‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 10 sur 40 · MORT DU PÈRE DE VOLTAIRE — HÉRITAGE PATERNEL · texte numérisé non relu

MORT DU PÈRE DE VOLTAIRE — HÉRITAGE PATERNEL

Quelle fut la marche de Voltaire pendant le reste de l'année 1721 ? nous n'en trouvons pas la trace dans sa correspondance. Le 1" janvier de l'année suivante, il perdit son père, âgé d'environ soixante-douze ans, disent les registres de la paroisse de Saint-Barthélémy du 2 janvier, conservés à l'Hôtel-de- ville. Né le 21 août 1649, François Arouet avait au juste soixante-douze ans quatre mois et quelques jours. Il était décédé Cour-vieillcdu-Palais. Voltaire assistait aux funérailles, avec son frère Armand et leur beau-frère Mignot, conseiller du Roi, correcteur en la Chambre des comptes. Dans l'acte de décès, il n'y a pas de domicile indiqué pour Voltaire : ou il n'en avait pas de fixe, ce qui est plus probable, ou il demeurait chez son père qui lui avait pardonné. Quelle impression lui fit cette mort? Pas un mot ni de sa correspondance, ni d'aucun de ses écrits, ne trahit sur ce point le secret de son cœur, et de ce silence on est en droit de conclure qu'il y fut insensible, et que peut-être même il s'en réjouit, en vue d'un héritage qui lui assurait une plus entière indépendance. On a voulu voir une preuve de cette insensibilité ou d'un sentiment pire dans des lettres datées par les éditeurs des premiers jours de janvier 1722, lettres toutes pleines de joie, et écrites, disait-on, au sortir des funérailles paternelles; mais ces lettres doivent être reculées d'une année, et il n'y a pas à en tirer la moindre induction.

AFFAIRES ET DIPLOMATIB iOt

La question d'intérêt venant compliquer la question d'antipatliie de caractère, d'idées et de mœurs, cette mort acheva de brouiller les deux frères. La veille de son décès, 31 décembre 1721, François Arouet, quoique mécontent aussi de son aîné, de son autre fou, lui avait transmis sa charge, dont le revenu dépassait 13,000 livres (1), ce qui avait pu déjà léser les intérêts du plus jeune. Faut-il ajouter avec Lepan (2) qu'il déshérita entièrement François-Marie? nous ne le croyons pas. Il est vrai que, pendant trois ou quatre années, les lettres de Voltaire parlent souvent des difficultés qu'il eut pour recouvrer son patrimoine. Le 26 septembre 1724, il écrit à Thieriot : « Je vous avertis que nos affaires de la Chambre des comptes vont trèsmal, et que je cours risque de n'avoir rien du tout de la succession de mon père. » Et au mois d'octobre suivant, il écrit dans le môme sens à la présidente de Bernières, chez qui Thieriot se trouvait alors : « Ma fortune prend un tour si diabolique à la Chambre des comptes, que je serai peut-être obligé de travailler pour vivre, après avoir vécu pour travailler. » On aurait pu voir là une de ses défaites ordinaires pour éluder les demandes d'argent du paresseux et insatiable Thieriot, mais on a préféré y voir la trace de procès qu'il aurait soutenus pour obtenir la cassation du testament paternel. Et il est vrai que, le 23 juillet 172S, il écrit encore à madame de Bernières : « Depuis que je ne vous ai écrit, une foule d'affaires m'est survenue. La moindre est le procès que je renouvelle contre le testament de mon père. 3> Peut-être soutint-il, en effet, quelque procès contre telle ou telle disposition du testament de François Arouet; mais il est à croire que son principal embarras, dans le recouvrement de son patrimoine, gisait ailleurs.

Voici une page curieuse qui pourrait aider à résoudre le problème. Le 12 mars 1789, Rulhière, répondant à Nicolaï, premier président de la Chambre des comptes et successeur de Ghastellux à l'Académie française, s'exprimait ainsi au sujet de

(1) Quittance d' Arouet père, du 18 février 1702| pour le compte de Tannée 1700 (LÀverdet, Catalogue d'autographes, da 6 juin 1849, p. 143, n* 1112, cité par M. DesDoiresterres). — (2) Vie de Voltaire, 5« édition, Paris, 1837, p. 75.

