‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 71 sur 80 · II · texte numérisé non relu

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futur, et qu'obligé dès lors de compter sur une providence extraordinaire pour soutenir son ouvrage, il avait prouvé, par cela même, la divinité de sa mission. Il fut contredit par un grand nombre de théologiens, auxquels, chose curieuse, s'adjoignit Voltaire.

Le neveu de l'abbé Bazin se souciaiUpeu de ce reproche de matérialisme adressé à la religion mosaïque, sur lequel il revient pourtant en vingt endroits, et même l'adversaire constant de l'âme et de l'immortalité n'était pas fâché de se faire, sur ce point seulement, un allié de Moïse. Hais attaquer Warburton, c'était encore dissimuler ses plagiats ; puis, malgré tout, Warburton, dans son ouvrage, avait établi victorieusement la divinité du mosalsme et du christianisme, tandis qu'il renversait d'une main brutale, et avec cette rudesse dédaigneuse qui était dans les habitudes de sa polémique, l'échafaudage scientifique de la Philosophie de l'histoire. La Divine Légation, « ce profond ouvrage , » de si bonne prise tout à l'heure , ne fut donc plus qu'un fatras, et l'auteur, « le savant Warburton, » qu'un pédant, un bavard, un insolent, et — risum teneatis! — un calomniateur de Moïse, dont le neveu de l'abbé Bazin se croyait obligé de prendre la défense (1)!

Voltaire adressa encore à Warburton une réponse directe (2), que Dalembert lui-même trouvait trop amère (3). Elle n'était que grossière, avec cet ignoble tutoiement, dont Voltaire, sous le nom de Vadé ou de quelque autre célébrité poissarde, aimait à user contre ses adversaires (4).

Il n'osa pas le prendre de si haut avec le solennel Buflbn, dont il avait aussi critiqué les idées.

Deux fois, le 3 octobre 1739 et le 27 octobre 1740, Voltaire avait chargé Helvétius de compliments pour Buflbn. Hais ces deux hommes n'étaient pas faits l'un pour l'autre. La division entre eux commença sur le terrain de la poésie. En général,

(1) Défense de mon oncle, chap. xin-xyii; Œuvres de Voltaire, t. XLIII, pp. 351-365. — (2) Œuvres de Voltaire, t XLIII, p. 415. — (3) Dalembert à Voltaire, 4 août 1767. — (4) Voltaire a encore consacré à Warburton un article de •a Lettre sur Us auteurs anglais j Œuvres t. XLIII, p. 492.

Buffon n'aimait pas les vers, excepté les vers à sa louange, comme l'ode du pindarique Le Brun. Il n'aimait la poésie qu'en prose; et c'est pourquoi, au-dessus de Voltaire , il mettait Rousseau, que ses Confessions lui apprirent à ne plus estimer. Une autre cause d'antipathie entre eux est dans la différence entre la prose svelte, rapide et naturelle de l'un, et la prose drapée, ondoyante et solennelle de l'autre. De là le vers fameux:

Dans un style ampoulé , pariez-nous de physique ;

ou bien ce mot, un jour qu'on vantait à Voltaire l'Histoire naturelle : « Pas si naturelle, » répondit le malin vieillard. Buffon se tut ; mais, en 1746, lorsque parut une certaine Lettre italienne (1), où les pétrifications qui forment ou couvrent les montagnes (numismate diluvii), sont expliquées par la ridicule plaisanterie des coquilles tombées du manteau des pèlerins de Saint-Jacques et de Jérusalem, il répondit par une plaisanterie de mauvaise humeur : « Pourquoi n'a-t-il pas ajouté que ce sont les singes qui ont transporté les coquilles au sommet des plus hautes montagnes et dans tous les creux où les hommes ne peuvent habiter h plaisanterie qu'il feignit de regretter dans une note de sa Théorie de la Terre (art. vin). Prenant l'initiative d'un rapprochement , il envoya à Ferney cette note, où il disait que s'il avait parlé d'abord avec si peu de révérence, c'est qu'il ignorait que la Lettre italienne était de Voltaire (l'ignorait- il bien?). Voltaire ne répondit à cette avance qu'en continuant de critiquer les idées de Buffon. Vingt ans après, en 1767 (2), il soutint encore, « avec la circonspection requise, » l'opinion contraire à Buffon sur la formation des montagnes par la mer et sur l'origine des coquilles et des pétrifications; et il se plaignit d'avoir été repris vertement par l'auteur de la Théorie de la Terre. « Je n'ai pas voulu me brouiller avec lui pour des coquilles, ajou-

