (Recueil de 1856). — (2) A madame de Grammoot, 27 ma» 1767. — (3) A Le Riche, 2 février 1767. — (4) A d'Argental (Recueil de 1856), 6 février 1767; id., dans une lettre du 4 février, à Rochefort. — (5) A Damflaville, 14 janvier; madame Denis à madame d'Argental (Recueil de 1856), 2 février; à Richelieu, 9; à Beauteville, 10 février 1767. — (6) Lettre citée de madame Denis. — (7) Mère des trois rois Louis XVI , Louis XVIII et Charles X. — Morte le 13 mars 1767. — (8) A d'Argental, à Rocbefort et à Cbabanon, 16 mars 1767 (Recueil de 1856). — (9) A d'Argental, 15 avril 1767 (K#-

Toutes ses pièces , désormais , vont être ou un thème de dé* clamation contre Yinfâme, ou un placet présenté au pouvoir pour obtenir son retour à Paris, ou un alibi qu'il se ménagera pour nier les impiétés qu'on lui imputait. « C'est un bon alibi qu'une tragédie. On dit : Voyez ce pauvre vieillard! peut-il foire à la fois cinq actes, et cela, et cela encore ? Les honnêtes gens alors crient à l'imposture (1). > Il écrivait cela à propos des Scythes. Il écrira plus tard à propos des Pélopides (2), dont il espérait grand succès, et dont il n'obtint même pas la représentation : « Ce succès servirait à foire voir qu'il n'est pas possible qu'il (3) fosse tous les ouvrages qu'on lui impute contre 17nfimty tandis qu'il est tout entier à sa chère Melpomène. Notre adolescent pourrait alors prendre cette occasion pour venir foire un petit tour en tapinois dans la capitale des Welches (4J. »

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