Faleul du récipiendaire : « Une circonstance particulière le fera ^emellement chérir par tous les hommes de lettres : il fiit le tuteur de Voltaire. On sait que Voltaire était né sous les auspices de votre maison. Son père, officier de la cour souveraine que vous présidez, voyant avec une égale inquiétude un de ses fils recherché des grands, emporté loin des routes de la fortune par le goût de la dissipation et des plaisirs; Fautre, dévot, austère et chagrin, se dénuant de tout pour soutenir les prosélytes obscurs d'une secte persécutée et i»t)scrite, il craignit que tous ses biens se perdissent par des prodigalités d'un genre si di£rérent; il pria, en mourant, M. de Nicolal de se charger de la tu* telle de tous les deux; et, pour les restreindre et les gêner plus sûrement, il alla même jioqu'à lui substituer leur héritage. Ce testament ne parut à M. de Nicolaï qu'un titre pour les adopter tous deux; et, les jugeant avec plus d'équité que n'avait tait leur père, il ne tarda pas à leur rendre la libre disposition de leur fortune. Hais il continua de r^^rder Voltaire comme son fils; il prit sur lui tous les droits d'un père économe, quoique fsuûle et indulgent; il l'avertissait, le grondait, l'embrassait, s'attendrissait avec lui; et M. de Voltaire a toujours conservé pour ce nom la plus tendre reconnaissance et une sorte de piété filiale (1).»

Ce témoignage est confirmé par celui de Voltaire lui-même, qui, en 1735, écrivait à madame de Bemières : « Les affaires de ma fomille commençait à tourner maL M. de Nicolal n'a pas voulu me Ikire accorder de provisions (3). » Nicolaï garda donc pendant plusieurs années la substitution qui lui avait été faite des biens de François Arouet, ou du moins l'administraticm qu'il en avait reçue, et peut-être le procès dont parle Voltaire avait-il pour fin d'obtenir main-levée, de procès, quel qu'il soit, il le dut gagner presque aussitôt, et non trois ans après, comme Beuchot (3) l'a répété sur les ccmjectures de Duvemet, car, en

(1) Œuvres de RuXhièref Paris, 4819, t II, pp. 56, 57. — Paa une expreasîoD, dans les ŒwÊre$ de Vdtaira, da cette reconmiaMinoe et de cette i^été filiale. — (SO VoUaêre à Femêf, Paiiik Didier, IMO, p. 3i0. — (3) Œuvru de VoUaire t. LVI,p.420.

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Ang^terre p^idant ees années, il neranrait pn surrre; et, d'ailleurs, dans ses plaintes continuelles à Thîeriot sur ses pertes et embarras d'a£Eûres» il ne dit plus un mot de la succession paternelle.

A quoi se monta cette succesrîon? A travers les contradictions de tous les biographes sur ce point, le plus simple et le plus sûr est de s'en rapporter à Voltaire, qui a déclaré avoir eu 4,000 ou 4,280 livres de rente pour patrimoine, en appelant à cet égard à ses partages chez les notaires (1).

EMPRUNTS DE JEUNESS8

Yoltaîrc n'avait pas eu besoin d'attendre cet héritage pour être dans un état de fortune honnête. Il put être embarrassé dans les années qui suivirent sa sortie du collège, après que son père Teût chassé de chez lui. Il frappait alors à la porte des usuriers et des Juife, et leur signait des billets payables à sa majorité. Dès le collège même, à l'âge de treize ans, il avait signé on engagement semblable. Le 19 octobre 1719, il protesta, ^vant un notaire de Sully, de la nullité d'un billet de 800 livres qnî lui avait été extorqué, prétendait-il, à cet âge, par une femme Thomas, et qui venait d'être mis en circulation et soivi de poursuites contre le signataire. La Thomas s'était trompée de date et trop pressée. Sur le bruit qui faisait naître son débiteur en février, elle l'avait cru majeur, tandis qu'il s'en fidlait de quelques semaines qu'il eût atteint ses ving-cinq ans, aux termes de son acte de baptême, que cette fois il trouva bon et se garda bien de maudire. Voltaire, il est vrai, niait l'emprunt et la dette, mais il s'appuyait bien plus sur sa qualité de minemr, et à l'époque de l'emprunt contracté, et à la date de la mise en circulation du billet (2). Fin de non-recevoir, ou

(1) A M***, 42 mars 4734. — (2) Acte «poufé chez m Bolaire de Sully (BuOeUm de la Société archéologique de VOrlétmaù^ 4859, n» 23, p* 499), cité par M. Dei^ ooireiAeiTes.

plutôt de non-donner, malhonnête, car pas le moindre doute qu'il n'eût contracté , à l'âge de treize ans, un emprunt quelconque, dont le chiffre avait probablement été grossi par l'avidité de l'usurière. A cet âge même, Voltaire était trop fin et trop rusé pour mettre sa signature au bas d'un biUet dont il n'aurait pas connu la valeur.

