‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 8 sur 80 · PRÉPARATIFS DE DIVORCE — MADAME DENIS · texte numérisé non relu

PRÉPARATIFS DE DIVORCE — MADAME DENIS

Débarrassé de son Siècle, Voltaire n'avait plus à sortir que de ses embarras financiers. Rentré en possession de l'argent qu'il avait placé dans la Compagnie des Indes, il en remit une partie entre les mains du duc de Wurtemberg, pour en constituer, sur sa tête et celle de sa nièce, une rente viagère hypothéquée sur les domaines que le duc possédait en France, près de Golmar, et il attendit la (in de cette affaire (2).

Cependant, que faisait sa nièce à Paris? Etablie par l'oncle son ministre des affaires extérieures, elle devait observer les effets de son absence et recueillir sur lui tous les bruits de la ville et particulièrement de la cour; mais le département de. l'intérieur avait été confié au valet de chambre Longchamp, qui lui devait compter cent louis par mois pour son ménage de la rue Traversière et ses dépenses personnelles. Grand chambellan encore et ministre des finances, Longchamp tenait les clefs et la bourse, entrait seul dans l'appartement et surtout dans le cabinet du maitre, seul disposait de la bibliothèque, dont il avait ordre de ne confier à madame Denis que deux ou trois volumes à la fois. L'oncle se défiait de l'humeur indiscrète et dépensière de la nièce et de son goût pour les fêtes et l'ostentation. Naturellement, madame Denis supportait impatiemment

(1) Le Siècle de Louis XIV est, dit-on, le premier ouvrage imprimé avec ce qu'on appelle l'orthographe de Voltaire. Mais qu'est-ce que l'orthographe de Voltaire? A part le changement des o en a dans les imparfaits et conditionnels des verbes, et certains mots, nous avouons l'ignorer. A vrai dire, Voltaire n'eut jamais d'orthographe constante , comme on en peut juger par ses manuscrits, et même, lui qui reprochait à Louis XIV de n'avoir pas su l'orthographe de sa langue, souvent il n'avait pas d'orthographe du tout. — (2) A madame Denis, 9 septembre et i#r octobre 175?.

sa dépendance d'un valet, et, oubliant que Longchamp l'avait réconciliée avec son oncle, elle lui gardait rancune, lui faisait une guerre sourde, jusqu'à ce qu'enfin, profitant d'une indélicatesse de Longchamp lui-même, qui avait disposé de quelques manuscrits, elle réussit à le faire renvoyer par son maître.

Longchamp n'était pas seulement un serre-frein à l'entraînement de ses dépenses, c'était bien plus un témoin gênant de sa vie débordée. Pour amadouer son oncle au temps de leur discorde, elle lui avait fait le sacrifice de son musicien allemand, nommé Greff, dont la taille colossale portait ombrage à la grêle stature de Voltaire, et excitait sa jalousie. Mais, Voltaire à peine parti pour Berlin, Greff reparut, et aussi un marquis génois nommé Garaccioli, amateur de lettres, qui était venu passer une soirée un peu avant le départ de Voltaire, et avait été retenu à souper par madame Denis. Dès lors, ce fut une vie de tumulte et de fêtes, de spectacles et de soupers. De là grandes dépenses, auxquelles les cent louis mensuels, une jolie somme pourtant, ne suffisaient plus. Malgré ses quarante-deux printemps, son teint bourgeonné et sa laideur (1), madame Denis se trouva encore assez de jeunesse et de charmes pour s'en foire une ressource supplémentaire. Elle assiégea Garaccioli de cajoleries, le retint en tête-à-tête, et lui tira cent louis. Mais, le lendemain, de bonne heure, le Génois retourne pendant que la dame est à sa toilette, se f&che, jure, tire l'épée en s'écriant : « Rends-moi mes cent louis! » Au bruit infernal qu'il fait, Longchamp accourt, et en demande la cause. On la devine ; elle est inexprimable; elle prouve que madame Denis, si bien payée pour ce qu'elle donnait, ne s'en tenait pas à son Génois (2).

(1) Un Jour, à Feroey, qu'elle s'arrangeait le visage, Voltaire, dans un moment d'humeur et d'impatience, laissa échapper cette épigramme :

Si par hasard, pour argent on pour or, A vos boutons vous trouviez an remède, Peut-être vous seriez moins laide, Mais vous seriez bien laide eocor.

{Œuvres de Voltaire, t. XIV, p. 481).

(2) Longchamp, Mémoires, édition Albanès-Havard, p. 82; — édition de 1828, pp. 291-299.

De quelque côté qu'on se tourne dans cette histoire de Voltaire et des siens, on patauge toujours dans une boue fétide !

Madame Denis essaya de remplacer le Génois par un Prussien, un nommé d'Hamon, chambellan de Frédéric, envoyé à Paris pour négocier un traité concernant les toiles de Silésie. Logé par le roi, Voltaire trouva juste de loger son envoyé, et il écrivit à sa nièce de préparer un appartement pour d'Hamon (1). Madame Denis reçut l'envoyé avec un empressement dont le mobile était moins dans la recommandation de son oncle que dans le dessein qu'elle avait sur lui. Elle l'entoura de prévenances et d'agaceries ; mais elle en fut pour ses frais, et le Prussien, obsédé par cette vieille coquette, prétexta que l'appartement était trop petit, et s'en alla, au bout de huit jours, loger ailleurs (2).

Si madame Denis ne gagna rien à l'hospitalité donnée à d'Hamon, Voltaire essaya d'en tirer profit pour son compte auprès de Frédéric. D répandit partout qu'on allait voir d'Hamon chez lui par curiosité, « comme un homme venant de la part de Frédéric le Grand, » et il eut soin de faire passer sous les yeux du roi les lettres qu'il recevait en réponse. Mais Frédéric ne se laissa pas plus toucher par là que par tant d'autres flatteries : tout était bien fini entre le mattre et le disciple.

Heureusement que Voltaire reçut enfin les deux contrats de rente viagère du duc de Wurtemberg. Il les envoya à sa nièce avec son testament, le 18 décembre 1752, et lui annonça qu'il « ne songeait plus qu'à déserter honnêtement. »

Il allait y être forcé, car voici La Beaumelle, doublé de Maupertuis, dont les querelles vont faire tout éclater.

(I) A madame Denis, 3 et 12 janvier 1751. — (2) Loogcbamp, ibid.

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