‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 73 sur 80 · II · texte numérisé non relu

II

n'était question dans aucune de ses lettres antérieures. Tout à l'heure il ne parlait que tripot et fêtes; et, tout-à-coup, il aspire à rester seul comme un pélican, sans même garder de chevaux, et ne veut plus qu'une chambre pour ses livres, et une autre pour l'hiver ; il envoie à son curé toute la friperie théâtrale pour être transformée en aubes et en chasubles; il détruit ce théâtre, naguère si cher, source aujourd'hui de ses maux et de ses dépenses (1) : qu'y a-t-il là-dessous? Puis on commentait quelques mots échappés, ou dits dans un abandon plus confiant : « Madame Denis va combattre pour moi contre les Philistins (2). » Ces Philistins ne pouvaient être les illustres débiteurs : il y avait donc d'autres ennemis à combattre ! Ailleurs, Voltaire avait parlé d'humeur, de scènes violentes et cruelles (3) : il y avait donc eu réellement brouillerie entre l'onde et la nièce ! Mais la nièce recevait de l'oncle, outre la grosse pension, deux lettres par semaine, ce qui ne sentait guère les gens brouillés : la brouillerie était donc fictive ou diplomatique !

Enfin, on se demandait pourquoi, dans le même temps, le vieux diable affectait plus que jamais de se faire dévot ermite. Il se faisait lire du Bourdaloue et du Massillon à table, surtout s'il avait quelque convive en relation avec l'évêque d'Annecy, et il paraphrasait sur un ton qui eût touché les gens peu au fait. Le premier avril, veille du grand acte, il écrivait au duc de Choiseul : « Je ne me suis pas encore fait chartreux, attendu que je suis trop bavard ; mais je fais régulièrement mes pâques, et je mets aux pieds du crucifix toutes les calomnies fréroniques et pompignantes qui m'imputent toutes les gentillesses anti-dévotes que Marc-Michel imprime depuis trois ou quatre ans, dans Amsterdam, contre les plus pures lumières de la théologie. » Et le même jour, à d'Argental qui lui reprochait son Jésuite : « Je voudrais en avoir deux ; et, si on me fâche, je me ferai communier par eux deux fois par jour. » Ne voulant point être martyr à son âge^ il désavouait par là tous les mauvais livres qu'on mettait sur son compte.

(1) A Richelieu, 1er mars; à d'Argental, 22; à Daleaibert, 27 avril 1768. — 3) A Chabanon, 2 mars 1768. —(3) Aux Florian, 4 avril 1768.

Il y avait donc, sous tout cela, une intrigue, que le public cherchait à deviner. Oui, il y avait une comédie odieuse que Fonde se disposait à jouer à Ferney, et dont la nièce était venue assurer le bon dénouement à Paris. Le clergé et le parlement étaient de plus en plus indignés des innombrables brochures parties de Ferney. L'archevêque de Paris s'était plaint à la reine, et la reine, alors malade, avait demandé au roi, après avoir recules derniers sacrements, la punition de l'auteur impie. Un des ministres protecteurs de Voltaire n'avait eu, disait-on, que le temps de l'inviter à fuir au plus vite, et le parlement de Bourgogne l'avait décrété de prise de corps. Un magistrat de Paris avait dit certainement qu'il n'était pas possible de souffrir davantage ses entreprises contre la religion, et que, si le Dîner du comte de Boulainvillters lui tombait entre les mains, il le dénoncerait au Parlement et solliciterait un mandat d'arrêt contre l'auteur (1).

C'est dans ces circonstances que madame Denis était partie pour Paris. Que Voltaire fût las de la vie tumultueuse qu'il menait depuis plusieurs années, c'est possible ; qu'il regrettât l'argent des dîners et des fêtes, et qu'il ait voulu établir chez lui une réforme économique, c'est probable ; que madame Denis ait refusé d'accéder à ce retranchement dans les dépenses qui en était un dans ses plaisirs, et qu'alors il y ait eu entre l'oncle et la nièce des scènes violentes, c'est certain. Voici alors, vraisemblablement, ce qui se passa. La nièce dit à l'oncle : « Je déteste la vie de campagne. Je ne puis habiter vos déserts qu'à la condition qu'ils seront peuplés par de belles compagnies, animés de fêtes et de spectacles. Payez, ou je m'en vais. » Et, sans doute, se posant en victime héroïque de l'amitié, elle lui répéta : « L'avarice vous poignarde ; vous êtes le dernier des hommes parle cœur. » Voltaire répondit que ce n'était pas ladrerie, mais que ni sa fortune ne pouvait supporter un tel faix

(1) Sur tout ce qui précède, voir les Mémoires de Bachanmont, 8, U, 28 et 30 mare 1768, t. III, pp. 314, 317, 322, 323; 28 avril, t. IV, p. 18; 12 mai, t. XVIII, p. 321 ; — Wagnière, Mémoires, t I, pp. 70 et suiv., 269 et suiv.;— Grimm, Corretp. Utt., avril 1768, t. VI, pp. 1 et suiv.

de dépenses, ni surtout son âge se prêter à ce tumulte accablant; et peut-être il ajouta : « Voulez-vous donc me faire mourir pour hériter plus tôt ?» De là, évidemment, des récriminations blessantes, pendant lesquelles madame Denis s'obstinait à dire : « Ou le Ferney d'autrefois, ou Paris !» — « Paris, reprenait Voltaire, c'est le but de tous mes vœux ; mais vous savez bien que le Parlement, le clergé et la police veillent à ses portes pour m'en interdire l'entrée, et peut-être pour jeter ma vieillesse dans un cul de basse-fosse. Partez la première, préparez-moi les voies ; et, si vous réussissez à renverser les obstacles et à désarmer mes ennemis, bientôt je vous y rejoindrai. Cependant, je vous seconderai de mon mieux : je médite un coup de mattre (1). »

Madame Denis partit, et Voltaire fit ses pâques !

Tous les hôtes de Ferney étant partis eux-mêmes à la suite de madame Denis, Voltaire resta seul avec Wagnière et ses gens. Pendant la semaine sainte, un moine étant venu diner au château, il lui dit : « Père, j'ai envie, pour le bon exemple, de faire mes pâques dimanche; je pense que vous me donnerez bien l'absolution pour cela. — Très- volontiers , répondit le moine, je vous la donne. » Et tout fut dit, prétend Wagnière ; mais il est probable qu'il y eut un semblant de confession. Le jour de Pâques, Voltaire annonça à ce Wagnière, qu'il invitait, quoique protestant, à l'accompagner à l'église, non-seulement sa résolution de communier , mais son dessein de prêcher contre le vol; et Wagnière ne put obtenir qu'il s'abstint de cette démonstration dangereuse.

