‹ Voltaire, sa vie et ses œuvres (volume 2)Chapitre 78 sur 80 · TRIOMPHE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DE VOLTAIRE

Mais madame Denis n'était pas femme à le laisser retourner à Ferney, où elle aurait été forcée encore de le suivre. Elle lui

(1) La Harpe, Corresp. Ut t., t. II , p. 212 ; Grimm, Corresp. lit t., février 1778, t. X. p. 170; V Espion anglais, 2 avril 1778 , t. VIII, p. 388; Mémoires de Ba.chaumonl, 8, 9 et 11 mare 1778, t. XI, pp. 137, 140, 142.

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chercha une maison à Paris ; elle l'entoura de nouveaux flatteurs, et tâcha surtout de le distraire, malgré Tronchin, par les préparatifs de la représentation d'Irène. D refusa d'abord de recevoir les comédiens, qui voulaient foire chez lui une représentation générale : « Voulez-vous donc , dit-il, que je les fosse venir pour me jeter de l'eau bénite? » Et il renvoya tout à sa nièce (1). Mais, un autre jour, s'étant aperçu de quelques corrections introduites dans sa pièce par ThLbou ville , d'Argental, La Harpe et Villette, avec la complicité de madame Denis, il entra en fureur, et repoussa si violemment sa nièce qu'elle alla tomber dans un fauteuil. La mort avait encore à foire pour venir à bout de ce vieillard.

Cependant, il n'était question, dans le public, que d'/réni, et c'était à qui se pourvoirait pour assister à la première représentation. On comptait sur la présence de l'auteur, que l'on plaçait tantôt sur le théâtre , pour que tous pussent jouir de sa vue, tantôt parmi les gentilshommes de la chambre, tantôt même dans la loge de la reine (2) ; on comptait sans la maladie et sans Tronchin.

C'est le 16 mars qu'eut lieu la première représentation. Une circonstance attirait encore la foule. Ce jour-là, le comte d'Artois et le duc de Bourbon, après une aventure d'Opéra, s'étaient battus au bois de Boulogne, et l'on disait que les princes réconciliés devaient se montrer à la comédie. En effet, la duchesse de Bourbon, dont le mari avait vengé l'honneur, parut la première et fut fort applaudie. La reine, qui entra ensuite avec Madame, le fut moins ; mais les battements de mains reprirent à l'arrivée du duc de Bourbon et du prince de Condé. Monsieur fit peu de sensation , et le comte d'Artois ne recueillit que des applaudissements de décence ou mendiés.

Toute la cour était donc là, moins les deux rois : Louis XVI, laissé seul à Versailles, et Voltaire, cloué dans son lit. L'enthousiasme était tellement épuisé, qu'il en restait peu pour Irène \ dont le succès fut très-médiocre ; et s'il y eut encore beaucoup

(i)Mémoiret de Bachaumont du 13 mars 1778, t. XI, p. 147.— (2) Mémoire* do Bachaumont du 14 mars 1778, t. XI, p. 148.

de claquements de mains, surtout aux deux premiers actes, ils s'adressaient plus à Voltaire qu'à sa pièce (1). Quand Monvel annonça la seconde représentation, le parterre lui cria : < Gomment se porte M. de Voltaire ? — Pas aussi bien, répondit-il, que nous le voudrions pour nos intérêts et pour vos plaisirs (2).» Pendant la représentation, des messagers partaient à chaque acte pour porter à Voltaire le bruit grossi des applaudissements. « Gela me console, répondait-il en affectant l'indifférence, mais ne me guérit pas. » Et il demandait quels vers avaient été le plus applaudis. Quand on lui cita une tirade contre le clergé, il battit lui-même des mains, dans la pensée que le bruit du théâtre avait couvert le bruit fâcheux de sa prétendue confession (3). Il se crut revenu aux beaux jours de Mérope et de sa jeunesse, et voulut mettre aussitôt Agathocle à l'étude. Les flatteurs l'entretenaient dans cet espoir trompeur de gloire et de vie. Il y avait défense aux journalistes de parler de sa pièce, sinon pour en faire l'éloge. Plus de trente cordons bleus, qui vinrent s'inscrire chez lui sur un album de victoire, enflèrent ses illusions, et l'Académie française, qui lui envoya, le 19, une députation pour l'assurer de la part qu'elle prenait à son triomphe, les porta au comble. Il ne parlait plus de partir. Il acheta des chevaux, et, dès le 21, il se promena dans Paris, sous prétexte d'aller voir la place Louis XV. Il avait ordonné de mettre les chevaux au pas, pour permettre aux curieux de lui faire un cortège triomphal. Un charlatan seul eut de l'esprit. Pour achalander de petits livres où il enseignait des tours de cartes : « En voici un, Messieurs, cria-t-il, que j'ai appris à Ferney, de ce grand homme que vous voyez et qui fait tant de bruit ici, de ce fameux Voltaire, notre maître à tous! » Rentré chez lui, Voltaire reçut une députa-