(1) Dissertation... à V Académie de Bologne; Œuvres de Voltaire, t. XXXVIII, p. 565. — Voltaire l'envoya aussi en anglais à la Société royale de Londres (à Muller, 28 juin 1746), et il se proposait môme de la traduire en latin pour l'Académie de Saint-Pétersbourg. 11 la traduisit en français pour le Mercure de juillet 1746.— (2) Défense de mon oncle, ch. xixj Œuvres de Voltaire, t LXIII, p. 369.

tait-il ; mais je suis demeuré dans mon opinion. » L'année suivante, dans deux ouvrages de mauvaise physique (1), il revint se heurter contre les montagnes de Buffon , et batailla contre les coquilles et les molécules organiques. Buffon se contenta d'écrire à de Brosses, le 7 mars 1768, cette lettre qui, mieux que tout le reste, explique le conflit entre ces deux hommes: € Gomme je ne lis aucune des sottises de Voltaire , je n'ai su que par mes amis le mal qu'il a voulu dire de moi ; je lui pardonne comme un mal métaphysique qui ne réside que dans sa tête et qui vient d'une association d'idées... Voilà son motif particulier, qui , joint au motif général et toujours subsistant de ses prétentions à l'universalité et de sa jalousie contre toute célébrité, aigrit sa bile recuite par l'âge , en sorte qu'il semble avoir formé le projet d'enterrer tous ses contemporains. » C'est bien cela : entre Buffon et Voltaire il y avait conflit de royauté ! En 1774, Gueneau de Montbéliard, collaborateur de Buffon et admirateur de Voltaire, ménagea entre eux un rapprochement. La nièce de Voltaire, madame de Florian, étant passée par Montbard pour se rendre à Ferney, Buffon lui remit, le 22 octobre, un billet dans lequel il faisait réparation au mauvais physicien de ce qu'il avait pu écrire contre lui. Voltaire futenchanté, et adressa à Buffon un remerctment perdu, où il parlait d'Archimède I". Buffon répondit, le 12 novembre : « On ne dira jamais Voltaire I. » Jamais en reste d'esprit, mais faisant servir plusieurs fois les mêmes traits, Voltaire répéta son mot : « Je savais bien que je ne pouvais rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles! » Et il remercia les deux entremetteurs : madame de Florian, par le présent d'une montre de soixante louis ; Gueneau de Montbéliard, qui lui avait adressé des vers, par un sixain (2), où il affecta d'omettre le nom de Buffon (3).

(1) Les Singularités de le nature et les Colimaçons ; Œuvres de Volteârt, t. XLI V, pp. 216 et 348. — Voir encore le chapitre ajouté en 1768 au Siècle de Louis XV (ch. xun), t. XXI, p. 424, et l'Homme aux quarante écus, t. XXXIV. p. 45. — (2) Œuvres de Voltairet t XIV, p. 474. — (3) Mémoires de Bâchasmont, citant, 17 janvier 1775 (t. VII, p. 266), une lettre de Ferney du 6 du même mots. — Voir encore Correspondance inédite de Buffon , publiée, en 1860, par M. Nadaolt de Buffon, t. I, p. 174, et notes, pp. 473 et sniv.

C'est qu'il n'y avait eu entre ces deux hommes incompatibles, comme Voltaire lui-même l'écrivait à Bernis, qu'un « raccommodage mal blanchi. » Aussi Voltaire ne s'abstint-il pas de critiquer jusqu'au bout et les molécules organiques, et la Théorie de la terre, qu'il traita d'hypothèse et de roman (1) ; seulement il n'osa plus parler de coquilles. Quant à Buffon, il s'interdit désormais, même dans sa correspondance, toute allusion à Voltaire, et, en public, il rendit hommage à son génie, bien qu'il comptât peu sur ses compliments officiels, car il disait : « Gomment veut-il que je croie à la sincérité d'un homme qui ne croit pas en Dieu? »

