VOYAGE EN HOLLAJTDE SÉJOUR A CAMBRAI — ARRIVÉE
A BRUXELLES — VOLTAIRE ET l.-B. ROUSSEAU
(Test madame de Rupelmonde qui avait demandé Voltaire pour compagnon de voyage. Voltaire accepta, à la seule condition d'un séjour à Bruxelles, pour voir Rousseau, qui venait d'y arriver de Vienne. Cette visite à Rousseau était donnée comime prétexte à un voyage qui avait peut-être quelque but politique. Toujours est-il qu'en partant, Voltaire alla prendre congé de Dubois, à qui il dit : « Je vous prie, Monseigneur, de ne pas oublier que les Voiture étaient autrefois protégés par les Richelieu.— Il est moins aisé, répondit Dubois, de trouver desRi^ ehelieu que des Voiture (2). »
Le voyage se fit à petites journées. En juillet, on s'arrêta à Cambrai, siège alors d'un congrès pour l'arrangement des affaires de l'Europe ; et de là Voltaire ne manqua pas d'écrire à Dubois, pour lui faire sa cour de loin comme de près : « Nous arrivons. Monseigneur, dans votre métropole. » Et il fait la charge des plénipcrtentiaires, avec ime pointe d'impiété qui ne fait pas honneur à son correspondant. Du reste, ces plénipotentiaires, plus occupés de plaisirs que d'affaires, accueillirent avec empressement deux voyageurs capables d'embellir et d'a-
(t) 2« éditiofi, pp. M, 92. — (ft) Many^ Jaumàl et Uénoim, Paris, 18^ U H p. 358.
nimer leurs fêtes. Un soir, qu'ils soupaient chez madame de Saint-Gontest, femme de notre premier plénipotentiaire, la compagnie demanda Œdipe. Mais le comte de Yindisgratz, plénipotentiaire de TEmpire, avait fidt annoncer les Plaideurs pour le lendemain. Les convives chargèrent Voltaire d'obtenir de lui un changement d'affiche. Sans sortir de place, le poète fit un impromptu au nom de madame de Rupehnonde, qu'il se chargea de porter lui-même au comte de Yindisgratz, et il rapporta bientôt un placet, qu'il remit à sa compagne avec cette apostille:
...Vous anres donc (E<ifp«, et même et critSqoe t L'ordre est donné pour qo'en Totre foyenr Demain l'on jone et la pièce et l'anfeor (1).
n avait demandé lui-même, en jour de bonne humeur, qu'on jouât en même temps la parodie de sa pièce par Dominique. Notons bien ce trait : nous ne trouverons plus le poète de si bon accommodement en pareille afiTaire.
Nos voyageurs restèrent jusqu'au commencement de septembre à Cambrai, où Voltaire, « beaucoup mieux reçu qu'il ne ^ l'avait jamais été à Paris (2), » prolongeait volontiers son séjour. Toutefois, quelques jours iq>rès, il était à Bruxelles; il y vit Rousseau, et se brouilla pour toujours avec lui.
Que se passa-t-il entre ces deux hommes, dont les rapports, jusqu'ici, avaient été si convenables, pleins de déférence de la part de Voltaire, pleins de bienveillance du côté de Rousseau? Ce qui est inexplicable, c'est qu'il n'en soit pas dit un mot dans les lettres qui nous restent de Voltaire en date de Bruxelles ou de £a Haye, que le nom de Rousseau n'y soit pas même prononcé (3), et qu'il nous fidlle attendre près de quinze ans pour avoir leurs récits ou récriminations contradictoires.
Au commencement de cette année même 1722, Voltaire avait
(1) Œuvre», t. XrV, p. 325.— (2) Hecuetl de 1856, 1 1, p. 438. —(3) 11 y « pourtant cette phrase, dans une lettre à TUerlot, datée de La Haye, 2octobre 1722 : «Je TOUS prie de répondre que Je n'ai été en Hollande que pour y prendre des mesures pour l'impression de mon poème, et point du tout pour y ynâr M. Rousseau {Rêcu»a de 1860, p. 804). » Et encore (lUcii«a de 1856, 1. 1, p. 15): «Nous parlerons à mon retour de Rousseau. »
envoyé à Rousseau le plan de sa Henriade^ comme un diicîph à son maître; et il lui demandait conseil : « Je ne me suis point caché de Tenvie que j*ai d'aller moi-même consulter mon oracle. On allait autrefois ^e plus loin au temple d'Apollon, e^ sûrement on n'en revenait point si content que Je le serai de votre commerce. Je vous donne ma parole que, si vous allez jamais aux Pays-Bas, j'y viendrai passer quelque temps avec vous. »
Rien donc, du côté de Voltaire, — à part la lettre inconvenante à la Faye, en 1716, — ne faisait alors pressentir une si prompte ruptm*e.