(1) Madame du DefTand à Walpole, 18 mars 1778 ; Mémoires de Bachaumont du 17 mare 1778, t. XI, p. 156 ; Correspondance secrète, 22 mare 1778, t. VI, p. 115. — (2) La Harpe, Corresp. litt., t. II , p. 220. — (3) Ce sont ces vers mômes, que la pauvre reine, trompée par leur accent hypocrite, écrivait au crayon, sans doute pour les citer au roi, pour se justifier de son enthousiasme et en faire un titre à son Idole; mais le public ne s'y trompa pas comme elle (Mémoires de Bachaumont du 20 mare 1778, t. XI, p. 162).

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tion de quarante francs-maçons de la loge des Neuf-Sœurs, i laquelle il devait être bientôt initié, et fat harangué par le vénérable Lalande. Ragaillardi et fortifié par les flatteries et le grand air, il fut très-aimable et promit de rendre la visite. Hais, dans la soirée, l'humeur lui revint, et il s'emporta contre sa nièce, qui, toujours désireuse de se fixer avec lui à Paris, avait loué un appartement voisin, et il exigea qu'on retirât la parole donnée. La colère ramena la fièvre et la strangurie; mais, dès le 26, il n'y paraissait plus. Ce jour-là, il s'habilla pour la première fois, et fit toilette entière : habit rouge doublé d'hermine, grande perruque noire et sans poudre à la Louis XIV, dans laquelle sa figure décharnée ne laissait voir que deux yeux brillants comme des escarboucles , bonnet carré rouge en forme de couronne, petite canne à bec de corbin ; accoutrement bizarre dont le public s'amusa. Cependant, il annonçait chaque jour qu'il irait à la comédie, et il n'y allait pas. Le grand maître charlatan entretenait par là le succès d'Irène, qui était courue comme au premier jour. A chaque représentation, ses émissaires se répandaient dans la foule, et semaient adroitement le bruit qu'il pourrait bien , ce jour-là, surprendre l'assemblée. Aussi, au moment du spectacle, les Tuileries étaient pleines de curieux. Les princes eux-mêmes, notamment le comte d'Artois, étaient dupes comme les autres : ils allaient tous les soirs à la comédie , y restaient une demiheure, et se retiraient dépités (1 ).

Le grand jour se leva enfin : ce fat le lundi 30 mars. Voltaire monta dans son carrosse couleur d'azur, parsemé d'étoiles d'or, le char de l'Empyrée, et se rendit à l'Académie. A l'exception des abbés de Boismont et Millot, aucun ecclésiastique, prélat ou abbé, n'était là : dans l'universelle folie, le roi et le clergé firent seuls quelque figure de décence et de courage. L'Académie alla au-devant de Voltaire pour le recevoir, honneur qu'elle n'avait jamais lait à aucun de ses membres, pas même aux princes étrangers qui l'étaient venus visiter. On le fit asti) Mémotret de Bachaumont, 20, 21 , 24 , 25, 28 et 31 mare 4778, t. XI, pp. 161, 163, 164, 167, 170 et 175.

seoir au fauteuil du Directeur, surmonté de son portrait. Sans tirer au sort, suivant l'usage, on le nomma par acclamation directeur du trimestre d'avril. Mis en train par ces honneurs, il allait causer beaucoup, lorsque Dalembert, pour le faire taire, lut son Éloge de Despréaux, qui était plus encore l'éloge de Voltaire, et remplit la séance.