C'est avec Nonnotte et Patouillet que Voltaire revint au tutoiement et à toutes les bouffonneries de sa polémique. Fut-il heureux, d'abord, lui qui aimait tant à jouer avec les noms de ses adversaires, d'avoir en tête deux hommes ornés de noms assez ridicules pour qu'il n'eût même pas besoin de les estropier ! Nonnotte et Patouillet ! Patouillet et Nonnotte ! L'a-t-il assez redit aux deux honnêtes jésuites, coupables seulement d'avoir gardé le nom de leur père! En a-t-il fait des gorges chaudes, le sieur Arouet, décoré d'un nom tout aussi ridicule, et prêtant à des allusions plus vilaines ! Et sa digne postérité, incapable de prendre autre chose de son esprit, répète encore Nonnotte et Patouillet, Patouillet et Nonnotte !

C'était pourtant, quoique ex-jésuite, un bon, honnête, studieux et savant homme, un prédicateur de renom, et même un écrivain assez passable, que cet abbé Nonnotte. Mais pourquoi s'avisa-t-ii, en 1762, de relever sans pitié, avec toute la supériorité de la science et de la raison, les Erreurs de Voltaire en histoire et en théologie? Voltaire essaya de répondre, sous le nom de son Damilaville, dans ses Éclaircissements historiques (2), où il signalait trente-quatre sottises de Nonnotte, qu'il fit suivre d'Additions (3), qui paraissent être vraiment de son âme damnée. Dans sa Réponse aux Éclaircissements, Nonnotte prit d'abord un malin plaisir à dresser une liste de toutes les

(1) Dialogues d'Évhémère (1777); Œuvres de Voltaire, t. L, pp. 217 et 223. — (2) Œuvres de Voltaire, t. XL1, p. 38. — (3) lbid., p. 85.

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injures de Voltaire : « Libelliste, fripon, ignorant, téméraire, impudent, insolent, misérable, calomniateur, fanatique, le plus vil des hommes, audacieux, falsificateur, oison, etc., » termes d'une grande portée assurément dans une discussion historique; après quoi, il faisait remarquer que, sur un millier d'erreurs relevées par lui, Voltaire ne s'était défendu que sur trente-quatre, et encore si mal, qu'on pouvait détruire ses réponses par des raisonnements et des faits péremptoires.

Voltaire ne lâcha plus Nonnotte. Indépendamment de sa correspondance et de ses 21e et 22* honnêtetés littéraires (1), il le logea dans les notes de dix ouvrages (â); il l'introduisit, sous le nom de Nonoti, dans son drame de Socrate (3) ; il lui fit une mention honorable dans l'article Jésuites de son ùictionnaire philosophique (4), et enfin il l'envoya ramer, sur son vaisseau le Voltaire, avec Patouillet et Fréron (5).

Dans ses Honnêtetés littéraires, il l'accuse d'avoir voulu lui vendre son livre pour mille écus , et il cite une prétendue lettre de Fez, libraire d'Avignon, qui lui proposait ce marché ; lettre peut-être composée par lui pour servir de prétexte h une réponse très-plaisante (6). Il revient ensuite au petit Nonnotte ; il le tutoie ; il essaye d'échapper par des injures de gamin à l'étreinte de ses réponses. Ayant écrit de tous côtés pour avoir des renseignements sur Nonnotte et sa famille (7), il lui fait une généalogie et une biographie d'où il résulte que Nonnotte était fils « d'un pauvre homme fendeur de bois et crocheteur, et d'une mère blanchisseuse ; » qu'il avait fait le métier paternel à la porte des jésuites de Besançon ; que, recueilli et adopté par eux, ils l'avaient chargé de leur vengeance pour leur expulsion d'Ornex (8); qu'ils avaient été obligés de prendre à leur compte