G ri m m et Bachaumont (2) donnent l'ordre et la marche de la cérémonie. Voltaire partit de chez lui précédé d'un superbe pain bénit, qu'il était dans l'usage de rendre au jour de Pâques, et qu'il avait entouré, cette année-là, de six gros cierges apportés tout exprès de Lyon. Il était escorté de deux gardeschasse portant des hallebardes, en forme de Suisses, et suivi

(1) C'est ce qui résulte d'une lettre écrite à Chaudon en 1774 ; voir Mémoires sur Voltaire, i« partie, p. 243. — (2) Corresp. Ml/., t. VI, pp. 23 et suiv. ; — Mémoire», t«r mai 1768, t. IV, p. 24.

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de tous ses gens. Dans le cortège était encore l'architecte, avec le plan de l'église, espèce d'offrande expiatoire du dévot converti. Voltaire marchait en pénitent, la componction sur le visage. La marche était fermée par deux autres gardes-chasse, avec la baïonnette au bout du fusil , et accompagnement de tambours et de fanfares. A l'entrée de l'église se tenait le P. Adam, qui guettait depuis longtemps, disait-il, le moment de la grâce, et se trouvait tout heureux de faire l'office de médiateur entre le pécheur et le ciel (1).

Après avoir communié, Voltaire se leva, et, tourné vers le peuple, il commença un sermon dont les premiers mots : « La loi naturelle est la plus ancienne, » firent déjà pâlir le curé. Après quoi, fixant ses regards sur un paysan, qu'il soupçonnait de l'avoir volé, il tonna contre le vol, et démontra éloquemment l'obligation de restituer. Il apostropha le voleur, l'exhorta à se réconcilier avec Dieu, à reconnaître qu'il était redevable à lui, son seigneur, de n'avoir pas été pendu, et il finit par lui dire, s'il n'avait pas encore accusé sa faute , de le faire à son curé ou à lui-môme. Ce dernier mot gâta tout, et fit succéder la farce à l'édification. Le curé, qui était vers la balustrade, se retourna brusquement, et ne fit qu'un saut jusqu'à l'autel, avec beaucoup d'humeur, pour continuer l'office. A cette vue, le prédicateur improvisé ajouta quelques mots flatteurs pour le curé, et retourna à son banc seigneurial. Après la messe, il demanda au curé un reçu du tout, et reprit avec sa procession le chemin du château (2).

De toutes les comédies de Voltaire, c'est celle qui fit le plus

(1) Wagnière, t. I , p. 277, traite cette scène de fausseté; mais elle doit être vraie dans l'ensemble, tant il y a d'uniformité dans tous les récits contemporains. Citons encore une lettre de Dalembert à Frédéric, du 4 octobre 1768 : * Les Suisses ont fait un dessin de Voltaire pénitent allant à confesse.... On y voit Voltaire le rosaire en main, escorté de ses gardes-chasse, suivi de son P. Adam, de sa cuisinière et de son cocher ; un singe porte le crucifix devant lui, et l'âne de la Pucelle, qu'on mène derrière lui, en faisant des pétarades, fait tomber de dessons sa queue toutes ses brochures , et surtout le petit poëme contre vos amis les Genevois.»—^2) Grimm, loc. cit.; Mémoires de Bachaumont du 16 avril 1768, t. IV, p. 12; Wagnière, Mémoires, t. I, pp. 71, 72.

de bruit, et l'histrion sacrilège eut i s'en expliquer arec Fé- Tèque d'Annecy et avec l'opinion indignée ou moqueuse.

L'évèque d'Annecy , nommé Biord , à qui le mauvais prêtre Duvernet reproche de s'être lait chasser de Paris, comme perturbateur du repos public , pour refus de sacrement, c'est-àdire pour avoir fait son devoir de prêtre fidèle; à qui le fier seigneur de Ferney reprochera d'être le petit-fils de son maçon, et très-mauvais maçon, était arrivé à l'épiscopat par l'unique voie de la vertu et du mérite, et l'évidente supériorité qu'il va prendre sur le démon du mensonge et du sarcasme, non-seulement par la sincérité de sa foi et l'autorité de son caractère , mais par la raison et l'esprit , la politesse et le bon goût, prouvent assez qu'il était un digne successeur de saint François de Sales.

Le 11 avril, l'évèque, bien que gêné par ce voile d'une confession fictive dont se couvrait Voltaire, sut pénétrer jusqu'au cœur du sacrilège, et, avec un habile mélange d'éloge et de blâme, de censure et de conseil, il le somma de désavouer plus explicitement son passé, de se soustraire à tout soupçon d'hypocrisie par une conduite désormais plus franchement chrétienne ; il lui demanda compte de cette prédication qu'une confession à la Théodose aurait si avantageusement remplacée ; et, après une effusion de charité touchante, il finissait par ce rappel éloquent d'une fin prochaine : « Le temps presse; un corps exténué et déjà abattu sous le poids des années vous avertit que vous approchez du terme où sont allés aboutir tous ces hommes fameux qui vous ont précédé , et dont à peine reste-t-il aujourd'hui la mémoire ; en se laissant éblouir par le feux éclat d'une gloire aussi frivole que fugitive, la plupart d'entre eux ont perdu de vue les biens et la gloire immortelle plus dignes de fixer leurs désirs et leurs empressements. »

Après cinq jours de réflexion mis sur le compte toujours ouvert de ses maladies, Voltaire feint de refuser les éloges de l'évèque sur l'accomplissement d'un devoir dont aucun chrétien , moins encore aucun seigneur, ne se peut dispenser, et qu'il a lui-même si souvent rempli ; il ne mérite pas plus ces compliments qu'il n'a

mérité les calomnies des insectes de la littérature, méprisées de tous les honnêtes gens, et qui doivent être ignorées d'un homme du caractère de l'évoque; mais il dédaigne les injures, il se résigne à Dieu, il aime le prochain, la justice, la bienfaisance , que Cicéron appelle caritas gcneris humant; c'est-à-dire qu'il élude la question; ou, du moins, il la relègue dans ce post-scriptum : « Vous êtes trop instruit pour ignorer qu'en France un seigneur de paroisse doit, en rendant le pain bénit, instruire ses vassaux d'un vol commis dans ce temps là même avec effraction, et y pourvoir incontinent; de même qu'il doit avertir si le feu prend à quelques maisons du village, et faire venir de l'eau : ce sont des affaires de police qui sont de son ressort. »

