LA SOURCE ET B0LIN6BR0K
Peu de temps après Artémire, Voltaire alla au ch&teau de Richelieu, qui Tenait de se rouvrir au duc de son nom. Arrêté le 29 mars 1719, pour sa participation au complot de Gellamarei et sorti de la Bastille le 30 août, grâce à Mademoiselle de Valois, fille du Régent, qui, sacrifiant l'amour du duc à sa délivrance, consentit à épouser le duc de Modène, Richelieu, après quelques jours d'exil à Gonflans et à Saint-Germain, obtint la permission de rentrer dans son ch&teau, où Voltaire, déjà son ami, l'alla retrouver. De là il écrivit à Thieriot : « Je suis actuellement dans le plus beau ch&teau de France, n n'y a point de prince en Europe qui ait de si belles statues antiques, et en si grand nombre. Tout se ressent ici de la grandeur du Cardinal de Richelieu. La ville est b&tie comme la Place-Royale. Le ch&teau est immense; mais ce qui m'en plait davantage, c'est H* le duc de Richelieu, que j'aime avec une tendresse infinie (1). »
Voltaire finissait en invitant Thieriot à lui écrire à Sully. Il alla donc à Sully, au sortir de Richelieu; et de Sully il se rendit à la Source, ch&teau ainsi nommé parce que le Loiret prend sa source dans le parc, et appartenant alors à lord Bolingbroke (2).
Né en 1678, Saint-John, plus tard Bolingbroke, que son ami Swift lui-même appelle un roué achevé^ était devenu secrétaire d'État en 1710, et aussitôt, au rapport de Voltaire (3), les filles de Londres, qui âdsaient alors la bonne compagnie, .se disaient l'une à l'autre : « Betty, Bolingbroke est ministre : huit mille guinées de rente, tout pour nous! » Ce roué, hypocrite ou politique, pour garder ses fonctions et se conformer à l'acte du parlement, faisait ses dévotions et recevait le sacrement en public; cet impie, qui croyait à peine en Dieu, ou, du moins, ne ci-oyait en Dieu qu'en tant que puissant et sage, persécutait les
(1) Kecuetl de 1856, t. I, p. 8. — (2) J\ appartient aijourd'bai aa baron de Morogues. — (3) Au comte de la Tonraffle, 24 avril 1769.
non-conformistes au nom de la Haute Église ou Église établie. Venu en France en 1712, pour y négocier la paix d'Utrecht, il se lia avec madame de Tencin, et fit connaissance et resta en commerce épistolaire avec sa sœur, madame de Perriol, mère du comte d'Argental. Telle est l'origine probable des rapports de Voltaire avec lui ; rapports qui commencèrent peut-être dès 1712, mais ne se resserrèrent qu'en 4720, et ne devinrent inti- Aies qu'en 1722. Proscrit et fugitif en 4715, après la mort de la reine Anne, Bolingbroke, va^ la fin de 4719, s'était installé au d^teau de fat Source avec Marie-daire-IsabeUe Deschamps de Mar^j, veuve, depuis 4707, du marquis de Yillette-Mursay, parent de madame de Maintenou. Madame de Yillette avait environ cinquante-deux ans, lorsque, en 4747, Bolingbroke s'éprit d'elle, et, devaiu veuf lui-même, il l'épousa vers 4730, mais en lui laissant oiqours le nom de son premier mari.
Avant ce voyage à la Source, le premier probablement. Voltaire avait déjà ^[Mrouvé la bienveillance de Bolinglm)ke, que l'étrange &mille des f errtcd et des Tencin, d'où il ne bougeait guère à Paris, et qui ne lui valait pas mieux que le Temple, avait bien di^[M)sé e^ sa fiiveur. Le 4 février 4719, après le succès d'CEdipey Bolin^roke écrivait à madame de Ferriol : € Je vous serai très-obligé, ma chère madame, de la lecture que vous voulez bien me procurer de la tragédie de H. Arouet. Si je n'avais pas entendu parler avec âoge de cette pièce, je ne laisserais pas d'avoir une grande impatience de la lire. Celui qui débute, en chaussant le cothurne, par jouter contre un tel original que M. Corneille, £ût une entreprise fort hardie, et p^itêtre plus sensée qu'on ne pense communément. Je ne doute pas qu'on n'ait appliqué à H. Arouet ce que M. Corneille met dans la bouche du Cid. En effi^ son mérite n'a pas attendu le nombre des années, et son coup d'essai passe pour un coup de maître (1). »
Nous n'avons aucun détail sur ce premier séjour à la Source» en 1720, sinon que Voltaire y oubliait, dans la compagnie de Bolingbroke, et Henri IV^ sa principale occupation littéraire
(1) Litres hUtoriques, «le (Paris, lS08,t. HI, ^.7).
pendant ces années, et Marianne^ à laquelle il travaillait déjà, et les comédiens, et les libraires (1). Il faisait aussi d'assez fréquentes excursions à Villars, d'où il écrivait à Thieriot, le 2 juin 1721 : « Je suis encore incertain de ma destinée. Tattends M. le duc de Sully pour régler ma marche. »
(1) A M»e de Bernières, 1720, Recueil de 1856, 1. 1, p. 9.