(i) Œuvres de Voltaire, t. XLII, pp. 667 et suiv.— (2) Loi naturelle; Œuvres de Voltaire, t. XII, p. 161; Épttres à Boileau et à Horace, t. XIII, pp. 260 et 320; Russe à Paris, Pégase et le Vieillard, t. XIV. pp. 189 et 289; Comment, hist., t. XLVIII, p. 396. — (3) Œuvres de Voltaire, t. VI, p. 488. — (4) Œuvres de Voltaire, t. XXX, p. 482. — (5) Œuvres de Voltaire, t. XIII, p. 254. — (6) A Fez, 17 mai 1762. - (7) A Le Riche, 12 décembre 1766. — (8) C'est ce qu'il se fit écrire, du Dauphiné, en 1769, dans une Lettre anonyme (Œuvres de Voltaire, t. XLV, p. 139). Là il se faisait encore donner des certificat» de bonne vie et moeurs par ses copistes Bigez et Wagnière, et par son libraire Cramer.

le livre vengeur qui ne se vendait pas, et qui n'était venu à la connaissance du public que par les Éclaircissements historiques; que son auteur, actuellement toléré et ignoré à Besançon, demeurait à un troisième étage, où il gouvernait despotiquement une vieille fille imbécile. Voltaire annonce en finissant le Dictionnaire philosophique de ta religion, publié par Nonnotte cinq ans plus tard, et il ajoute : « Vous voyez que les membres épars de la vipère coupée en morceaux (la Compagnie de Jésus) ont encore du venin. Ce misérable est un excrément de collège qu'on ne décrassera jamais, etc. »

Dans sa Lettre à un ami, Nonnotte n'eut pas de peine à foire ressortir l'invraisemblance et la contradiction de ce que Voltaire avait avancé au sujet du libraire Fez. Quant au reste, il disait avec grand sens : « Que François-Marie Arouet soit gentilhomme, comme il voudrait le faire croire, et Nonnotte homme de rien, qu'est-ce que cela bit au public (1)? » En réalité, Nonnotte, d'une des plus anciennes familles de Pesançon, y vécut honoré après la dispersion de sa Compagnie, et y mourut à temps, en 1793, pour n'être pas guillotiné par les fils de Voltaire.

Patouillet, son compagnon de chaîne, était un bon humaniste qui se fit théologien pour poursuivre le jansénisme. Employé par Christophe de Beaumont dans ses querelles avec le Parlement, il fut banni de Paris, en 1756, et se retira d'abord à Amiens, chez le saint évéque Lamotte, puis à Uzèz et à Avignon.

Le grief particulier de Voltaire contre lui était un mandement du 23 janvier 1764, donné par l'archevêque d'Auch, Montillet (Jean-François, qu'il écrit toujours par les seules initiales J.-F.), dont il l'accusait d'être l'auteur. Quoique Patouillet ait certainement mis sa plume au service de plusieurs évêques dans les querelles du temps, il n'est pas sûr qu'il ait écrit le mandement de l'archevêque d'Auch. Dans ce mandement, qui eut l'honneur d'être brûlé par le bourreau, l'archevêque prenait la dé- Ci) Voltaire répliqua par sa Lettre d'un avecat de Betançon au nommé Nonnotte (Œuvre*, t. XLIV, p. 1), remplie encore des plus basses injures.

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fense des Jésuites contre les cours et les paiiemefits, et rendait la philosophie responsable de la guerre qui leur était laite. Voltaire, « un officier du roi qui n'était pas sorti de ses terres depuis quinze ans, » y était traité de vagabond ; û était appelé mercenaire, lui qui, dans ce temps-là même, c avait prêté généreusement au neveu de J.-F. MontiUet, une somme considérable, en bon voisin, » et qui, lorsqu'on la lui voulut remettre, capital et intérêts, l'avait « jetée au nez du porteur (1). » Si le prêt n'est pas plus certain que cette nasarde, on en peut douter : Voltaire n'a jamais cassé avec des écus le nez de ceux qui lui en apportaient.

Quoi qu'il en soit, Patouillet, secrétaire présumé de l'archevêque, fut associé désormais à Nonnotte dans tous les sarcasmes voltairiens, avec Paulian, un autre ex-jésuite, auteur d'un Dictionnaire philosophico-théo logique; avec l'abbé Guyon, auteur de X Oracle des nouveaux philosophes ; avec Gauchat, à qui on doit de bonnes Lettres critiques et une Harmonie du christianisme et de la raison; avec Abraham Ghaumeix, coupable de Préjugés légitimes contre t Encyclopédie, et traité pour ce crime de « maître d'école et de marchand de vinaigre, de janséniste et de convulsionnaire. » Patouillet eut à lui tout seul son Honnêteté littéraire (2), et l'archevêque d'Auch eut, en réponse au mandement, sa Lettre pastorale (3).