Après une visite au secrétaire perpétuel, Voltaire se remit en route pour se rendre à la Comédie-Française. La vaste cour du Louvre était couverte de monde. Pas une borne, pas une barrière qui ne portât quelques curieux ; pas une croisée qui n'en fût garnie. Dès que son carrosse parut, le cri « le voilà ! » partit de toutes les bouches, suivi de celui de « Vive Voltaire ! » poussé par toute la canaille du quartier. Sur tout le parcours, la foule était ameutée. On montait sur l'impériale et jusque sur les rouesdu carrosse pour voir l'idole de plus près. Villette, arrivé d'avance, vint prendre son hôte à la descente du carrosse, et, secondé du procureur Clos, qui occupait un appartement dans son hôtel, il l'arracha à la foule. A son entrée à la comédie, Voltaire fut entouré d'un monde plus élégant. Tout cela trépignait d'enthousiasme. Les femmes surtout, les femmes ! se jetaient sur le passage de l'impur poète, et l'arrêtaient pour le mieux contempler ; quelques-unes touchaient les vêtements et arrachaient un ou deux poils à la fourrure de l'ennemi de la superstition ! Enfin , l'idole put se montrer aux regards avides de tous dans la loge des gentilshommes de la chambre, où il s'assit derrière madame de Villette et madame Denis, et en face du comte d'Artois. Le parterre entra en convulsion. « Au premier rang! Auprès des dames ! » cria-t-il ; et le dieu obéit, c La couronne ! la couronne ! » cria-t-il ensuite ; et le comédien Brizard vint lui mettre une couronne sur la tête. « Vous voulez donc me faire mourir sous des roses ! » dit le dieu pleurant de joie et se refusant à l'honneur ; et il ôta la couronne, qu'il présenta à Belle-et-Bonne. Celle-ci hésitait à la recevoir, lorsque le prince de Beauvau la prit à son tour et la remit sur la tête du dieu, qui se résigna à rester couronné.

Cependant toutes les femmes étaient debout. Il y avait plus

de monde encore dans les couloirs que dans les loges. On s'étouffait à l'entrée du parterre, où plusieurs femmes, n'ayant pu se placer ailleurs, s'étaient glissées. La partie du parterre située sous les loges était à genoux, désespérant de voir dans une autre posture. La salle était obscurcie par des flots de poussière, soulevés par ce flux et reflux de spectateurs, et assourdie par des cris déchirants. Toute la Comédie, qui s'était avancée sur le bord du théâtre, ne savait quand elle pourrait commencer. Enfin, après vingt minutes d'un tumulte indescriptible, on commença Irène, qui ne futjamais plus mal jouée, jamais moins écoutée, jamais plus applaudie.

La toile tombée , Voltaire se préparait à remercier, lorsqu'elle se releva et laissa voir sou buste , monté sur un piédestal, et entouré de tous les comédiens, ayant en main des palmes et des couronnes. Les cris redoublèrent , mêlés au bruit des fanfares, des tambours et des trompettes. Saisissant un intervalle de silence, la Vestris, en prêtresse du dieu, s'avança un papier à la main, et déclama, avec une emphase proportionnée à l'extravagance de la scène, ces méchants vers de Saint-Marc :

Voltaire, reçois la couronne Que Ton vient de te présenter; Il est beau de la mériter, Quand c'est la France qui la donne !

On cria bis, et l'actrice recommença; on demanda les vers, et mille copies aussitôt en coururent. Cependant Brizard , en habit de moine , couronna le premier l'ennemi des moines , et tous les autres suivirent , variant l'uniformité de l'action par la diversité de leurs transports. La demoiselle Fanier , dans une extase fanatique , baisa le buste , et tous les camarades, ne voulant pas demeurer vaincus par elle , baisèrent à leur tour. Gela dura longtemps; il fallut pourtant en finir pour donner Nanine , qui fut aussi mal jouée et aussi applaudie qvtirène : le public n'y prenait garde , et toute l'attention se portait de la loge de l'original à la droite du théâtre , où le buste enguirlandé était resté pendant la représentation.

