‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 76 sur 80 · II · texte numérisé non relu

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résulter, empêcheraient qu'on la jouât et qu'il pût rentrer en France (1). Aussi fut-il contrarié de la publicité prématurée que lui donna le libraire Valade, à qui Marin l'avait Tendue, plus que des vers changés et ajoutés par Thibouville ; et, s'il pardonna à Thibouville (2), U ne pardonna jamais i Marin, qu'il accusait encore d'ouvrir ses lettres et d'en trahir le secret (3). Réduit à l'imprimer lui-même, il prétendit que les allusions dangereuses n'avaient trait qu'à la Pologne ; il en oui même plusieurs, les plus piquantes, dit-il, et gâta son ouvrage pour le faire passer (4). Il mit entête une longue dédicace & Richelieu, dans l'espoir que le premier gentilhomme de la chambre, suivant sa promesse, forait jouer la pièce, avec Pandore et Olympie, pour le mariage du comte d'Artois (3). Mais Richelieu effaça, sur la liste présentée par Lekain pour Fontainebleau, toutes les pièces de Voltaire, moins l'Orphelin, et les remplaça par du Grébillon (6). Certains conseils de l'Épttre dédicatoire des Loi», ■ de protéger la philosophie, > certains souhaits en ce sens, avaient été pris par Richelieu, adversaire de la secte à l'Académie, comme une injure (7). Toutefois, Richelieu ayant écrit à Voltaire une lettre consolante et donné un démenti à Lekain, Voltaire pria ses amis d'agir encore auprès de son héros : « Vous connaissez ma position : cette petite aventure tient à des choses essentielles pour moi, et même pour ma famille (8). » 11 demanda directement la protection de Richelieu à la cour, le suppliant de faire jouer les Lois et Sophom'ube, sinon pour les fêtes du mariage, au moins à la Un de son année de service ; et, quoiqu'il eut tout arrangé pour une

(1) A d'Arffental, i et 9 mai 1T72, 4 Janvier, 19 avril et 18 nul 1TT3; à Richelieu, ]•' février; i Dalembert.8 mars 1773. — (2) A Thibouville, S et 22 février 1773.

— (3) A Dalcmberl et i d'Argcntal, 25 février 1774. — Il faut ajouter que Maria, grâce a Beaumarchais, était alors le bouc émissaire du ridicule. Voltaire oublia dès Ion toua lei services que es chef du bureau do la librairie lu

tant arriver sous son couvert et en colportant lui-même loua 1<

— Voltaire protesta contre l'édition de Valade par une DtcU Mercure de mars 1773(£Eu»r«j de Voltaire, l. XLVII.p. 35 8 Juin et 1 juillet 1772 ; à La Harpe, 22 janvier 1773. — (S 1772 et 5 mal 1773.— (6) Dalcmberl a Voltaire, 11 mai; ' 1S mai 1773. — (7) A Dalembert, 20 mai 1773. — (8) i Julien, 19 mal 1773.

c petite course » à Paris, il attendit le mois de novembre pour faire une nouvelle démarche (1). Dalembert lui disait bien de se défier de Richelieu, que son héros n'était qu'un traître : comme il ne se connaissait pas d'autre .protecteur en cour que l'ami de la du Barry, il continuait de lui demander un passeport (2). Seulement, il demanda directement la protection de madame du Barry elle-même, dont La Borde, le musicien de sa Pandore, venait de lui montrer le portrait. Il l'avait bai9é, ce portrait enchanteur, et il s'excusait de la liberté grande :

Vous ne pouviez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a des yeux, C'est aux mortels d'adorer votre image; L'original était fait pour les dieux (3).

Et il revenait à Richelieu, voulant absolument qu'on jouât, pour les fêtes du mariage du comte d'Artois, ses Lois de Minos, auxquelles il demandait qu'on ajoutât Sophonisbe (4). Si les deux pièces réussissaient, disait-il, « ce succès pourrait être un prétexte pour faire adoucir certaines lois dont vous savez que je ne parle jamais (5). » Il ne parlait que de cela, et à Richelieu, et à tous ses amis (6). Malgré cette insistance, malgré ses promesses, Richelieu ne répondait que des choses vagues et ambiguës ; puis il finit par dire qu'on avait de nouveau indisposé le roi contre l'auteur, et qu'il fallait renoncer à la représentation des Lois de Minos, et, par conséquent, à l'abolition des lois de Louis XV (7).