Battu par l'érudition qu'il n'avait pas, le prince des moqueurs n'avait pas encore été battu par ses propres armes, par la raillerie, et l'honneur de cette dernière* victoire était réservé à l'abbé Guénée.

En 1762, un juif portugais établi à Bordeaux, Pinto, vraisemblablement philosophe, mais ennuyé des injures de Voltaire contre les anciens Hébreux, qui ricochaient sur leurs descendants, en avait réfuté quelques-unes dans deux Réflexions critiques, qu'il lui adressa avec une lettre pleine de respect et d'admiration. Touché par les éloges, Voltaire fit une réponse polie (4),

(1) Œuvres de Voltaire, t. XII, p. 305. — (2) La 23'; Œuvres de Voltaire, t. XLII, p. 692. — (3) Œuvres de Voltaire, t. XLU, p. 314. —(4) A Pinto, 21 juillet 1762.

s'accusa d'injustice, promit un carton qu'il n'a jamais fait ; puis, dans cette réponse même, il reprit contre les Juifs, leurs lois, leurs livres, leurs sciences, leur langue, leurs superstitions, une guerre qu'il devait poursuivre, plus acharnée que jamais, dans tous ses ouvrages, et il signa : « Voltaire chrétien, et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi très-chrétien. »

Trois ans après, l'abbé Guénée, successeur de Rollin au collège du Plessis, plus savant que Rollin dans la haute antiquité, et surtout dans les langues orientales , était entré en lice par une Lettre du rabbin Mathathdi sur le veau d'or, dont Voltaire avait prétendu la fonte impossible. Il revint sur ce sujet, en 1 769, par ses Lettres écrites sous le nom de quelques Juifs polonais et allemands, que le portugais Pinto avait un peu sacrifiés dans ses Réflexions. Voltaire, en 1769, ne répondit que sur le veau d'or (1). Mais, en 1776, lorsque parut une édition plus ample des Lettres de quelques Juifs, qui faisait passer dans le camp de l'abbé tous les rieurs transfuges du camp voltairien, il prit peur, et s'informa du nom et de la personne de son adversaire, « un des plus mauvais chrétiens et des plus insolents qui fussent dans l'Église de Dieu (2). » — « Le secrétaire des Juifs, répondit Dalembert (3), est un pauvre chrétien, nommé Guénée, ci-devant professeur au collège du Plessis, et aujourd'hui balayeur ou sacristain de la chapelle de Versailles, » — balayeur aussi de la chapelle philosophique, à laquelle il donna le plus fameux coup de balai qu'elle ait jamais reçu !

Savant, poli, tranquille, ce que Voltaire ne fut jamais, Guénée montrait autant d'esprit que lui, et de meilleur aloi. La mauvaise foi de Voltaire à reproduire des difficultés cent fois résolues, sans faire mention des réponses ; son étalage d'érudition plagiée; ses contradictions et ses bévues; sa manie d'hébralser, ne sachant pas un mot d'hébreu, ni même le lire ; de gréciser , tandis qu'il lisait à peine le grec, et qu'il ne le comprenait que dans une traduction; de latiniser, lui qui traduisait le latin comme un écolier; son ignorance des auteurs et des ouvrages,

(1) Dict. pKQ., art. Fonte; Œuvres, i. XXIX, p. 458. — (2) A Dalembert, 22 octobre 1776. — (3) 5 novembre 1776.

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qu'il prend les ans pour les antres, comme le singe de la fable prenait le Pirée pour un nom d'homme ; son ignorance de l'histoire, dont il brouille les faits ; ses méprises sur les peuples de l'antiquité, dont il méconnaît les usages et les arts, les coutumes et les mœurs : tout cela était mis à nu, toujours sur le ton du respect et de l'admiration, mais le diable de la raillerie n'y perdait rien.

