CANDIDE — ESSAI SUR LES MŒURS
Cet alibi, il avait à l'invoquer fort souvent, car, presque chaque jour, et sous toute forme, roman, théâtre, poésie légère, histoire, philosophie , c'était quelque pamphlet impie. Il commença presque par Candide (5), publié seulement en 1759, mais ébauché à Munich en 1783. A Munich, a raconté Formey, il s'était proposé de placer des sommes considérables à un taux exorbitant. Pour réussir, il mit tout son art à se rendre agréa-
cueit de 4856). — Voir les Scythes , Œuvres de Voltaire, t. VIII, p. 184. Cette pièce, faite en dix Jours, et qui pourtant « devait faire verser des larme?, ou on serait de pierre; exciter des frémissements jusqu'à la moelle des os, ou on n'aurait pas de moelle (à d'Argentai , 19 novembre ; à DamikviDe , 1" décembre 1766; à Chabanon, 21 mars 1767), » n'eut que quatre représentations, et c'est plus qu'elle ne méritait. — (1) A d'Argentai, 29 novembre 1766. — (S) Œuvres de Voltaire, t. IX, p. 199. — (3) Durand, nom sous lequel Voltaire donnait son ouvrage. — (4) A d'Argentai et à Thibou ville, 6 février 1771. — Voltaire aurait voulu faire jouer les Pélopides, sa quatrième lutte contre Grébfllon, pour les noces du comte de Provence (à Tbibouville, 9 janvier; à d'Argentai, 11 mars 1771). — (5) Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 215.
ble à l'Électeur, et, entre autres moyens, il commença Candide, dont il lisait les chapitres à ce prince à mesure qu'ils étaient composés. Après avoir bien bataillé pour les intérêts qu'il exigeait, et les avoir obtenus , il trouva tout de suite un prétexte pour s'en aller, laissant là l'Électeur et emportant ce qu'il avait lait de Candide. Voilà ce que Formey tenait de l'envoyé de Saxe à la cour de Munich ; et, après ce récit , il s'écrie : « Quel Micromégas que Voltaire dans tout le cours de sa vie! mais toujours micros, en effet, et jamais mégas qu'en apparence (t). »
Candide fit scandale. « Dieu me garde d'avoir part à cet ouvrage ! écrivit Voltaire. Il faut avoir perdu le sens pour m'attribuer cette cochonnerie (un autre mot) (2) ! » Et il la mit d'abord sur le compte de son Mouhy (3), ensuite d'un M. Dcmad (4), et le 1er avril 1759, il écrivit une lettre, au nom du frère de ce Demad, aux auteurs du Journal encyclopédique (5).
Tout grand écrivain a un ouvrage dans lequel il se résume. Candide est tout Voltaire. C'est, en quelque sorte concentré, cet éclat de rire de satan qui retentit à travers toutes ses œuvres. Ce qu'il avait fait en prose dans plusieurs de ses écrits, en vers dans son poème sur Lisbonne, il l'acheva dans Candide, où il tâche de porter le dernier coup à cet optimisme consolant, qu'il appelle ailleurs « une fatalité désespérante (6). » Menteurs, fourbes, perûdes, ingrats, brigands, lâches, envieux, avares, ambitieux, sanguinaires, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots, voilà, pour lui, de quoi se compose « le meilleur des mondes possibles. » Pas de bagne qui ne soit un Éden à côté de ce pandémonium. Tous les personnages y commettent tous les crimes avec la plus tranquille naïveté, et, s'ils en reçoivent le châtiment, ils s'en prennent à la Providence, seule responsable de tant d'horreurs. Tout cela est raconté avec cet|e raillerie amère et cynique de l'égoïste et impur vieillard qui, au sein de toutes les jouissances, aimait à se moquer des misères
(1) Souvenirs d'un citoyen, t. II, p. 235. — (2) A Thieriot, KO mars; à Thiboufille et à Vernes, 15 mare 1759. — (3) A Dupont, 14 mars 1759. — (4) A Bertrand, 30 mare 1759. — (5) Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 8. — (6) Homélie sur l'athéisme; Œuvres de Voltaire, t. XLIIf, p. 235.