Le triomphe eût été incomplet si la cour n'y eût pris quel-

que part. On avait fait espérer à Voltaire la présence de la reine. Marie-Antoinette vint, en effet, ce jour-là, à Paris; mais, sur l'ordre peut-être de Louis XVI , elle alla à l'Opéra. Elle avait le projet de passer incognito à la Comédie-Française , et d'y recevoir sans affectation les hommages de Voltaire. Mais, en route ou dans sa loge, elle reçut un billet du roi , qui , averti du dessein, y mettait son veto. Le comte d'Artois, qui l'avait accompagnée à l'Opéra, se détacha au moins en ambassadeur , et assista à Irène. Il envoya le prince d'Hénin dans la loge de Fauteur pour le féliciter de son succès. On dit même qu'il saisit le moment d'une certaine sortie de Voltaire pour lui offrir en personne ses compliments. C'est trois jours après , le 2 avril , q\ï Irène fut jouée à Versailles. Le roi , qui avait eu la faiblesse de permettre cette représentation devant lui , refusa au moins à la reine d'y admettre Voltaire, et il protesta personnellement par un ennui affecté.

Le spectacle fini, ce fut un nouveau brouhaha pour voir la sortie de Voltaire. Les femmes, — toujours les femmes, — se rangèrent dans les corridors et le long de l'escalier sur son passage , et le portèrent , pour ainsi dire , dans leurs bras jusqu'à son carrosse. On ne voulait pas le laisser partir. « Des flambeaux ! des flambeaux ! criait-on ; que tout le monde le puisse voir !» On se jetait sur les chevaux , on les baisait; de jeunes rimailleurs parlaient même de s'atteler au char d'Apollon. Enfin, il fallut lui ouvrir passage. On invita au moins le cocher à aller au pas pour que la foule pût suivre. On se jetait encore sous les roues, au risque d'être écrasé. Un fanatique s'accrocha à la portière, demandant à baiser la main de Voltaire ; et, sans attendre la permission, il glissa la sienne dans la voiture, et en saisit une , celle de madame de Villette , qu'il trouva bien potelée pour une main de quatre-vingt-quatre ans. Les cris de « Vive Voltaire ! vive le défenseur des Galas 1 » reprirent et l'accompagnèrent jusqu'à son hôtel, couverts bientôt, comme pour donner le sens de l'impur triomphe, par les cris répétés de « Vive Fauteur de la PuceUe (1) ! »

(1) Grimra , Corrtip. littér., mare 1778, t. X, pp. 17G et *uiv.; Mémoiret de

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Rentré chez Lui, Voltaire s'affaissa en pleurant sous le poids de tant d'honneurs, auxquels, le lendemain, une procession de complimenteurs Tint ajouter encore :

Je t'en avais comblé, je t'es veux accabler !

Marmontel, qui le vit au lit, lui demanda : « Eh bien, êtesvous rassasié de gloire ? — Ah ! mon ami , répondit le triomphateur, vous me parlez de gloire , et je suis au supplice , et je me meurs dans des tourments affreux (1) ! »

Bossuet mourant , à ce mot de gloire prononcé plus légitimement devant lui , avait répondu : « Gloire ! cessez ces discours! Demandez plutôt pour moi pardon à Dieu de mes péchés (2) ! »

Voltaire n'était pas rassasié encore. Deux ou trois jours après, il revint à la Comédie, le jour de la clôture , pour y entendre un mauvais compliment de Mole, que seul il trouva excellent (3); il y retourna à la rentrée, après Pâques, et assista, en loge grillée , à une représentation d'Alzire. Mais il se trahit par un « Ah ! que c'est bien ! » échappé de ses entrailles paternelles, et il lui fallut se montrer à la foule , qui le couvrit encore d'acclamations. En sortant de sa loge, il reçut du chevalier de Lescure un impromptu, auquel il répondit par deux vers de Zaïre à la louange des chevaliers français (4).

L'adulation le poursuivait sous toutes les formes. Tous les artistes demandaient à le dessiner. On le représenta dans son triomphe, debout, les deux mains sur sa canne, le chapeau sous le bras, et une couronne de laurier sur son énorme perruque, avec ces mots au dessous : « L'homme unique à tout âge !» et on répandit la gravure à profusion (5).