L'évêque ne se laissa pas donner le change. Le 25 avril, il renversa les prétentions oratoires du seigneur de paroisse; il flétrit, loin de lui en savoir bon gré, cette communion de politique, dont les protestants eux-mêmes s'étaient scandalisés, et qu'aurait dû précéder une réparation éclatante; et à la tirade philosophique sur la résignation à Dieu il opposa ces paroles chrétiennes, qui semblent un écho de Bossuet : « Vous m'annoncez que vous vous anéantissez avec moi devant Dieu, le créateur des temps et des êtres ; je souhaite que nous le fassions, vous et moi, avec assez de foi, de confiance, d'humilité et de repentir de nos fautes, pour mériter qu'il jette sur nous les regards propices de sa miséricorde. Et j'en reviens encore à vous inviter, à vous prier, à vous conjurer de ne pas perdre de vue cette éternité à laquelle vous touchez de si près, et dans laquelle iront bientôt se perdre non-seulement les petits incidents de la vie, mais encore le faste des grandeurs, l'opulence des richesses, l'orgueil des beaux esprits, et tout ce qui appartient à la figure trompeuse de ce monde. »

Voltaire change alors de manœuvre. 11 dit l'évêque trompé par les calomnies du curé de Moêns, auxquelles il répond par le fameux certificat que lui ont délivré les autres curés de ses terres. Du reste, il pardonne de tout son cœur, et il veut garder la paix, qui est son perpétuel objet. Quant aux écrits scandaleux dont on l'accuse, simple amusement, « bagatelles litté-

raires qui n'ont aucun rapport avec les devoirs du citoyen et du chrétien. » Et il termine sa bouffonnerie par une bouffonnerie nouvelle, en se recommandant aux prières du prélat.

Calomnies, dites-vous, répliqua l'évêque, le 2 mai ! Eh bien, il faut vous en justifier, et détromper le public par d'autres écrits que vos bagatelles littéraires, et par d'autres œuvres qu'une ou deux communions dont le public a été plus scandalisé qu'édifié.

Atterré pas cette dernière lettre de l'évêque allobroge, dit Bachaumont, Voltaire prit le parti de garder le silence. De son côté, l'évêque interrompit une correspondance trop inutile; mais il écrivit au roi de France, le 26 mai, et, après avoir raconté à Louis XV tout ce qui précède, il invoqua pour son troupeau la protection royale contre la dent du loup de Ferney. « On rit à Versailles de cette démarche, a raconté Wagnière, et M. le duc de la Vrillière renvoya le tout à M. de Voltaire, en lui faisant part de la demande du doux prêtre (1). » En effet, malgré l'intervention de l'archevêque de Paris, qui avait joint ses instances à celles de l'évêque de Genève, malgré la prière de la reine mourante à l'amant de la du Barry, on ne fît rien ou presque rien. Instruit de tout par Choiseul, Voltaire s'était mis sur ses gardes. Il avait osé écrire à l'archevêque de Paris, qui, il est vrai, ne daigna pas lui répondre, mais se laissa désarmer par Richelieu. Tout se borna à une lettre du comte de Saint-Florentin exprimant le « mécontentement du roi » pour le seul fait d'avoir prêché dans l'église, sans la moindre allusion ni aux pâques sacrilèges, ni aux ouvrages impies. N'ayant plus à se défendre que sur sa prédication, Voltaire feignit qu'on l'avait accusé d'être monté en chaire, pour étendre au fait tout entier la dénégation qu'il pouvait opposer à cette circonstance. Ii manda alors au château le curé de Ferney, qui, « sur-le-champ, » lui donna un certificat attestant qu'il n'avait pas prêché , mais qu'il avait dit seulement « un mot touchant un vol qui venait de se commettre pendant le service divin , » et qu'à cette occasion, il avait averti le curé,

(\) Mémoires, t. I, p. 72.

« et tous ceux qui étaient dans le sanctuaire, qu'il fallait prier tous les dimanches pour la santé de la reine, dont on ignorait la maladie dans ses déserts. » Ce certificat, vu et confirmé « par l'aumônier du château et par un notaire, au nom de la communauté, » il l'envoya à Saint - Florentin , « en le conjurant de le montrer au roi, et ne doutant pas que le comte ne remplit ce devoir de sa place et de l'humanité. » C'est donc un bon chrétien, «devant et donnant l'exemple à son village, qu'il a augmenté des trois quarts, à la province entière, qui s'est empressée de lui donner des attestations auxquelles la calomnie ne peut répondre; » c'est un bon citoyen, « occupé uniquement du Siècle de Louis XIV, et non de plus de petites brochures contre des choses respectables qu'il n'en pourrait écrire en deux ans; » c'est ce bon chrétien et ce bon citoyen, qui fait foire des prières en public pour la santé de la reine, qu'on ose persécuter (1)!

Une fois en règle avec la Cour, il raconta sa correspondance avec l'évêque sur ce ton grossièrement triomphal : « Je ne suis pas revenu de ma surprise, quand on m'a appris que ce fanatique imbécile d'évêque d'Annecy, soi-disant évèque de Genève, fils d'un très-mauvais maçon, avait envoyé au roi ses lettres et mes réponses. Ces réponses sont d'un Père de l'Église qui instruit un sot (2). »

Mais il eut à s'expliquer devant le public sur sa communion elle-même. Dans le monde soit dévot, soit philosophe, il n'y avait qu'une voix pour la flétrir ou s'en moquer. Voyant le peu de succès qu'avait la pièce, il essaya d'abord de traiter de ridicule le bruit qu'il s'était confessé et avait fait ses pâques. Il n'était ni assez hypocrite pour se prêter à des actions si contraires à sa façon de penser, ni assez imbécile pour donner de bonne foi dans de pareilles puérilités (3). Obligé bientôt d'a-

(1) A Richelieu, 29 juin 1768. ~ Voltaire écrivit dans le mè/ne sens an gazetier d'Avignon , qui , comme les autres papiers publics , avait raconté l'histoire. — (2) A d'Argental, 27 juillet 1768. — (3) Lettre perdue à madame du Deftand, citée dans les Mémoires de Bachaumont du H avril 1768, t. IV, p. 6, et certifiée vraie par Wagnière, p. 274.