VOLTAIRE ET L'iNFAME 525
humaines. Oui, Candide est tout Voltaire impie et débauché, et aussi tout Voltaire conteur et écrivain, dont le rire est un rictus, la grâce une polissonnerie, l'esprit un dard trempé dans le poison ou l'ordure. Il y en a qui trouvent cela gai : rien de plus triste ! — Du reste, ni plan, ni composition dans ce roman à tiroir, comme tous les autres de Voltaire y où les aventures se suivent sans liaison , se multiplient sans motif, et s'achèvent suivant le caprice de l'écrivain.
Après Candide, il n'y a rien à dire des autres romans de son auteur, inférieurs en mérite littéraire, et qui en reproduisent, non-seulement les impiétés, les sales équivoques, les bouffonneries indécentes et les satires universelles, mais la forme de voyages et d'aventures. Tel Y Ingénu (1), où l'inconséquent ennemi de Jean-Jacques oppose l'état sauvage à l'état policé, pour faire la satire de notre civilisation monarchique et chrétienne. Il y aurait une comparaison curieuse à établir entre l'Ingénu de Voltaire et le Chactas de Chateaubriand, racontant l'un et l'autre leurs impressions de Versailles. Ajoutons que si Candide fournit une scène d'un grand pathétique, le banquet des six rois, la mort de la « belle Saint- Yves, » dans V Ingénu, forme un tableau d'un pathétique touchant qui ne se rencontre plus dans les récits de l'amer conteur. C'est tout ce qu'on peut citer de ces ouvrages, dont pas un ne saurait être reproduit convenablement en entier, à part le joli conte de Jeannot et Colin (2), qui fait tant regretter que Voltaire n'ait pas contenu plus souvent son merveilleux esprit dans les limites de la décence.
Mentionnons vite la Princesse de Babylone (3), autre tour satirique du monde, où Voltaire s'amuse surtout à bafouer le pape sous le nom de « Vieux des Sept-Montagnes ; » les Lettres d'Atnabed (4), « tableau, sous forme épistolaire, du monde entier, depuis les rives du Gange jusqu'au Vatican, » c'est-à-dire, tableau des mœurs des brames comparées avec celles de Rome (5), où tout, dans les mœurs indiennes, est pur, innocent, sublime, et
(1) Œuvres de Voltaire, t XXXIII, p. 381. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XXXIII, p. 867. — (3; Œuvres de Voltaire, t. XXXIV, p. 101. — (4) Œuvres de Voltaire, t. XXXIV, p. 199. — (5) A Thieriot, 29 mai 1769.
tout, dans les mœurs et les institutions chrétiennes, souillé, sanguinaire, avili. Tout ce qui, dans cet ordre des écrits de Voltaire, n'a pas encore été mentionné, ici ou ailleurs, ne vaut véritablement pas l'honneur d'être nommé.
Ge que Candide était dans le roman, Y Essai sur les mœurs le fut dans l'histoire : une satire de l'humanité par les faits après la satire par la fantaisie. Ge livre comprend vingt années de la vie de Voltaire. Entrepris « pour réconcilier avec la science de l'histoire une dame illustre qui possédait presque toutes les autres, » à savoir, madame du Ch&telet, que rebutaient « les détails ennuyeux et les mensonges révoltants (1) » de tous les ouvrages historiques, il ne commença à paraître qu'en 1754, sous le titre d'Histoire générale, et ne fut achevé qu'en 1758. Ce n'est même qu'en 1765 que fut composée la Philosophie de l'histoire qui lui sert d'introduction, et qu'en 1769 qu'il parut sous sa forme actuelle et sous son titre définitif d'Essai sur les mœurs et l9 esprit des nations (2). Et, depuis, Voltaire ne cessa d'y ajouter, tant pour appuyer sur certains points que pour répondre à ses critiques (3).