Quand les honneurs ne venaient pas à lui, il allait à eux. Dès le 6 avril, il retourna à l'Académie, et il s'y rendit à pied

Bachaamont, i«r et 6 avril 1778, t. XI, pp. 175 et 183. — (1) Marmontel, Jtfemoiret, t. III, p. 208. —(2) L'abbé Le Dieu, Journal et Mémoires, t. III, p. 97. — (3) La Harpe , Corresp. litt., t. II, p. 225; Mémoires de Bachaamont do 6 avril 1778 , t. XI, p. 183. — (4) La Harpe, Corresp. litt, t. II, p. 228 ; Mémoires de Bachaumont du 2 mai 1778, t. XI, p. 213. — (5) Mémoires 'de Bachaumont do 7 avril, t. XI , p. 184.

pour faire courir après lui et entendre crier : « Vive le défenseur de Calas ! vive l'auteur de la Pucelle ! »

Le lendemain, il tint la parole qu'il avait donnée, et se rendit à la loge des Neuf-Sœurs, ancien noviciat des Jésuites, rue du Pot-de-Fer, pour s'y faire recevoir franc-maçon. D'après Gondorcet (1), il avait déjà reçu la lumière en Angleterre pendant son exil de 1728; mais sans doute suivant l'ancien système templier, et il crut devoir sanctionner le système réformé par une nouvelle réception.

F.*, abbé Cordier de Saint-Firmin le présenta comme apprenti maçon, en disant qu'une assemblée aussi littéraire que maçonnique devait être flattée du désir que témoignait l'homme le plus célèbre de la France, et qu'elle aurait infailliblement égard, dans cette réception, au grand âge et à la faible santé de l'illustre néophyte. En effet, les épreuves ne furent que fictives. Voltaire avait fait ses preuves, et les maçons cherchaient plus à s'instruire qu'à instruire le récipiendaire.

Le vénérable F.*. Lalande, qui, avec Franklin, avait déterminé Voltaire à cette démarche, recueillit les suffrages, acquis d'avance, nomma les appariteurs et préparateurs, et le candidat fut introduit par le F.\ chevalier de Villars, maître des Cérémonies. Aussitôt une symphonie à grand orchestre fut exécutée par les F.*, des colonnes d'Euterpe, de Terpsichore et d'Érato. On ne banda pas les yeux à Voltaire : à travers deux rideaux, il fut interrogé par le vénérable; après réponses, serment de garder le secret, demande réitérée de voir la lumière, les rideaux furent ouverts, et il resta niaisement ébloui, l'homme d'esprit, devant la fantasmagorie maçonnique, et il demeura presque stupide le reste de la séance.

Ayant reçu les signes, paroles et attouchements, F.*. Voltaire fut placé à l'Orient, à côté du vénérable. Un des F.*, de la colonne de Melpomène lui mit sur la tête une couronne de laurier. Le vénérable lui ceignit le tablier du F.*. Helvétius, envoyé à la loge, avec d'autres insignes maçonniques, par la veuve du

(I) Epoque 9. — Les Mémoire* de Bachaumont le supposent aussi déjà francmaçon avant la cérémonie du 7 avril.

philosophe, et F.\ Voltaire baisa le tablier. En recevant des gants de femme, il dit au F.*. Villette : « Puisqu'ils supposent un attachement honnête, tendre et mérité, je vous prie de les présenter à Belle-et-Bonne. » Et la loge désormais prit le nom de la marquise, qui se fit un devoir d'y assister.

Le V.*. F.*. Lalande prononça alors un discours adapté à la circonstance ; après quoi, tous les rimailleurs de la loge demandèrent la parole pour lire des vers en l'honneur du nouveau maçon. Un La Dixmerie, espèce de forban littéraire qui avait déjà adressé des vers à Voltaire sur son retour à Paris (1 ), chanta :

Qu'au seul nom de l'illustre Frère, Tout maçon triomphe aujourd'hui !

S'il reçoit de nous la lumière, Le monde la reçoit de lui.

F.-. Voltaire fit un remerciement, pendant lequel F.*. Monet, peintre du roi, dessina son portrait ; puis on se transporta dans la salle du banquet, au son de la musique. F.\ Voltaire ne mangea qu'une cuillerée de purée de fèves, régime qu'onlui avait conseillé pour ses crachements de sang , et il demanda la permission de se retirer. Il fut reconduit par un grand nombre de Frères, auxquels se joignit bientôt une multitude de profanes, et toujours au bruit des acclamations de toute la ville (4).

