LES COMMUNIONS DE VOLTAIRE
Nous avons raconté les pftques de Colmar, en 1753, et déjà dit le mot de celles de Ferney en 1768 et 1769. Dans l'intervalle, y en eut-il d'autres? Le 22 décembre 1759, Voltaire écrivait à d'Argental : « Je me préparerai à tout en faisant mes pftques dans ma paroisse ; je veux me donner ce petit plaisir en digne seigneur châtelain. » Et en 1761, le 16 février : « Si j'avais cent mille hommes, je sais bien ce que je ferais; mais, comme je ne les ai pas, je communierai à Pftques, et vous m'appellerez hypocrite tant que vous voudrez. Oui, pardieu, je communierai, avec madame Denis et mademoiselle Corneille, et, si vous me fâchez, je mettrai en rimes croisées le Tantum ergo. » Quelques jours après, le 27, c'était à Dalembert qu'il écrivait : « Sachez que vos bonnes plaisanteries ne m'ôteront point ma dévotion, et qu'il n'y a d'autre parti à prendre que de se déclarer meilleur chrétien que ceux qui nous accusent de n'être pas chrétiens. »
Dans une lettre du 1er février à madame de Fontaine, il avait mis au passé cette communion qu'il met seulement au futur dans ses lettres à d'Argental et à Dalembert, et il est fort douteux qu'entre 1753 et 1768 il se soit porté à cette profanation.
Au commencement de 1768, il y eut à Ferney un remue-ménage qui intrigua beaucoup le public. La Harpe, qui y jouait la comédie depuis deux ans avec sa femme, avait laissé sa femme
(1) A Damila ville, 8 février 1763.
comme doublure à madame Denis, et était venu faire un tour à Paris à l'entrée de l'hiver. A peine de retour à Ferney, fl s'y brouilla avec le patriarche, et, peu de jours après, il revint définitivement à Paris, avec femme, armes et bagages. Quelle était la cause de cette rupture? Les ennemis de La Harpe, c'est-à-dire presque tous les gens de lettres, publièrent, dans la Gazelle <TUtrecht du 11 mars 1768, qu'il avait attribué à Voltaire une épigramme de lui contre Dorât, et surtout qu'il avait volé un grand nombre de papiers, entre autres le deuxième chant de la Guerre de Genève, qu'il répandit en effet à Paris contre le gré de l'auteur (1), et les Mémoires sur Frédéric, qui ne parurent qu'après la mort de Voltaire. La Harpe se défendit, et se défendit mal, contre la Gazette cCVtrecht. fl fut mieux défendu par Voltaire lui-même, qui, ayant un intérêt domestique à se montrer généreux , répondit au gazetier par une Déclaration insérée dans le Mercure (2) , et écrivit à Damilaville une lettre, aujourd'hui perdue, dans laquelle, tout en avouant le larcin, il disait que le public avait mis à la chose plus d'importance qu'elle n'en méritait, et qu'il pardonnait à La Harpe de tout son cœur.
Le départ de La Harpe fut suivi de près d'un autre dont l'opinion s'émut encore davantage. Le 3 mars, madame Denis quittait Ferney avec sa maussade pupille, madame Dupuits, et venait établir sa résidence à Paris, rue Bergère. Entre ces deux départs, on voulait voir une étroite connexité. Madame Denis était chassée, disait-on, et comme amante, et comme avocate, et même comme complice de La Harpe dans le vol des papiers; et aussi, ajoutaient quelques-uns, parce qu'elle refusait à son oncle la permission de vendre Ferney. Pour sauver l'honneur de sa nièce, ou pour cacher le motif réel du départ, Voltaire, pendant plusieurs mois, écrivit de toutes parts, tantôt que la santé de madame Denis exigeait ce voyage, plus souvent qu'il était nécessité par une fortune dérangée par vingt ans d'absence, et par son besoin d'une solitude profonde que madame Denis ne pouvait pas partager. A soixante-quatorze ans, couché
(1) Mémoires, de Bachaomoot do !•' avril 1768, t. IV, p. i . — (2) Œuvret di VoUair*,i. XLIV, p. 31.
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à dix heures et levé à cinq, il était las d'être l'aubergiste de l'Europe, et aspirait à mourir dans la retraite. Or, cette retraite profonde ne convenait ni à madame Denis ni à la petite Corneille. Madame Denis l'avait supportée tant qu'elle avait été soutenue par des amusements et par des fêtes. Mais il ne pouvait plus suffire à la dépense d'un prince de l'Empire ou d'un fermiergénéral. Il avait reçu trois ou quatre cents Anglais, hébergé, pendant plus d'un mois, des colonels français, avec tous leurs officiers, sans recevoir môme un remercîment; il avait bâti château et église, dépensé, à ces œuvres profanes et pies, plus de cinq cent mille francs, et ses illustres débiteurs, oubliant de le payer, le réduisaient à la philosophie; il était donc fort gêné, après s'être ruiné en fêtes pour lesquelles il n'avait nul goût, n'ayant fait le merveilleux que par complaisance; quant à lui, pauvre vieillard, il avait peu de besoins; il était honteux de son beau château, ne songeait qu'à le vendre et à se retirer dans un ermitage convenable à son âge et à son humeur; seulement, il ne voulait pas laisser en mourant des affaires embrouillées; c'est pourquoi, il envoyait madame Denis solliciter à Paris les débiteurs français, pendant que lui, qui se chargeait des Allemands, il allait & Stuttgard secouer un peu le duc de Wurtemberg, sur lequel il avait la plus grande partie de son bien ; et, malgré sa gêne, il faisait à madame Denis, qui, quoi qu'on en dîtf lui était toujours chère, vingt mille francs de pension, en attendant qu'elle en eût trente-six mille, outre la terre de Perney (4).
Son insistance même à crier ruine et lamine mettait en doute les contemporains, et leur faisait soupçonner quelque machine. En avril, Collé alla interroger le notaire Delaleu, qui répondit : « Eh! comment pourrait-il être ruiné? Il a quatre-vingt mille livres de rente viagère, quarante mille en biens-fonds, et un portefeuille de six cent mille? » Les correspondants se disaient : Voilà une ruine bien subite, et dont il
(1) A Richelieu, à Chabanon, à Rochefort et à Hennin, 1*' mars; à madame de Saint-Jolien, 4 mars; à Cbenevières (Recueil de 1856), 18 mars et 25 mal; à madame du Deffand et à Delaleu, 30 mars ; à Thibouville {Recueil de 1856), 2 avril; à M...., 15 avril 1768.