Sa correspondance nous tient au courant de la composition du livre et de l'esprit dans lequel il l'écrivait. C'est « une esquisse, une peinture des misères, des sottises et des atrocités humaines, depuis l'illustre brigand Charlemagne, surnommé le Saint, jusqu'à nos ridicules jours. » On y « parcourt les Petites-Maisons de l'univers. » On y apprend ce qu'on ne savait pas, « jusqu'à quel point le genre humain est sot , méchant et fou (4). » Les Français y peuvent apprendre qu'ils n'ont été que « des imbéciles et des barbares pendant douze cents ans, » que « des polissons en tout genre, » jusqu'à l'Académie et au Ctd, qu'une « race de singes » dans laquelle il y a eu à peine quelques hommes (5).
(!) Remarques pour servir de supplément à l'Essai sur les mœurs; Œuvres de Voltaire, LXLl, p. 128. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XV-XVII1. —(3) Voir, indépendamment de ce qui sera cité dans le cours de cet article, Fragments sur l'histoire générale, et Pyrrhonisme de l'histoire; Œuvres de Voltaire, L XLIV, p. 382, et t. XLVII, p. 510.— (4) A d'Argental, 20 janvier; à Dupont, 40 mars; à Lévesque de Burigny , 10 mal ; à Thieriot, 2 juin 1757. — (5) A d'Argental,
Voilà ce qu'était déjà le tableau en simple miniature. Mais le peintre, de plus en plus hardi à mesure qu'il vieillissait, le fit plus en grand pour montrer « le genre humain dans toute
sa turpitude et dans toute sa démence. » Au genre humain Voltaire n'avait c donné que quelques soufflets dans ces archives de nos sottises; » il y ajouta « force coups de pieds dans le derrière (1). »
Vauvenargues a dit : « Ceux qui méprisent l'homme ne sont point de grands hommes. » Et Voltaire lui-même : € Un homme qui n'a regardé,la nature humaine que d'un côté ridicule, ne vaut pas celui qui lui fiait sentir sa dignité et son bonheur (2). » Mais, pour peindre la grandeur, la dignité, l'héroïsme, il faut en avoir quelque peu soi-même, et Voltaire, qui en fut toujours dépourvu, était condamné à « aimer mieux les ridicules que les héros (3). » Voilà pourquoi « il n'aperçoit partout que le côté ridicule des choses et des temps, et montre souvent, sous un jour hideusement gai, l'homme à l'homme (4). »
Le respect et l'amour de l'homme, tels doivent être les premiers sentiments de l'historien de l'humanité. Chose prodigieuse, que la philosophie, cette grande parleuse d'humanité, cette grande chercheuse du bonheur du genre humain, l'ait toujours avili, ait toujours ricané au spectacle de ses misères; et que le christianisme, qui fait Dieu si grand et l'homme si petit et si déchu , se soit toujours penché respectueusement et amoureusement sur l'homme, en proportion même de son abaissement et de sa souffrance, et l'ait pris par la main pour l'élever jusqu'à l'apothéose ! Voyez Bossuet, le prédicateur de « celui qui règne dans les deux et de qui relèvent tous les empires, » le fier orateur qui a dit : « Crève donc, ô orgueil humain! » avec quel orgueil de famille il a suivi l'homme même à travers les sociétés païennes, qu'il voulait pourtant enchaîner au char triomphal du christianisme! Quelle admiration, quel culte, partial Juin ; à Mairao, 16 août 1767; à madame du Deflaod, 13 octobre 1759 et 26 juillet 1764. — (1) A d'Argental, 19 mars; à Verres, 25 août 1761. — (2) A Chastellux, 7 juin 1777. — (3) A Dalemberl, 13 août 1760. — (4) Chateaubriand, Génie du Christianisme.
culiërement lorsqu'il arrive enfin à ce grand empire qui a englouti le reste de l'univers! Ces Égyptiens, ces Grecs, ces Romains, étaient pour lui non pas des ancêtres, qu'il ne cherchait que parmi les patriarches et les apôtres, mais l'honneur commun de l'espèce. Le christianisme est la seule école du respect et de l'amour; à toute autre on n'apprend qu'à bafouer et qu'à haïr.