Dans l'après-midi, il se montra encore sur son balcon au peuple assemblé, entre d'Argental et Thibouville. Le soir, il alla au théâtre de madame de Mon tesson, et y retourna le lendemain. Moins le couronnement, il y reçut presque les mômes honneurs qu'à la Comédie-Française. Madame de Montesson alla le recevoir dans sa loge avec le duc d'Orléans ; et comme il s'était mis à genoux, elle le releva en l'embrassant, le combla de caresses, et lui 'dit avec attendrissement : « Voilà le plus beau jour de mon heureuse vie ! » Femmes et seigneurs de la cour d'Orléans l'entourèrent des mêmes hommages. Le duc de Chartres, bientôt citoyen Égalité, lui accorda la permission de

(t) A La Dixmerie, 19 février 1758.— (2) Grimm, Corretp. Ut t., décembre 1778, t. X, p. 322; Mémoires de Bacbaumonl, 10 et 17 avril, t. XI. pp. 186 et 195.

voir les jeunes princes, et le duc d'Orléans Tin vita à passer chez lui. Gomme il se tenait debout, l'Altesse le força à s'asseoir, disant qu'elle voulait jouir longtemps de sa conversation. Instruite de sa présence, la duchesse de Chartres, encore au lit, passa vite un peignoir, et, les cheveux épars, elle accourut, transportée, dit-elle, de la joie de voir le grand homme qu'elle désirait depuis longtemps connaître. Le grand homme voulait se jeter aux pieds de la princesse et y rester. On le fit rasseoir encore pour l'entendre. Il se répandit en compliments sur les enfants de Leurs Altesses, et principalement sur le duc de Valois, le futur Louis-Philippe, en qui il retrouvait, dit-il, l'image du Régent, en qui il pressentait le volt ai rien de la famille.

Le Palais-Royal faisait par là opposition au château de Versailles, dont la chapelle royale, en ce même temps, retentissait de protestations contre le culte prostitué à l'impure idole. Pendant le carême, plusieurs prédicateurs avaient eu le courage de rappeler les fanatiques au respect de Dieu et de soi-même. Le 12 avril, jour des Rameaux, l'ex-jésuite de Beau regard, le même qui, prêchant à Notre-Dame, avait prédit les horreurs révolutionnaires, et montré sur l'autel, d'un* doigt prophétique, la déesse Raison, gémit tout haut sur les honneurs prodigués au chef d'une secte impie, au destructeur de la religion et des mœurs, et il osa demander raison du couronnement d'une tête si coupable. Les courtisans, presque tous gagnés à l'idole, murmuraient ; le garde des sceaux, Miromesnil, dénoncé pour avoir défendu de laisser passer à l'impression aucune critique du coryphée pendant son séjour à Paris, parlait de Bastille : « Il a fait son devoir, dit le roi, faites le vôtre ; » et comme le prince de Beauvau insistait : « Le prédicateur a dit ce qu'il devait dire, ajouta-t-il, et vous, vous devez vous taire et profiter (1). »

Les philosophes tirèrent parti de cet incident même pour fixer Voltaire à Paris. Il avait promis à Tronchin de partir le lende-

(1) Grimm, Corresp. It*/., avril! 778, t. X, p. 207 ; Mémoire» de Bachaumont, 43 et 20 avril 1778, t. XI, pp. 189 et 198; Journal d'un bourgeois de Paris, dans la Nouvelle Revue encyclopédique, n° de décembre 1847.

main de la folie du couronnement; mais, en acceptant, ce jourlà, la direction trimestrielle de l'Académie, il faussa parole à Esculape, et se rejeta dans le tourbillon. Il en était honteux quand il voyait Tronchin ; il lui demandait pardon, lui serrait les mains : « Ayez pitié de moi, lui disait-il, ne m'abandonnez pas. » — c Partez, répétait Tronchin. Est-ce qu'on transplante un arbre de quatre-vingt-quatre ans, à moins qu'on ne veuille le tuer? Partez dans huit jours. — Suis-je en état de partir? — Oui, j'en réponds sur ma tête. » Et il reprenait les mains de Tronchin, fondait en larmes, et se remettait en disposition de voyage. Mais survenait madame Denis, qui mettait des bâtons dans les roues, c D faut absolument que je retourne à Ferney,» disait l'oncle. — « Et pourquoi ? » demandait la nièce. — c J'ai des affaires. — Mais voici Wagnière, — Wagnière qu'elle voulait éloigner, — qui les entend aussi bien que vous. — Puis, j'adore la campagne ; elle méfait vivre. Restez à vos plaisirs, vous qui la détestez. — Qui vous a dit cela? — Mon expérience. » Et ils se quittèrent fichés.