vouer c cette bonne action, » il ajoutait : « Toujours rancune tenante contre maître Aliboron, dit Fréron(i).» Sommé par ses amis de rendre compte de sa conduite, il répondit qu'il avait eu toutes sortes de bonnes raisons « de changer sa table ouverte contre la sainte table; » qu'il fallait être bien avec son curé, fût-il un imbécile ou un fripon ; qu'il était seul de sa bande, dans sa paroisse, contre deux cent cinquante consciences timorées, et qu'il ne fallait pas s'en foire deux cent cinquante ennemis, quand il n'en coûtait qu'une cérémonie prescrite par les lois pour les édifier; que s'il voyait passer une procession de capucins, il irait au-devant d'elle, chapeau bas, pendant la plus forte ondée; qu'à Abbeville, il communierait tous les quinze jours, et que dans l'Inde, il voudrait mourir une queue de vache à la main; qu'enfermé entre des renards et des loups, il fallait enfumer les uns et hurler avec les autres; qu'il y avait des choses si méprisables, qu'on pouvait quelquefois s'abaisser jusqu'à elles sans se compromettre; que dans une compagnie où tout le monde montrerait son c, il conseillerait de mettre chausses bas en entrant, au lieu de faire la révérence ; que les sages, environnés d'insensés barbares, devaient imiter leurs contorsions et parler leur langage; qu'il y avait des gens qui craignaient de manier des araignées, et d'autres qui les avalaient ; que le monde se plaisant toujours à dénigrer les gens de bien et à empoisonner leurs bonnes actions, il acceptait comme une pénitence, pour le rachat de ses péchés, le mal qu'on dirait de ses pàques (2). Et enfin, à madame du Deffand, le 13 juillet 1768 : c Beaucoup d'hommes à Paris ressemblent à des singes ; ici, ils sont des ours. J'évite, autant que je peux, les uns et les autres; et cependant les dents et les griffes de la persécution se sont allongées jusque dans ma retraite ; on a voulu empoisonner mes derniers jours. Ne vous acquittez pas d'un usage prescrit, vous êtes un monstre d'athéisme; acquittez-vous-en, vous êtes un monstre d'hypocrisie.

(1) Lettre perdue à Falbalre, citée dans les Mémoires de Bachaumont du 27 avril 1768, t. IV, p. 18, et encore certifiée vraie par Wapnièrc, p. 276. — (2) A d'Argental, 22 avril; à Dalembert, 27 avril et i" mai ; à Villcvicille , 1er mal 1768.

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Telle est la logique de l'envie et de la calomnie. Mais le roi, qui certainement n'est pas jaloux de mes mauvais vers ni de ma mauvaise prose, n'en croira pas ceux qui veulent m'immoler à leur rage. Il ne se servira pas de son pouvoir pour expatrier, dans sa 78» année, un malade qui n*a fait que du bien dans le pays sauvage qu'il habite. »

À travers toutes ces grossièretés, la vérité perçait. Dalembert, qui, le 31 mai, écrivait à Voltaire : « J'ai bien peur que vous n'ayez rien gagné à cette comédie, peut-être dangereuse pour vous, » avait écrit, le 7, à Frédéric : « Le patriarche a chassé Agar de sa maison; il a pris le divin déjeuner, s'en est fiait donner un certificat, et l'a envoyé à Versailles : signe certain de quelque persécution nouvelle. » On se disait donc que Voltaire, en communiant, n'avait pris pour conseillères que la peur et la politique. Il s'était fait de la communion une sorte de bouclier contre les attaques de ses adversaires et les menaces du pouvoir, et il comptait encore acheter à ce prix la permission de revenir à Paris. Abandonné depuis deux ans par tous ses amis de Genève, fatigué de la vie de Ferney et des plaintes de sa nièce, il s'était ouvert de son projet à Gboiseul. Le ministre lui avait fait entendre que la pieuse reine s'y opposait, et que le seul moyen de la désarmer et de désavouer ses libelles impies serait de faire un acte éclatant de catholicité. Mais la farce fut si mal jouée, que la reine et les dévots en furent plus blessés que d'un nouveau pamphlet, et que les philosophes n'y virent qu'une action avilissante (1).

Voltaire en fut, cette fois, pour ses frais de représentation et d'hypocrisie. Mais comme il aimait à refaire et à donner sous une forme et sous un titre nouveau celles de ses pièces qui n'avaient pas réussi, il se promit de recommencer l'année suivante, et de communier, cette fois, sous forme de viatique. En attendant, sa passion anti-chrétienne, au rapport des voyageurs, devenait de plus en plus une manie, et il ne pouvait parler d'autre chose ; il revenait sans cesse à la Bible et la retournait en tous

(1) Mémoires de Bachaumont du 19 mai 1768, t. IV, p. 40; Grimm, Corretp. ïttf., mai 1768, t. VI, p. 24.

sens; les affidés eux-mêmes, habitués à quelques intermèdes parement littéraires, ne le reconnaissaient plus (1). Devant le public, il restait « dans un silence édifiant; mais le diable n'y perdait rien (2). » En effet, dans les derniers mois de l'année 1768 et dans les premiers de 1769, la manufacture de Ferney entra dans une nouvelle activité. Sans plus parler des pamphlets, satires, facéties dont il a été question dans les récits précédents, Voltaire adressa à Bergier des Conseils raisonnables (3), dans lesquels il substituait aux démonstrations du grand apologiste ses turlupinades ordinaires contre les livres saints et le Christianisme. Il fit la Profession de foi des théistes (4), seuls tolérants, seuls raisonnables, tandis que les chrétiens sont barbares et absurdes. Il écrivit son Epttre aux Romains (5), que nul ne confondra avec celle de saint Paul, pour leur dénoncer les prétendues impostures sur lesquelles est fondée l'Eglise romaine, et il poursuivit cette thèse dans ses Droits des hommes et usurpations des papes (6). Au nom du Pasteur Bourn, et sous son titre affectionné à' Homélie (7), il refit ses diatribes contre Jésus et sa doctrine. Il reprit ses Questions de Zapata dans ses Instructions des Capucins de Raguse à frère Pediculoso partant pour la terre sainte (8). Enfin, dans ses Dialogues de CA B. C (9), il réduisit toute la politique à la constitution anglaise, toute la morale à la tolérance, toute la métaphysique au doute, pour aboutir au spinosisme. Il va sans dire que tout cela paraissait sous l'anonyme ou sous des noms fictifs, et que les frères étaient invités à répéter à grands cris les démentis de l'auteur. « Les mystères de Mitra, écrivait le patriarche, ne doivent pas être divulgués, quoique ce soient ceux de la lumière. Il n'importe de quelle main la vérité vienne, pourvu qu'elle vienne. C'est lui, dit-on, c'est son style, sa manière ; ne le reconnaissez-vous pas? Ah! mes frères, quels discours funes-