Or, le christianisme, Voltaire, dans son livre, ne voulait, comme l'a dit encore Chateaubriand, que lui foire « une longue injure, » et par là il se condamnait à injurier le genre humain. U n'avait donc garde de prendre modèle sur Bossuet, dont le christianisme fait l'inspiration et la grandeur. Avec les Pensées de Pascal, le Discours était un temple qui l'importunait, et il entreprit ou de le masquer par une construction d'un autre style, ou même de le détruire et de le remplacer par un autre monument. D'abord il n'osa pas toucher à la grande pyramide ; il ne commença à bâtir qu'au point où Bossuet avait cessé. V Essai sur les mœurs ne part que du brigand Charlemagne, le plus grand semeur des temps modernes, a dit le baron d'Ëckstein, le plus grand homme de l'histoire, pourrait-on ajouter, et il va rejoindre les Siècles de Louis XIV et de Louis XV, déjà construits. Mais, plus tard, sous prétexte de combler simplement quelques lacunes laissées par Bossuet, Voltaire fit sa Philosophie de V histoire f contrepartie du Discours, que le neveu de l'abbé Bazin dédia à sa Catherine. Là, remontant aux âges les plus reculés, il parle des peuples omis par Bossuet, particulièrement des Indiens et des Chinois, au profit desquels il sacrifie l'antiquité et l'importance unique des Juifs. Ces Indiens et ces Chinois, auxquels il livrera encore vingt postes avancés des œuvres dressées contre Y Infâme, il veut les substituer aux Juifs, porteurs des promesses et des espérances de l'humanité, et il va chercher chez ces peuples, sans histoire ou sans histoire authentique, le vrai berceau du genre humain, le nom incommunicable de Dieu, et les origines du christianisme. Il écrivait : « Je crois que la meilleure manière de tomber sur Vlnfdme est de paraître n'avoir nulle envie de l'attaquer, de débrouiller un peu le chaos de l'antiquité, de
faire voir combien on nous a trompés en tout, de montrer combien ce qu'on croit ancien est moderne, combien ce qu'on nous a donné pour respectable est ridicule (1). » Tel est le but de sa Philosophie de F histoire. Mais, malgré sa précaution hypocrite de se réfugier, après chacun des coups portés aux faits surnaturels de la Bible, toujours présentés comme des horreurs qui révoltent la raison et la nature, derrière une profession menteuse d'humble respect pour des mystères divins, il souleva des tempêtes. Voulant bien être confesseur, mais non pas martyr (2), il crut plus prudent encore de désavouer le livre de Y abbé Bazin.
De quel droit le rend-on responsable des ouvrages d'autrui ? Est-il juste qu'il soit toujours victime? Il est dur, à son âge de soixante et douze ans, d'être continuellement en butte à la calomnie. Lui faudra-t-il donc fuir, après tant d'entreprises utiles et de services, et aller mourir ailleurs? Pas le moindre prétexte pour lui imputer ce livre. Est-il un rabbin ? L'auteur de Métope et d'Alzire est-il enfariné des sciences orientales? Il proteste qu'il ne sait pas un mot de chaldéen, et on ne l'en croit pas sur parole! Que ses amis lui écrivent donc qu'ils ont lu la Philosophie de V histoire ; qu'ils sont bien étonnés qu'on lui attribue un livre rempli de citations chaldéennes, syriaques et égyptiennes; qu'ils le plaignent d'être persécuté depuis cinquante ans, mais qu'ils le rassurent en lui disant que le roi est équitable. Ces lettres seront ouvertes à la poste comme les autres, et les curieux seront bien attrapés! — Attribuer la Philosophie de l'histoire à Voltaire ! Mais il n'y a pas un bénédictin en France qui soit capable d'en être l'auteur (3) I
Ah! cet ouvrage de bénédictin , pas un sinologue, pas un indianiste aujourd'hui qui ne rie de ses bévues et de ses ignorances; pas un soldat français, pas un matelot anglais, qui n'ait le droit de se moquer de l'importance ridicule accordée à ces peuples de plusieurs centaines de millions d'hommes, qu'une compagnie de marchands suffit à dominer, qu'un coup de ca-
(!) A DamUaville, 13 juillet 1764. — (2) A Damilaville, 21 juillet 1764. — (3) A d'Argental, 22 mai; à Damilaville, 22 , 28 et 30 mai 1765.
non, parti d'an vaisseau européen, lait fuir à cent lieues, et dont un seul de nos régiments peut prendre les immenses capitales ! Ces peuples sont en dehors du grand mouvement de la civilisation, et il en a toujours été ainsi. On a trop regretté l'omission forcée que Bossuet, dans l'état de la science de son temps, en a dû faire. Quelle ligne de son plan sublime, de son plan divin, serait donc dérangée par l'introduction de la peinture de ces peuples? Toute civilisation profane ne tourneraitelle pas quand même autour d'Athènes et de Rome? Et Jésus- Christ, attendu ou possédé, ne serait-il pas toujours Taxe du monde?