Quelques années plus tard, en 1721, bien majeur cette fois, il souscrivit, « en jeune homme, » un autre billet, qu'André, ^ un échappé du système, s'avisa de faire revivre au bout de trente ans, un jour avant la prescription. Ce billet avait été signé en reconnaissance de billets de banque, donnés par André dans la décadence du système , et que Voltaire voulut faire en vain passer pour un visa en faveur de madame Winterfeld, alors dans le besoin. Voltaire, au moment de la réclamation, était à Berlin , d'où il écrivait ces détails (22 février 176i) à son ami d'Argental, et il continuait son récit : « Ces billets de banque d'André étaient des feuilles de chêne. Il m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là. Aujourd'hui, il le retrouve pendant mon absence, il le vend à un procureur, et fait saisir tout mon bien. Ne trouvezvous par Faction honnête ?» Ce qui n'est guère plus honnête, c'est ce qui suit : « Je crois que je serai obligé de payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple, et qu'il n'y a pas moyen de plaider contre sa signature et contre un procureur. » Combien délicat est ce regret d'être contraint à payer sa dette ! Et pourquoi déshonorer un homme qui réclame son dû (1)?

André , il est vrai , était un personnage peu honorable, mais Voltaire l'avait trouvé de bonne compagnie dans le temps où il l'était le moins. Cet André avait vendu sa fille au berceau à un Brancas-Villars, au marquis d'Oise, pour lui acheter en retour un titre de duchesse, ce qui donna lieu ensuite à de scandaleux

(1) En hd sens. Voltaire fat bien aise de cette réclamation d'André pour ne rien donner an marquis de Thîbonville, qui loi demandait un emprunt. Il ne peut rien : son bien est said, une bonne part en est compromise, etc.; sa réponse ordinaire en pareU cas (5 féyrier 1751).

procès (1). Introduit ainsi dans la famille des Villars, qu'il connaissait déjà, — car le Maréchal avait fait avec lui quelques tripotages, — il y trouva Voltaire, qui était au fort de sa passion pour la Maréchale. Il dut offrir, à charçe de retour, ses services financiers au poëte alors besogneux, qui les accepta et se mit par là sous sa dépendance. Aussi, lorsque André, épris lui-même de la Maréchale, voulut lui donner une fête, c'est à Voltaire qu'il s'adressa pour la partie poétique, et Voltaire, s'associant André dans une passion ridicule, consentit à chanter en chœur avec lui :

Nous vous aimons sans espérance (2) !

Nous trouvons un autre témoignage des accointances de Voltaire avec les usuriers dans la préface du Dépositaire : « Je me souviens, dit-il, qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter de l'argent d'un usurier, je trouvai deux crucifix sur la table. Je lui demandai si c'étaient des gagea de ses débiteurs ; il me répondit que non, mais qu'il ne faisait jamais de marché qu'en présence du crucifix. Je lui répartis qu'en ce cas un seul suffisait, et que je lui conseillais de le placer entre les deux larrons. Il me traita d'impie, et me déclara qu'il ne me prêterait point d'argent. Je pris congé de lui ; il courut après moi sur l'escalier, et me dit, en faisant le signe de la croix, que, si je pouvais rassurer que je n'avais point eu de mauvaises intentions en lui parlant, il pourrait conclure mon affaire en conscience. Je lui répondis que je n'avais eu que de très-bonnes intentions. Il se résolut donc à tne prêter sur gage à dix pour cent pour six mois, retint les intérêts par devers lui, et, au bout de six mois, il disparut avec mes gages, qui valaient quatre ou cinq fois l'ai*gent qu'il m'avait prêté (3). »

(1) Voir Saint-Simon et Marais, — (2) Œuvres, l. XII p. 26. — (?) Œuvra, i VIII, p. 345.

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