(i) Mémoires de Bachaumont du 15 septembre et du 13 octobre 1768, t IV, pp. 105 et 1 18; lettre de l'évoque d'Annecy à Voltaire.— (2) Mémoires de Bachaumont du 15 juillet 1768, 1 1 V, p. 62.— (3) Œuvres de Voltaire X. XLIV, p. 82. —(4) Ibid., p. 1 12. — (5) Ibid., p. 154. — (6) Ibid., p. 318. —(7) Ibid., p. 370. — (8) Ibid., p. 486. — (9) Œuvres de Voltaire, t XLV, p. 1. — C'est à propos de ce libelle, que Frédéric écrivait de Voltaire à Dalembcrt, le 16 janvier 1769: « Il voudrait bien douter rie Dieif, mais iJ craint le fagot. »

tes! Vous devriez au contraire crier dans les carrefours : Ce n'est pas lui. Il faut qu'il y ait cent mains invisibles qui percent le monstre, et qu'il tombe enfin sous mille coups redoublés. Amen(l). » Et les frères répondaient : « Soyez tranquille, si l'on s'avise de vous imputer ces ouvrages, nous répondrons comme le capucin aux Jésuites : Mentiris impudentissime (2). »

Pendant que Voltaire faisait imprimer une partie de ces ouvrages en Hollande, chez Marc-Michel Rey, il adressait à ce libraire une lettre ostensible pour protester qu'il n'avait pas composé « un seul de ces livres pernicieux. » Et il ajoutait : « Ce que je dois à ma religion, à ma patrie, à l'Académie française, à l'honneur que j'ai d'être un ancien officier de la maison du roi, et surtout à la vérité, me force de vous écrire ainsi (3).»

Le 29 mars 1769, trois jours avant les pâques nouvelles, ses copistes Christin, Bigex et Wagnière, écrivaient, au nom de leur mattre malade, à la veuve Duchesne, au sujet de l'article Voltaire, dans la France littéraire, où étaient consignés beaucoup de ses ouvrages impies, qu'ils caractérisaient plus ignominieusement que n'ont jamais fait ses ennemis, a De tels ouvrages, disaient-ils, sont capables d'attirer à leur auteur et à ceux qui les débitent les punitions les plus exemplaires. C'est un délit d'en annoncer les titres, et c'est un crime de les imputer à un officier du roi. » Us demandaient des cartons sur-le-champ; sinon, ils présenteraient requête au chancelier et au lieutenant de police; de plus, le neveu de Voltaire, conseiller au parlement, et actuellement de la chambre de la Tournelle, ferait une descente chez elle, et ne laisserait pas un tel outrage impuni (4) .

Aux approches de Pâques 1769, on se demandait dans le public si Voltaire renouvellerait la farce qui avait si mal pris Tannée précédente (5). Telle était bien son intention; mais l'évêque d'Annecy, pour lui épargner un nouveau sacrilège, avait défendu à tous ses prêtres, sous peine d'interdit, de l'en-

(i) A Dalembert, i» mai 1768. — (2) Dakmbert à Voltaire, «5 juin 1768. — (3) A Rey, 7 février 1769 (Recueil de 1856). —(4) Collection Cayrol, à la Bibliothèque impériale, i. LXXIX.— (5) Mémoires de Bachaumont du 3 décembre 1708, t IV, p. 159.

tendre en confession et de le communier sans ses ordres exprès. « Je me confesserai et je communierai malgré lui» » s'écria Voltaire ; et il se mit au lit et fit le malade. Ayant alors aperçu un capucin qui se promenait, il l'appela à son chevet et lui dit : c Mon père , voici le saint temps de Pâques. Je voudrais, dans cette circonstance, remplir mes devoirs de Français, d*oBkier du roi et de seigneur de paroisse ; mais je suis trop malade pour me transporter à l'église, et je vous prie de m'entendre ici. » — « Il y a dans ce moment à l'église, répondit le capucin, plusieurs personnes qui m'attendent. Mais je reviendrai dans trois jours, et je prie le bon Dieu de vous maintenir dans ces bonnes et saintes dispositions. » Et le capucin sortit, emportant un écu tout neuf que le prétendu malade lui avait mis dans la main pour acheter sa complaisance. « Le drôle m'a joué, dit Voltaire à son copiste; il est évident qu'il a demandé trois jours pour consulter son évéque , et que l'évéque lui défendra de revenir; mais laissez-moi foire. »

Pendant ces trois jours il ne sortit point de son lit. Il manda le chirurgien Bugros, et lui tendit le bras. « Pouls excellent, dit Bugros. — Comment, mordieu ! dit Voltaire avec sa voix de tonnerre, vous trouvez mon pouls bon 1 Ignorantes, ignorante, ignorantumf — Ah! Monsieur, permettez que je retâte... En effet, de la fièvre, beaucoup de fièvre. — Pardieu , je savais bien que j'avais la fièvre. Voilà trois jours que je suis dans ce cruel état. Allez le dire au curé : il doit savoir ce qu'il a i foire auprès d'un malade dévoré depuis plus de trois jours d'une fièvre ardente, et en danger de mort. »

Le chirurgien fit la commission , mais pas plus de curé que de capucin I Pendant six jours, chaque matin , Bugros alla porter l'alarme au presbytère. Le curé, suivant les instructions de son évéque, répondit enfin qu'il fallait une rétractation préalable de tous les libelles impies imputés au malade. « Il n'y a que d'infâmes calomniateurs, écrivit Voltaire, qui aient pu dire les choses dont vous parlez. Je puis vous assurer qu'il n'y a pas un mot de vrai, et que rien ne doit s'opposer aux usages reçus. Vous êtes instruit sans doute des règlements

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faits par les parlements, et je ne doute pas que vous ne vous conformiez aux lois du royaume... Les ordonnances portent qu'au troisième accès de fièvre, on donne les sacrements à un malade. M. de Voltaire en a eu huit violents; il en avertit M. le curé de Ferney (1). »

Le curé ne bougeait pas, attendant toujours la rétractation, qui devait être faite par -devant notaire et en présence de témoins. Une nuit, Voltaire, à une heure du matin, fait lever tous ses gens, et les envoie tous ensemble dire au curé que leur maître se meurt, et qu'il réclame les sacrements. Wagnière portait une Déclaration du 30 mars, signée de Voltaire, de lui Wagnière, et de Bigex, son confrère copiste, et accompagnée d'un certificat du chirurgien. Après énumération de ses titres et maladies, Voltaire, se disant « dans l'incapacité totale d'aller se confesser et communier à l'église, pour l'édification de ses vassaux et des protestants, priait le curé de faire, en cette occasion, tout ce que les ordonnances du roi et les arrêts du parlement commandaient, conjointement avec les canons de l'Église catholique, religion dans laquelle le malade était né, avait vécu et voulait mourir, et dont il voulait remplir tous les devoirs, ainsi que ceux de sujet du roi ; offrant de faire toutes les déclarations nécessaires, toutes protestations requises, soit publiques, soit particulières , se soumettant pleinement à ce qui était de règle, ne voulant omettre aucun de ses devoirs, quel qu'il pût être. »