Malgré l'exemple donné par l'abbé Guénée, Voltaire qui n'a jamais su répondre que par des turlupinades, des indécences et des grossièretés, traita en public les Juifs de « francs ignorantins, imbéciles, emportés, » et le livre de leur secrétaire c d'ouvrage hardi, malhonnête, bon seulement pour des critiques sans goût, et ne valant rien du tout pour les honnêtes gens un peu instruits. » Mais, dans l'intimité, il avouait : «Le secrétaire n'est pas sans esprit et sans connaissances'; mais il est malin comme un singe, il mord jusqu'au sang, en faisant semblant de baiser la main. » Et il ajoutait : « Il sera mordu de même (1). » Son premier coup de dent fut le Vieillard du mont Caucase, et son second, après que Guénée eut récidivé par le Petit Commentaire, de Quelques Niaiseries, qu'il a réunis sous le titre d'un Chrétien contre six Juifs (2). Pas plus que contre Larcher, il ne fut assez sot pour se défendre contre Guénée de toutes ses ignorances, et il se contenta de répondre par des bouffonneries plus ou moins gaies et spirituelles, dont on a vu des échantillons.

Mais sa véritable réponse fut sa Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S. M. I. R. d. P. (3), composée d'une traduction ou d'une paraphrase qui est un premier travestissement, et de notes, en forme de commentaire, reproduisant toutes les sottises et saletés répandues en cent endroits de ses œuvres, et amoncelées dans ce volume comme dans un cloaque.

Cet ouvrage ayant été menacé des flammes qui pouvaient seules le purifier, Voltaire fit demander au roi de Prusse, comme un grand service à rendre à la philosophie, de faire dire par son ministre au premier président et aux gens du roi qu'il était vraiment l'ouvrage de ses aumôniers , qui s'étaient amusés à

(1) A Dalembert, 8 décembre 1776. — (2) Œuvrez de Voltaire, t. XLVIII, p. 442. — (3) Œuvres d$ Voltaire, t. XLIX, tout entier.

cette besogne pour soulager l'oisiveté profonde où Sa Majesté les laissait (1). Le roi répondit : « Si l'on parlait sérieusement en France de mes chapelains, on rirait au nez de mon ministre, tant ma réputation est mal établie en fait d'orthodoxie (2). » Voltaire resta donc seul responsable d'un livre trop mauvais pour être de tout autre.

Traduction et notes, là Bible expliquée est bien la Bible de Voltaire. Tradutore traditore , dit le proverbe italien : cela est vrai surtout des traducteurs des livres orientaux. Mœurs et usages, langue et poésie, rien, dans ces livres, ne trouve son analogue chez les peuples d'Occident; en sorte qu'une traduction, même en apparence littérale et fidèle, n'est souvent qu'une ignoble parodie. Telle est la version de Voltaire. Quant à ses notes, elles enchérissent sur le texte travesti en erreurs et en mensonges, en blasphèmes et en ignominies. Mais cet ouvrage étant de ses dernières années, il n'a pu que se répéter, et qui a suivi jusqu'à ce moment ses diatribes contre nos livres saints, s'écrie, à chaque page, avec dégoût : C'est toujours la même chose! Il est telle plaisanterie immonde sur Ézéchiel et sur Osée qui s'y trouve reproduite pour la centième fois. Deux ou trois versets de moins dans ces deux prophètes, et on ferait tort à Voltaire de plus d'un volume.

L'ignorance biblique de Voltaire est aujourd'hui un lieu commun et un aveu convenu. Toutefois, les détracteurs contemporains de nos saints livres qui affichent le plus de dédain pour cette série de ses œuvres, continuent de s'y approvisionner. Ils changent la clef et le ton , mais c'est toujours la même musique. Voyez M. Renan : il confond dans le même mépris la science voltairienne et la science sacerdotale ; il donne les prêtres en proie à Voltaire, encore plus fort qu'eux , et qui suffit à les dévorer, et ce grand contempteur n'est pas lui-même plus fort que Voltaire , car c'est Voltaire qui lui a fourni presque toutes ses armes. Il ne serait pas téméraire, celui qui se ferait fort de prouver, par une sorte de concordance entre

(1) Dalembert à Frédéric , 30 décembre 1776 — (2) A Datembert , 27 janvier 17T7.