Quelques mois après, Louis XV mourait. Seul des académiciens, Voltaire avait fait son panégyrique ; seul il fit son Éloge funèbre (8), qu'il adressa à Richelieu pour être montré au successeur Louis XVI. Mais ni la mémoire de l'indigne aïeul, ni le

(t) A Richelieu et à madame de Saint-Julien, 4; à d'Argental, 5; à Dalembert, 7 juin 1773. — g) A Dalembert, 16 juin 1773. —(3) A madame du Barry, 20 juin 1773. — (4) Sophonisbe fut jouée le 15 janvier 1774, mais tomba presque à plat, et Lekain dut implorer comme une grâce la seconde représentation (Grimm, Corresp. Hit., janvier 1774, t IX, p. 8).— (5) A Richelieu, 19 juillet 1773. — (6) A Richelieu, 7 et 26 août, et 20 septembre ; à madame de Saint-Julien, 9 1 25 septembre 1773. — (7) A d'Argental, 26 septembre; à Richelieu, 8 octobre 1773 et 30 janvier 1774. — (8) Œuvres de Voltaire, t XLVI1I, p. 9.

vil entremetteur de la du Barry, n'étaient en faveur auprès du nouveau monarque. Voltaire eut beau se tourner vers le soleil levant, et annoncer le plus beau jour de la monarchie française, il ne réussit pas davantage. Une des premières préoccupations du gouvernement de Louis XVI, en juillet 1774, fut, dans la prévision de la mort prochaine du vieux patriarche, Agé alors de quatre-vingts ans, de faire mettre, aussitôtaprès sa mort, les scellés sur tous ses papiers et correspondances concernant les princes et leurs cours, les ministres et les gouvernements, et, en particulier, la cour et le gouvernement de la France, comme aussi sur tout écrit relatif à la religion et aux mœurs, et même sur les ouvrages d'histoire et de littérature, « dans lesquels, disait on, il larde toujours du sien. » Il y eut, à ce sujet, échange d'instructions, d'ordres, de récépissés entre le ministre Bertin et l'intendant de Bourgogne, son subdélégué de Gex et le résident de France à Genève (1). Mais Voltaire trompa encore la mort, et déjoua ainsi toutes les mesures du gouvernement français.

Ayant perdu tout espoir, et délivre parla de toute contrainte, Voltaire poussa avec une activité plus furieuse la fabrication de ses libelles impies, qu'il n'avait, du reste, jamais interrompue. Il annota, pour salir l'Ancien et le Nouveau Testament, la traduction faite par d'Argens des Discours de l'empereur Julien (2), un de ses grands hommes, dont il fait partout l'apologie. Il poussa contre les annates, les dispenses, en un mot, contre la cour de Rome, le Cri des nations (3). Il donna une Collection d'anciens évangiles (4), pour prouver que les nôtres sont tout aussi apocryphes. Il réfuta, au profit du théisme et du matérialisme, le Tout en Dieu (5) de Malebranche. Il fonda un projet de Paix perpétuelle (6) sur la destruction de tous les dogmes, qui seuls divisent les hommes, sur l'anéantissement de Y Infâme, qui seul leur a apporté la guerre. Il refit, dans

(1) Pièces justificatives delà Vie de Voltaire, par Coodorcet, n" XXXV- XLV1II; Œuvret de Voltaire, t I, p. 417-430. — (2) Œuvree de Voltaire, t. XLV, p. 403. —(3) Ibid., p. 310. — (4) lbid., p. 326. — (5) Œuvree de Voltaire, t. XLVI, p. 36. - (6) Ibid., p. 55.

Dieu et les hommes (1), sa Philosophie de l'histoire, et y reprit ce qu'il avait dit en cent endroits contre Moïse et Jésus, les Juifs et les Chrétiens. Il prêcha, dans les Adorateurs (2), contre la Providence, et dans une Requête aux magistrats (3), contre le carême et les fêtes. Il voila d'une gaze antique, dans les Lettres de Memmius à Cicéron (4), ses impiétés ordinaires. Il professa l'éternité du monde, le matérialisme, le fatalisme, le scepticisme dans le Principe d'action (5) et dans l'opuscule de l'Ame (6). Dans les Lettres chinoises {!), il ressassa l'éloge de ses chers Chinois et la satire des Jésuites. Dans les Dialogues (TEthémère (8), il fit débattre toutes ses idées sur Dieu et sur la formation du monde par Alexandre et Aristote, Épicure et Platon. Enfin, il laissa en portefeuille son plus long et son plus détestable pamphlet, Y Histoire de rétablissement du Christianisme (9), qu'il ridiculise dans ses origines, qu'il rend odieux dans son histoire en lui imputant encore tous les malheurs de l'humanité.

Ceci rappelle une haute parole de Royer-Collard à l'Académie, lorsque, en 1844, on proposa pour sujet du prix d'éloquence un discours sur Voltaire, et cette parole va servir de conclusion à ce long chapitre : « Si le christianisme a été une dégradation, une corruption, s'il a fait l'homme pire qu'il n'était, Voltaire, en l'attaquant, a été un bienfaiteur du genre humain; mais si c'est le contraire qui est vrai, le passage de Voltaire sur la terre chrétienne a été une grande calamité (10J. »

(l)Œuvre$ de Voltaire, t. XLVI, p. 97. — (2) Ibid., p. 376. —(3) Ibid., >. 425.— (4) Ibid., p. 559. — (5) Ibid., t. XVLII, p. 70. — (6) Ibid., t. XLVIII, p. 61. — (7) Ibid., p. 186. — (8> Ibid., t. L, p. 146. — (9) Ibid., p. 408. — (10) De Barante, Vie politique de Royer-Collard, 1861, t. II. p. 531.

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