Le curé, quoique menacé encore par un homme de loi, envoyé de la part du prétendu moribond, d'une dénonciation au parlement qui entraînait pour lui interdiction , prison et peutêtre pis, et quoique saisi d'une frayeur dont il mourut quelques mois après (2), ne se rendit pas au château, et persista à exiger une rétractation formelle. Le lendemain , 31 mars, en présence de plus nombreux témoins, dont Antoine Adam, « ci-devant

(1) A Gros, mare 1769 (Recueil de 1836). — (2) Voltaire, dans son Commmlaire hist. {Œuvres, t. XLVIII, p. 385), dit que ce curé Gros, « bon ivrogne, se tua depuis à force de boire. » Mais Wagnière (p. 77) assure qu'il ne mourut que d'une colique causée par le saisissement.

soi-disant jésuite , » et par devant le notaire Raffo , Voltaire, après étalage pompeux de toutes ses dignités, déclarait « que le nommé Nonnotte, ci-devant soi-disant jésuite, et le nommé Guyon, soi-disant abbé, ayant fait contre lui des libelles aussi insipides que calomnieux, dans lesquels ils l'accusaient d'avoir manqué de respect pour la religion catholique, il devait à la vérité, à son honneur, à sa piété, de déclarer que jamais il n'avait cessé de respecter et de pratiquer la religion catholique professée dans le royaume; qu'il pardonnait à ses calomniateurs; que si jamais il lui était échappé quelque indiscrétion préjudiciable à la religion de l'État, il en demanderait pardon à Dieu et à l'État, et qu'il avait vécu et voulait mourir dans l'observance de toutes les lois du royaume, et dans la religion catholique, étroitement unie à ces lois. »

Là-dessus, le curé, avec la permission de l'évêque d'Annecy, envoya à Voltaire le capucin Joseph. S'il faut en croire Wagnière , qui prétend avoir entendu tout, par une porte entrebaillée, d'un cabinet contigu, voici ce qui se passa entre le pénitent et le confesseur : « Mon père, dit le soi-disant malade, je ne me souviens pas trop bien de mon Confiteor, dans l'état où je suis ; dites-le, ainsi que le Credo, et je le répéterai après vous. » Ce qu'ils firent, mais avec un tel salmigondis de toutes les formules, qu'on n'y comprenait rien. Le malade poursuivit : « Écoutez, je ne vais pas à la messe aussi souvent qu'on le doit, mais ce sont mes souffrances continuelles qui m'en empêchent. J'adore Dieu dans ma chambre. Je ne fais de mal à personne, et je tâche de faire autant de bien qu'il m'est possible; j'en prends Dieu à témoin , mes paroissiens, mes domestiques et les habitants de la province ; ainsi je vous prie de me donner l'absolution. » — « Mais, reprit le père, vous êtes ici pour vous confesser, et non pour faire votre apologie ; on parle de mauvais livres dont vous ne vous accusez pas. Pour répondre à tout, signez-moi ce papier. » Et il tira de sa manche une profession de foi rédigée par l'évoque d'Annecy. « Quoi! mon père, demanda le malade, ne venons-nous pas de réciter le symbole des Apôtres, qui contient tout? Tenons-nous à cette formule,

pour n'être pas accusés d'y avoir mêlé quelque innovation dangereuse. » Il y eut alors entre eux un long débat, l'un parlant toujours du seul symbole, l'autre de profession de foi plus explicite, et cela à travers des tirades de Voltaire sur la calomnie, sur la tolérance , que le capucin interrompait en montrant son papier. « Donnez-moi l'absolution tout-à-l'heure , » dit enfin et brusquement Voltaire; et le capucin, au rapport de Wagnière , interdit et déconcerté , prononça VAtooho , et fit rentrer le papier dans sa manche.

Non, — nous Talions prouver, — Voltaire signa, ne pouvant faire autrement pour arriver à ses fins, et c'est cette profession de foi, signée dans le secret de la confession, que le lendemain, 1 tT avril, il répéta en présence du notaire et de témoins.

Le lendemain, en effet, le curé lui apporta le saint Viatique, et exigea, avant de le communier, une profession de foi publique. « Je crois fermement, dut répondre Voltaire, tout ce que l'Église catholique apostolique et romaine croit et confesse. Je crois en un seul Dieu en trois personnes, Père, Fils et Saint- Esprit, réellement distinguées, ayant la même nature, la même divinité et la même puissance ; que la seconde personne s'est faite homme; qu'elle s'appelle Jésus-Christ, mort pour le salut des hommes; qu'il a établi la sainte Église, a laquelle il appartient de juger du véritable sens des Écritures. Je condamne aussi toutes les hérésies que la même Église a condamnées et rejetées, ainsi que toutes les interprétations et mauvais sens que l'on y peut donner. C'est cette foi véritable et catholique, hors de laquelle on ne peut être sauvé, que je professe, que je reconnais seule véritable ; je jure, promets et m'engage de la professer, et de mourir dans cette croyance, moyennant la grâce de Dieu. Je crois aussi d'une foi ferme et je confesse tous et un chacun des articles contenus dans le Symbole des Apôtres, que j'ai récité en latin fort distinctement. Je déclare de plus que j'ai fait cette même confession de foi entre les mains du R. P. Joseph, capucin, avant de me confesser. »

Après cette déclaration, il communia. Et aussitôt Satan, qui venait d'entrer en lui comme en Judas , entrouvrit son rictus u. 36

empourpré du sacrilège, et en tira ce lâche et insolent blasphème : « Ayant mon Dieu dans ma bouche, je déclare que je pardonne sincèrement à ceux qui ont écrit au roi des calomnies contre moi, et qui n'ont pas réussi dans leurs mauvais desseins. » Et il en demanda acte au notaire Raffo, ce qui lui fut immédiatement octroyé, avec paraphe du notaire et signature des trois prêtres présents!