Arrivé à l'histoire moderne, c'est l'histoire du christianisme que Voltaire dénature et qu'il détruit par ses mensonges. Sans aucune preuve, il nie la hiérarchie des premiers siècles, il nie la succession du pontificat romain, il nie les persécutions sous Néron, et il les réduit à rien sous les autres empereurs. Sa haine contre les prêtres et les moines, mauvais génies de l'humanité, crott à mesure qu'il avance, et il leur impute tous les crimes, toutes les guerres, tous les fléaux de l'humanité ; comme Gibbon, il les rend responsables de la destruction de la société antique, dont ils ont seuls sauvé les débris. C'est de la colère ou du dégoût à l'entrée du moyen âge, pour lui chaos ténébreux et infécond, parce qu'il ne peut voir ni le rayon chrétien qui le traverse, ni les germes divins semés chaque jour par l'Église, rayon et germes qui seront bientôt la splendeur et l'épanouissement de la civilisation moderne. Les grands papes, les Grégoire VII, les Innocent m, tous des fous quand ils ne sont pas des monstres ! Aussi quelle joie quand la prétendue civilisation musulmane menace de détruire l'odieuse civilisation chrétienne (1)! Quoique saint Louis le force à un hommage, il passe à Saladin, le héros de son cœur, et c'est contre les croisés qu'il fait sa croisade.
Non-seulement Voltaire rejetait l'idéal chrétien de Bossuet, mais il n'avait pas d'idéal du tout. Car peut-on appeler idéal le type de civilisation du Mondain? Or, Voltaire n'en a pas d'autre.
(1} Un anonyme l'ayant attaqué an snjet de Mahomet, il répondit par at Lettre civiU et honnête (Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 171).
Ne lui parlez pas de gens qui bâtissaient, il est vrai, des cathédrales, et qui ouvraient des asiles à toutes les souffrances et à tous les besoins de l'homme, qui fondaient la famille et la société, qui écrivaient la Somme et V Imitation, mais qui étaient eux-mêmes mal logés, qui voyageaient à cheval et non en carrosses à glaces, et qui ne connaissaient pas « l'art des Sophocles I » Vive le château de Ferney, avec sa liberté de penser et de vivre, avec sa famille singulière, avec ses manufactures de blondes et d'obcénités, de montres et de blasphèmes, avec ses terres libres et ses ignorants attelés aux charrues, et surtout avec son tripot ! Voilà la vraie civilisation !
N'y a-t-il rien de mieux dans V Essai sur les moeurs? Pardon, il y a d'abord une grande idée, c'est de chercher dans les mœurs et dans l'esprit des peuples, plutôt que dans les faits extérieurs, l'unité d'une histoire générale ; idée la plus grande qui puisse guider un historien, après l'idée plus grande encore et plus philosophique de Bossuet, qui rapportait tout à la Providence et à la religion. On a trop dit que Voltaire avait créé la critique historique, tout en la faussant par la passion : la critique historique avait été créée avant lui par les Bénédictins et les Bollandistes ; mais il est vrai qu'il en a fait une remarquable application dans son livre, en fondant l'histoire sur les témoignages, quand il en existe de contemporains, et sur la vraisemblance, quand les témoignages font défaut. Enfin, une composition plus savante que dans aucun autre de ses écrits historiques, des faits habilement disposés, des portraits vrais et vigoureux, un style toujours naturel et agréable, voilà ce qui fait regretter une fois de plus que Voltaire, avec plus de respect et de dignité, n'ait pas été ce qu'il pouvait être, un grand historien.