DÉBUT DIPLOMATIQUE VOLTAIRE ET DUBOIS
Dès ce temps, il eut une autre ambition, qu'il gardera jusqu'à la fin, celle de devenir diplomate, comme Destouches en 1717, de jouer un rôle politique, et de conduire les affaires de l'État en même temps que scïs propres affaires. Dans ce dessein, il n'avait pas craint d'adresser au cardinal Dubois, au « sage Dubois^ » alors arbitre de la France, une Epître aussi exagérée dans la louange que l'ont été dans le blâme la plupart des biographies de ce ministre, jusqu'à lui dire que, par sa « sublime intelligence, » il avait excité la jalousie du cardinal de Riche- Ueu (3).
(1) Recueil de 1856. t. I,pp. 2-3. — (2) Lettre à GénonvUle, de SuUy, 17\0, — (8) Œuwet, t XIII, p. 56.
AFFAIRES ET DIPLOMATIB 109
C'était en 1721 . L'année suivante, sous la date du 28 mai, il lui écrit en prose, en lui envoyant un Mémoire de ce qu'il a pu déterrer touchant un Juif de Metz, Salomon Levi, qui faisait l'office d'espion entre la France et l'Empire. Espion d'un espion, voilà le noble rôle auquel, pour conquérir les bonnes grftces de Dubois, descendait Voltaire! Il voulait aller en Allemagne pour y suivre les traces du Juif, ayant un prétexte à ce voyage dans son désir de voir Rousseau et dans l'invitation du prince Eugène, c Si ces considérations, dit-il en terminant, pouvaient engager Votre Éminence à m'employer à quelque chose, je la supplie de croire qu'elle ne serait pas mécontente de moi, et que j'aurais une reconnaissance étemelle de m'avoir permis de la servir. » — Encore un joli contraste, si l'on met en regard, sur deux colonnes parallèles, ce que Voltaire a dit J^our et contre le cardinal Dubois !
Là ne s'arrêtèrent pas ses démarches et ses cajoleries auprès du cardinal-ministre.
MADAME D« RUPELMONDE ET l'ÉPITRE A UEANIE-
Quelques jours après, il partait pour la Hollande, en compagnie de Madame Rupelmonde, fille du maréchal d'Aligre, et veuve, depuis 1712, d'un riche seigneur de Flandre, dont la mort glorieuse à l'attaque de Beringhen lui avait valu une pension de dix mille livres du roi d'Espagne. Née vers 1688, elle avait été placée, dans sa première jeunesse, auprès de la duchesse de Berry, et n'avait pas trop fait parler d'elle dans ce milieu corrompu et corrupteur. Une lois veuve, et Louis XIV mort, elle se montra plus que galante, d'après les vaudevilles et les chansons du temps. Sa foi, ou plutôt son incrédulité, était en rapport avec ses mœurs. « A une âme pleine de candeur et à un penchant extrême à la tendresse, dit Duvemet (1), elle joi-
(i) p. 61 ou 66.
gnait une grande incertitude sur ce qu'elle devait croire. » libre-penseuse et libre-iaiseusél Voltaire et elle s'étaient pris de quelque passion, et Voltaire avoue que l'amour se mit en tiers avec eux dans le voyage; mais amour grossier, et qui cédait au besoin à un amour infftme^ d'après une lettre à Thieriot du 11 septembre 1732| qu'il est impossible de citer. Pour les croyances conmie pour les mœurs, cette femme était capable de gâter Voltaire encore davantage. « Elle d^osa dans son sein, continue Duvemet, ses doutes et ses perplexités. Dans la vue de fixer son esprit incertain, il fit ce poème, dont le but est de lui montrer que, pour plaire à Dieu, indépendamment de toute croyance, il suffit d'avoir des vertus. » — Nous les connaissons, les vertus qui, pour Madame de Rupelmonde et pour Voltaire, suppléèrent la Ml
Le poème dont parle ici Duvemet est Le Pour et le Contrey composé d'abOiHi sous le titre d'Épître à Jukê ou à Uranie (1). Ecrit en 1722, il ne fut imprimé que dix ans après, et suscita bien des réfutations. C'est le premier ouvrage franchement irreligieux de Voltaire; c'est sa déclaration de guerre au christianisme, n consiste en deux tableaux de la religion chrétienne, l'un poti/r et l'autre contre; mais le contre y est plus chargé que le pour, et chaîné de couleurs odieuses, dont voici le dernier trait, adressé à la divinité :
Je ne sds pas chrétien, mais c'est poof t'alkner miemt.
Le pour est bâclé en quelques vers, dont les deux derniers, dans leur forme dubitative, sont un nouvel outrage à Jésus- Gbrist;
Et al BOt rimpoBtiiie fi fonda «i dootriM^ C'est Qo bonheur eocor d*dtre tronipé par lid«
Ouand l'Ëpltre fiit imprimée, en 1732, l'archevêque de Vinti* mille porta plainte. Cité par Hérault, lieutenant de polke. Voltaire la mit sur le compte de l'abbé de Ghaulieu, dont la triste mémoire n'avait pas à se plaindre d'être par là beaucoup ^ir^ chargée. Procédé odieux, néanmoins, auquel Voltaire revieil-
(i) Œuvres, i. XII, p. 14.
dra sans cesse, même à Tégard des vivants, ^^rault feignit de le croire, tout en lui faisant observer qu'en affaire de police, il y avait souvent de Tinconvénient à preinire le nom d'un autre. « Que fait-on, lui dit Voltaire, à ceux qui £ad)riquent de fausses lettres de cachet? — On les pend. — C'est très-bien fiiit, et il faudrait en fedre autant à ceux qui en signent de vraies. » Ainsi Duvemet &it parler Vdltaire (1); ainsi Voltaire n'a jamais parlé à un lieutenant de police.
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