Madame Denis lui chercha alors une maison à Paris, et elle travailla si bien qu'elle lui en fit acheter une à vie dans la rue Richelieu. Gomme il parlait encore d'aller passer deux mois à Ferney, elle lui fit différer son départ, sous prétexte qu'il ne convenait pas, pour le moment, d'abandonner Belle-et-fionne, qui venait de faire une fausse couche (1). Enfui elle se fit écrire par Thibouville un billet, dans lequel il était insinué qu'on dirait i Voltaire, une fois hors de Paris, que l'air de Ferney était meilleur pour sa santé, et qu'il eût à y finir ses jours. En même temps, les jolies femmes redoublaient de cajoleries, et les gens de lettres d'adulations ; tous enlaçaient le vieillard vaniteux de leurs hommages (2). A la lecture du billet de Thibouville, il s'écria :

C'est l'effet que sur moi fit toujours la menace I

et, à l'instant même, il résolut de ne plus quitter Paris.

(!) Événement fâcheux, disaient les plaisants, et qui nous prive de la scèoe curieuse du philosophe à l'éfclise, parrain de l'enfant, et donnant enfin une âme à Dieu, après en avoir tant donné au diable (Mémoires de Bachaumonl du 2? avril 4778, t. XI, p. 207). — (2) Correspondance secrète, 12 mai 1778, t. VI, p. 210.

Il employa la quinzaine de Pâques, pendant laquelle il n'y avait ni comédie, ni séance académique, à rendre visite aux princes et seigneurs qui étaient venus l'admirer. Il ne dédaigna pas les célèbres courtisanes, et il passa une partie du Samedi- Saint chez Sophie Arnould (1). Après Pâques, il assista à la séance de rentrée de l'Académie des Sciences, où ses amis Dalembert et Condorcetavaientpréparé sa gloire. Ce jour-là, la géométrie, l'astronomie et la mécanique avaient cédé leur sanctuaire aux Muses et aux Grâces, cortège qu'il traînait toujours après lui. Ce fut encore une ovation. On lui fit prendre place parmi les membres honoraires (2), aux applaudissements d'une nombreuse assemblée. L'enthousiasme tourna en délire, quand on vit le vieux Voltaire et le vieux Franklin, qui assistait aussi à la séance, tomber dans les bras l'un de l'autre : c'était l'embrassement des deux Mondes. Le silence rétabli à grand'peine, on commença la lecture d'éloges et de mémoires, pendant laquelle le faux Newtonien, malgré les tirades en son honneur dont étaient bourrées toutes les pièces, s'ennuya prodigieusement (3).

Il se trouvait mieux à l'Académie française (4). Il se rendit à la séance particulière du 27 avril, et y entendit une lecture de l'abbé Delille, à l'occasion de laquelle il dit, lui qui émondait la langue de Corneille : « Notre langue est une gueuse fière, il faut lui faire l'aumône malgré elle. » C'est alors que l'idée lui vint d'engager l'Académie à refaire son dictionnaire sur le plan de celui de l'Académie Délia Crusca (5), c'est-à-dire avec des exemples à l'appui de chaque précepte. Il espérait bien que le plus grand nombre des exemples recommandés serait tiré de ses ouvrages, et qu'on taxerait de solécismes les exemples em-

(1} Mémoire* de Bachaamont du 21 avril 1778, t. XI, p. 205. — (2) Condorcet et Dalembert avaient même voulu le faire recevoir membre de l'Académie par acclamation; mais les sages de la Compagnie eurent recours à la ruse, et, sous prétexte d'augmenter le triomphe du candidat, ils demandèrent, suivant la règle, l'agrément préalable de la cour, qoi fut naturellement refusé. — (3) La Harpe, Corretp. ' UIL, t. II, p. 230; Mémoires de Bacbaumont du 29 avrH 1778, t. XI, p. 210; YEtpion anglais, 16 juilet 1778, t. IX, p. 223. — (4) Voltaire refusa d'aller à l'Académie des inscriptions, qui venait de recevoir Larcber. — (5) Voir ce Plan, Œuvra de Voltaire, t. L, p. 582.

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