là Vie de Jésus, les Apôtres et les écrits de Voltaire contre le Nouveau Testament, qu'il est peu d'objections dans ces pauvres livres contre le Jésus et le christianisme traditionnels, qui ne soient au fond de provenance voltairienne. Le sarcasme, la bouffonnerie, sont remplacés par un ton douceâtre et respectueux ; la nudité de Voltaire est cachée sous une friperie d'érudition pédantesque ; son ignorance des langues, sous quelques mots d'hébreu ou de syriaque ; mais déchirez ces oripeaux, grattez ce vernis, et vous retrouverez le vieux squelette voltairien. Tout ce que l'on peut dire contre la Bible, contre l'histoire, les dogmes, la discipline et les institutions du christianisme, tout est dans Voltaire. Et pourrait-il en être autrement? Après Celse et Porphyre, après Julien, après les incrédules et les hérétiques de tous les âges, après le protestantisme, comment trouver du nouveau? Doué d'une mémoire prodigieuse et d'un prodigieux talent d'assimilation, Voltaire, bien Français en cela, s'est tout approprié, et il en a fait un courant, un ruisseau, où tous iront puiser jusqu'à la un du monde.

Avec les polémiques particulières , épisodes de la grande bataille, Voltaire poursuivait sa polémique générale contre I7nfdme. Il augmentait le nombre de ses troupes ou tâchait d'introduire ses soldats dans quelqu'un des postes avancés. En 1760, il forma une cabale, non-seulement des philosophes, mais de Ghoiseul, de Pompadour, pour faire entrer à l'Académie Diderot, qu'il préférait à tous, hormis le seul Spinosa. Il en écrivit à tous ses amis, Dalembert, d'Argental, madame d'Épinay, Duclos, secrétaire perpétuel. Il voulut que Diderot fit ses visites aux dévots, qu'il les persuadât de sa religion, qu'il triomphât d'eux lorsqu'ils croiraient l'avoir converti; qu'il niât ses mauvais livres et protestât qu'il était bon catholique, chose si aisée; qu'il cherchât à séduire quelque illustre sot ou sotte, quelque fanatique, sans avoir d'autre but que de lui plaire; en un mot, qu'il employât, comme lui, tous les mensonges et toutes les bassesses (1). Diderot se mit à plus haut prix ou ne

(1) A d'Argental, 19 juin, 9, 11 et 25 Juillet; à Dalembert, 9 et 24 juillet; à madame d'Épinay, 9 et 14 juillet, août; à Duclos, 11 août 1760.

crut pas pouvoir tenter l'aventure, et il ne fut jamais de l'Académie.

Tout était bon à Voltaire, même et surtout le pire. Il avait découvert un curé champenois, Jean Meslier, mort en 1733, laissant à ses paroissiens un Testament, par lequel il avouait avoir prêché ce qu'il ne croyait pas , et n'être resté à son poste que pour n'en pas perdre les profits. Voilà un bon prêtre ! Voilà un prêtre comme il en fallait à la secte qui avait fait d'un Morellet son théologien! Cet hypocrite est aussitôt sacré grand homme. En 1762, Voltaire publie une Vie de J. Meslier et un Extrait de ses sentiments (1), pour foire prêcher l'antichristianisme par un curé, et faire entendre que tous les prêtres étaient semblables à celui-là, même Bossuet (2), comme il l'avait déjà insinué dans sa Lettre de Charles Gowrju à ses frères (3).

Ses pièces dramatiques elles-mêmes étaient des pièces dirigées contre Yinfâme. Telle sa triste Olympie (4) qui lui plaisait tant, parce qu'il y avait là « un grand-prêtre aussi modéré que Joad est brutal et fanatique ; » parce qu'il y avait une parodie du couvent et des cérémonies catholiques (5). Tel, à plus forte raison, Saûl (6), ignoble facétie destinée à ridiculiser l'histoire des Juifs, et particulièrement David, prince selon le cœur de Dieu. Aussi se fltcha-t-il qu'on lui attribuât cette horreur. Il présenta requête au Conseil de Genève pour se plaindre de l'abus qu'on faisait de son nom, et déférer ce libelle, visiblement imprimé pour lui nuire (7). Il envoya aux Petites- Affiches et à tous les papiers publics une déclaration que Saûl n'était pas de lui , et il donna plein pouvoir à un procureur « de poursuivre criminellement les auteurs de cette manœuvre et de cette calomnie (8). »