La farce jouée, Voltaire, resté seul avec son copiste, saute lestement du lit où il semblait cloué depuis huit jours, et lui dit : « rai eu un peu de peine avec ce drôle de capucin, mais cela ne laisse pas que d'amuser et de faire du bien. Je vous avais bien dit que je serais confessé et communié malgré Mons Biord. Allons faire un tour de jardin. »

Cependant, le confesseur et le curé, en rendant compte de tout à l'évêque, se trouvèrent embarrassés pour justifier leur conduite : ayant affaire à un si fourbe personnage, ils avaient négligé de dresser acte, séance tenante, de la profession de foi. Oe fil seulement le 15 avril, et sur la demande de l'évêque, qu'ils convoquèrent au presbytère le notaire Raffo et six témoins de la cérémonie du 1er, et qu'ils en firent rédiger un procès-verbal authentique. Mais cet intervalle de quinze jours ouvrait beau jeu à la mensongère astuce de Voltaire, qui, le 24 mai, écrivit à d'Alembert : « Voyez, je vous prie, ce que c'est que les fraudes pieuses. Je reçois dans mon lit le saint Viatique que m'apporte mon curé devant tous les coqs de ma paroisse; je déclare, ayant Dieu dans ma bouche, que l'évèque d'Annecy est un calomniateur, et j'en passe acte par-devant notaire : voilà mon maçon d'Annecy furieux, désespéré comme un damné, menaçant mon bon curé, mon pieux confesseur, et mon notaire. Que font-ils? Us s'assemblent secrètement au bout de quinze jours, et ils dressent un acte dans lequel ils assurent par serment qu'ils m'ont entendu faire une profession de foi, non pas celle du Vicaire savoyard, mais celle de tous les curés de Savoie (elle est en effet du style d'un ramoneur). Us envoient cet acte au maçon sans m'en rien dire, et viennent ensuite me conjurer de ne les point désavouer. Ils conviennent

qu'ils ont fait un faux serment pour tirer leur épingle du jeu. Je leur remontre qu'ils se damnent, je leur donne pour boire, et ils sont contents (1). »

Wagnière raconte de son côté (2) que l'évêque d'Annecy ayant feit imprimer toutes les pièces, il en avertit Voltaire, qui lui répondit : « Je ne veux pas faire pendre huit ou neuf personnes, quoiqu'elles aient fabriqué un acte ridicule et de la plus grande fausseté; je me borne à les plaindre. Si des prêtres dans ce siècle ont été capables d'une telle infamie, jugez de ce qu'ils ont pu faire dans des temps d'ignorance et de barbarie. • Et Wagnière ajoute, lui aussi, que Voltaire arracha aux témoins l'aveu de leur subornation, et qu'il leur pardonna.

Qui croira que le pieux évêque d'Annecy ait voulu se tromper lui-môme en exigeant une fausse profession de foi, et qu'il ait imposé un faux à deux pauvres prêtres ? Qui croira que les témoins, les mêmes la plupart que ceux dont Voltaire avait mis les noms au bas de l'acte du 31 mars, le syndic et le maître d'école de Ferney, le chirurgien Bugros, tous dans la dépendance du vindicatif seigneur, se soient laissé suborner par un capucin et par un curé malade alors de la commotion, que lui avait fait subir le Jupiter tonnant? Qui croira que le notaire Raffô, mandé par Voltaire lui-même pour prendre acte de sa protestation contre l'évêque d'Annecy, et témoin de toute la scène, ait consenti, lui homme public, à enregistrer une déclaration qu'il aurait su être mensongère? D'ailleurs, Voltaire n'avoue-t-il pas implicitement la profession de foi, lorsqu'il écrit : o J'ai déclaré expressément que je mourais dans la religion du roi très-chrétien, et de la France ma patrie : cela est fier et honnête (3)? » Ne l'avoue-t-il pas dans la lettre même à un anonyme, insérée par lui dans son Commentaire historique (4), par laquelle il cherche à la désavouer? Ce sont bien ses « sentiments véritables, » reconnaît-il; » c'est bien « la substance de ses opinions; »

(1) Voir encore à Dalcrabort, 4 juin, et à d'Argental, 7 juillet 1769. —(2) Mémoires, L 1, p. 86. — Voir tout le récit de la p. 7î]à cette p. 86. — (3) A Saint- Lambert, 4 avril 1769. — (4) Œuvres de Voltaire, L XLVUI,p. 386.

il regrette seulement que tout cela soit exprimé cen style de savoyard (1). »

Du reste, il n'avait garde, hormis dans l'intimité, de désavouer une déclaration qui allait si bien i ses vues. Comment dire qu'il n'avait pas lait une profession de foi catholique, au moment même qu'il cherchait i passer pour bon catholique? Au fond, pour un certain monde et pour la cour, il était bien aise de la publicité que l'évéque lui avait donnée.

Il lui restait à s'expliquer, cette fois encore, avec l'évoque d'Annecy et avec les Frères.

L'évéque, ayant renoncé i un recours démontré bien inutile auprès du roi de France , et à un appel plus inutile encore au cœur de Voltaire, voulut enchaîner le grand coupable parla menace d'une dénonciation solennelle i l'univers chrétien. Après lui avoir rappelé la communion de 1768, le scandale qu'elle avait causé dans le public, scandale autorisé par les propos qu'il avait tenus depuis, disant que ce n'était « qu'une grimace qu'il avait fallu faire pour se soustraire aux poursuites dont il était menacé, » par les ouvrages de plus en plus blasphématoires qu'il avait mis au jour, et que ses désaveux n'avaient pas empêché le public de lui attribuer, il l'enferme, en reproduisant la déclaration du 15 avril, dans ce dilemme : ou c'est l'expression de votre foi , et alors vous désavouez les impiétés contenues dans les ouvrages qu'on vous impute, et vous devez vous prononcer désormais pour la religion catholique; ou ce n'est qu'un nouveau mensonge, et dès lors le public est en droit de vous considérer comme un homme sans probité et sans honneur, et de mépriser la philosophie des prétendus esprits forts. Si vous profitez de mes avis, j'en bénirai Dieu ; sinon, « vous sentez assez que je ne pourrais plus alors m'empêcher d'élever la voix, pour annoncer à l'univers entier votre fourberie, vos impostures et votre hypocrisie, qui, en manifestant l'indignité des profanations que vous auriez faites de nos plus saints mystères, montreraient en même temps toute la bassesse de votre âme et de vos sentiments. »

(i) Voir encore la lettre à d'Argental,du 7 juillet 1769.