Il menaça de demander justice au pape, « tout net, » contre le fripon qui lui imputait le Sermon des cinquante (9) ; il n'en-

(1) Œuvres de Voltaire, t. XL, pp. 391, 396. — (2) A Moultou, 2 mars 1764. — (3) Œuvres de Voltaire, t XL, p. 330. — (4) Œuvres de Voltaire, t VII, p. 387. — (5) A CidevOle et à d'Argeotal, 21 juillet 1762. — (6) Œuvres de Voltaire, t. Vil, p. 330. — (7) An conseiller Troncbin, 19 juillet 1763 (Recueil de 1860). — (8) A Damitaville et à d'Argenlal, 14 ; à Tbieriot, 23 août 1763 (Recueil de 1860).— (9) Œuvres de Voltaire, t. XL, p. 602.

tendait pas raillerie sur cet article, ni ne pouvait souffrir qu'on attaquât la pureté de sa foi (1).

Ainsi fit-il pour le Catéchisme de t honnête homme (2), diatribe déiste contre l'Ancien et le Nouveau Testament; pour les Dernières paroles dCÉpictèteÇà), préféré à Moise et à Jésus; pour le Dialogue du douteur et de l'adorateur (4), c'est-à-dire du déiste insultant le chrétien ; potfr les Questions proposées à qui les coudra résoudre (5), les Questions sur les miracles (6), les Questions de Zapata (7), les unes matérialistes ou naturalistes, les autres, les dernières, impertinentes et grotesques, proposées par un bachelier de Yalladolid aux docteurs de Salamanque, dans le dessein, toujours le même, de bafouer la Bible; pour les Homélies prêchées à Londres (8) contre la Bible encore; pour le Philosophe ignorant (9), bien ignorant, en effet, puisque le matérialisme, le fatalisme, le scepticisme, y sont donnés pour le c commencement de la raison ; » pour les Lettres au prince (de Brunswick) sur les Auteurs qui ont mal parlé de la religion chrétienne (10), tant en France qu'en Angleterre, en Italie qu'en Allemagne et en Hollande, liste ou salle des ancêtres!

En 1767 , il publia Y Examen important de Milord Bolingbroke (11), son premier ouvrage étendu de controverse antichrétienne, le livre, dit-il, c le plus éloquent, le plus profond et le plus fort qu'on ait encore écrit contre le fanatisme, » et dont la conclusion est c que tout homme sensé, tout homme de bien, doit avoir la secte chrétienne en horreur; » — Le Dîner du comte de BoulaiwoiUiers (12), fort mauvais dîner, où l'on ne sert, de l'aveu du cuisinier lui-même, « qu'un tissu de railleries amères et d'invectives atroces contre notre sainte religion (13). » Aussi beaucoup de convives furent-ils mécontents, et le cuisinier, comme l'écolier pris en défaut, de répéter plus que jamais : Ce n'est pas moi! Toutes ses lettres des premiers

(1) A madame de Fontaine, 11 juin 1761. — (2) Œuwet de Voltaire, t XLI, p. 97. —(3) IWd., p. 395. — (4) lbid., p. 401. — (5) Ibid., p. 578. —(6) Œuvra de Voltaire, t. XLIl, p. 145.— (7) Œuvre* de Voltaire, L XLIII, p. 7.— (8) Ibid., p. 228.— (9) Œuvra de Voltaire, t. XLII, p. 535. — (10) Œuvres de Voltaire, t XLIII, p. 466. — (11) Ibid., p. 39. — (12) Œuvres de Voltaire, t. XLIII, p. 562. — (13) A Panckoucke, 1" février 1768.

mois de 1768 ne sont qu'une continuelle dénégation. Tous ses amis, journalistes et courtisans, devaient dire non avec lui et répandre ses désaveux (1).

Le scandale de ce libelle amena un scandale plus grand encore, car il poussa Voltaire à faire ses pftques.

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