VOLTAIRE ET L'iNFAME 569

Quelques jours auparavant, lors de la publication faite par Tévêque d'Annecy de toutes les pièces , Voltaire avait répliqué par deux lettres, Tune signée de madame Denis, l'autre d'un parent nommé de Mauléon (1), contenant toutes les deux son apologie. La seconde, écrite sous le nom d'un soldat, était, de plus, grossière et brutale, pleine de récriminations violentes, de basses insultes à l'adresse de l'évêque, dont « le grand-père avait bâti de ses mains un pavillon de la basse-cour du seigneur de Ferney, dont les proches parents travaillaient actuellement à ses granges, et dont le cousin avait demandé depuis peu à être son fermier; » pleine encore de vanteries grotesques sur « sa vertu, sa piété, sa charité , sa bienfaisance, ses mœurs, l'ordre établi dans sa maison et dans ses terres, qui lui avaient valu l'affection de son curé, les bénédictions de ses vassaux et de ses voisins, la protection du premier président et du procureur général du parlement de Bourgogne et du gouverneur de la province , et par-dessus tout la bonté constante du grand pape Benoit XIV et de son secrétaire des brefs, le cardinal Passionei, digne ministre d'un tel pape ! »

C'est encore sous le nom d'un neveu prétendu qu'il envoya à l'évêque d'Annecy, comme réponse à sa lettre du 5 mai 1169, un mémoire, tissu de sottises et d'injures, dans lequel, pour se mettre à l'aise, il supposait que la lettre, apportée par un inconnu au château, était l'œuvre d'un faussaire, seul capable d'avoir fait des fautes d'orthographe et d'avoir employé le mot de grimace, « expression basse et ridicule qui n'avait pu être prononcée par un membre de l'Académie française. »

L'évêque répliqua que sa lettre, envoyée par la poste, n'avait pas dû être remise par un inconnu ; qu'elle était bien de lui, et qu'il s'en reconnaissait l'auteur, « n'étant point de ces personnes, qui, après avoir enfanté des ouvrages de ténèbres, croient pouvoir en imposer au public qui les leur attribue, en les désavouant avec aussi peu de pudeur que de bonne foi. » Et, à son tour, pour se régler sur l'usage qu'il doit faire du mémoire, il demande à Voltaire si c'est de sa part qu'il lui a été envoyé :

(1) Œuvrti d$ VoUaire, t XLVI, pp. 1 et 3.

570 LITBK QCàTBIÊME

« Je me flatte, dit-il, que tous ne refuserez pas de me répondre d'une manière précise et 6ans tergiversations, et même sans vétiller sur le défaut d'une orthographe dont votre usage ne fait encore rien moins qu'une loi générale. »

Voltaire ne répondit pas, et se réserva tout entier pour les amis, qui le harcelaient de questions sur « le divin déjeuner. » Étant sur le point de mourir, il a voulu passer par les cérémonies ordinaires, qu'il ne craint pas , quoiqu'il ne les aime point du tout; mais il fallait bien remplir ses devoirs de citoyen, d'officier du roi et de membre de l'Académie française (1). Dans une plus grande intimité, il descendit à des excuses exprimées en des termes ignobles : la bonne compagnie ne déjeune pas à Paris, parce qu'elle a trop soupe; mais il est dans un pays où les médecins sont italiens, et où ils veulent qu'on déjeune et qu'on mange un croûton à certains jours. Il n'a pas deux cent mille hommes, et il est parfois un peu goguenard. Il a donc pris le parti de rire de la médecine avec le plus profond respect, et de déjeuner comme les autres , avec des attestations d'apothicaires. Vieux malade dans une position trèsdélicate, il n'y a point de lavement ni de pilules qu'il ne prenne tous les mois pour que la Faculté le laisse vivre et mourir en paix. U fera, quand on voudra, comme certain voyageur, qui se faisait donner l'extrôme-onction dans tous les cabarets ; et, s'il était chez les Turcs, il déjeunerait à la façon des Turcs. Pourquoi lui reproche-t-on ce déjeuner par-devant notaire? Il était indispensable. U lui fallait un bouclier contre la fureur sacerdotale et italienne, contre un évéque savoyard, le plus fanatique et le plus fourbe des hommes, contre Pantalon-Rezeonico (Clément XIII), dont il a en portefeuille un bref d'excommunication. Qu'on avoue donc qu'il a très-bien fait. D'ailleurs, il n'a agi que par le conseil d'un avocat qui connaît la province. Enfin, on ne peut donner une plus grande marque de mépris pour ces facéties, que de les jouer soi-même : ceux qui s'en abstiennent paraissent les craindre (2).

(4) A Saurin, 5; à Richelieu, 15; à La Harpe, 17 avril 1769. — (2) A madame du Defland, 24 avril; à d'Argental, 8 et 23 mai ; à Dalembert, 24 mai 1769.

Ces facéties et ces explications indécentes ne réussirent pas plus en 1769 qu'en 1768. « Ces représentations pieuses de Ferney, écrivait Grimra , n'ont pas un grand succès à Paris ; elles y causent même assez de scandale (1). » Et Frédéric, après avoir attribué à Voltaire toutes les entreprises des princes contre l'Église, ajoutait : « Après d'aussi belles choses, je suis un peu fâché qu'il fasse si platement ses pâques , et donna une farce aussi triviale au public ; qu'il fasse imprimer sa confession de foi, à laquelle personne n'ajoute foi , et qu'il souille la mâle parure de la philosophie par les accoutrements de l'hypocrisie dont il l'affuble (2). »

Frédéric, Grimm, tous les contemporains expliquèrent sa conduite par une lâche peur et une vile politique. Tout le récit précédent prouve qu'ils étaient dans le vrai. Quelques-uns, avec les frémissements d'une foi indignée, lui ont prêté le dessein d'attaquer Dieu jusque dans son sanctuaire, et Ylnfàmt jusque dans ses mystères les plus redoutables. Non, cet homme n'était pas de la taille du Satan de Milton , rival de Dieu, plus grand que Dieu même dans l'épopée du poète révolutionnaire. Ce n'était pas un Titan à escalader le ciel : il ne voulait qu'escalader le château de Versailles ; ou, plus platement, se le faire ouvrir un billet de confession et de communion à la main. Rappelons-nous toujours que madame Denis était à Paris pendant ces pâques de Ferney, comme, en 1753, pendant les pâques de Golmar : c'était une comédie à deux que jouaient encore ces deux grands comédiens. Siffles l'un et l'autre devant le public et à la cour , ils quittèrent la scène où ils avaient échoué : madame Denis, en octobre, rentra à Ferney, et Voltaire, quoique toujours malade, ne recommença plus. « On s'est trop moqué à Paris de cette petite facétie, écrivitMl ; et le fils de mon maçon, devenu mon évêque, a trop crié contre ma dévotion (3). » Gloire à cet évêque, fils de maçon , qui démolit les tréteaux du comédien, lui arracha son masque, et empêcha l'odieuse farce d'aboutir !

(1) Correip. lift., aTrfl 1769, t. VI, p. 384. — (S) A Dalembert, 2 juflfct 17». — (3) A madame Necker, 23 «rril 1773.

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