Quant à Rousseau, l'année précédente, il avait déjà exprimé la répulsion de la foi, à laquelle il était sincèrement revenu, pour les impiétés de Voltaire, ce qui donne quelque force à ce qu'il nous dira des motifs religieux qui les auraient brouillés en Hollande. Brossette lui ayant envoyé la partie de l'Épître au duc de Sully (1) où était racontée la mort de Chaulieu, il lui répondit de Vienne, le 18 juin 1721 : « A l'égard du fragment de la lettre de M, Arouet, j'en trouve les vers joliment tournés; mais, à vous dire vrai, tout ce que j'ai vu de ce jeune homme depuis ses dissertations sur les trois Œdipes^ me fodt craindre qu'il ne prenne trop aisément les impressions de ceux avec qui il passe sa vie, et que l'esprit des autres ne passe trop facilement dans le sien, qui est beaucoup meilleur. Je reconnais celui du défunt dans la façon cavalière dont il traite trois de nos plus augustes sacrements (Extrême-Onction, Pénitence et Eucharistie), et je m'étonne qu'il n'ait pas reconnu dans le commerce de celui dont il fait une si belle oraison funèbre, combien fastidieuse chose c'est qu'un vieux badin, qui confond tous les sujets dans le même badinage (2). » Pour justifier ce jugement de Rousseau, nous citerions, si les citations ne dépassaient pas toute décence; mais c'est merveilleusement dit, non-seulement du vieux badin Chaulieu, mais du vieux badin que 'deviei^dra Voltaire, confondant, lui aussi, tous les sujets dans le même badinage«
(1) Œuvres, t. XIII, p. 50. — (2) T. I, 2* partie, p. 334.
Aoussseau chrétien pouYait donc avoir quelques préventions contre Voltaire, tout en lui cherchant des excuses dans le milieu où il passait sa vie ; mais Rousseau poëte avait toujours un fiiible pour le jeune homme dont il avait si bien pressenti le bel avenir, et, le chrétien et le poète s'unissant dans le m^e personnage, U devait être, en somme, assez bien disposé envers son visiteur.
Les voici en présence, et il faut les entendre l'un et l'autre. « Je ne puis m'empêcher, dit Rousseau, de raconter ici de quelle manière je fus informé de son arrivée. M. le comte de Lannoy, que je trouvai à midi chez M. le marquis de Prié, me demanda ce que c'était qu'un jeune homme qu'il venait de voir à l'église des Sablons, et qui avait tellement scandalisé tout le monde par ses indécences durant le service, que le peuple avait été sur le point de le mettre dehors. J'appris le moment d'après, par un compliment de Voltaire, que c'était lui-même qui était arrivé dans la ville à minuit, et qui avait commencé à y signaler son arrivée par ce beau début (1). » Voltaire a r^ondu avec son insolence et son esprit ordinaires : € Il est vrai que j'accompagnai, vers l'an 1720 (172S0, une dame de la cour de France qui allait en Hollande. Rousseau peut dire, tant qu'il lui plaira, que j'allai d to mite de cette dame ; un domestique emploie volontiers les termes de son état; chacun parle son langage. Nous passâmes par Bruxelles. Rousseau prétend que j'y entendis la messe très-indévotement, et qu'il apprit avec horreur cette indécence de la bouche de H. le comte de Lannoy, car il a toujours cité de grands noms sur des choses importantes. Je pourrais en efTet avoir été un peu indévot à la messe. M. le comte de Lannoy dit cependant que « Rousseau est un menteur qui se sert de son nom très-mal à propos, pour dire une impertinence. » Je ne parlerai pas ainsi. Il se peut, encore une fois, que j'aie eu des distractions à la messe, j'en suis très-fâché. Mais, de bonne foi, est-ce à Rousseau à me le reprocher (2)? » — Sui-
(0 Lettre de 1736, dans Chaudon, l'« partie, pp. 59 et sniv. — (2) Aux Au» teurs de la Bibliothèque française^ 20 septooabre 1746. — Œuvres, t. LU, pp. 281 et suiv.
AFFAIRES ET DIPLOMATIV 115
veot les imputations des fameux couplets, de la Moiêadê, etc., sur lesquelles nous aurons à revenir. — Rousseau continue : « Je Tallai voir l'après-dtnée, et, dès le lendemain, je ne manquai pas de le produire chez M. le marquis de Prié, qui gouvernait alors, chez madame la j^incesse de la Tour, et dans les autres maisons où j'étdsreçu,eloù, k ma grande confusion, il ne débuta pas mieux qu'il n'avait fait dans Féglise des Sablons. Son séjour fat d'environ trois semaines, pendant lesquelles j'eus à souffrir, pour l'expiation de mes pédiés, tout ce que l'importunité, l'extravagance, les mauvaises disputes d'un étourdi fieffé, peuvent causer de supplice à un homme posé et retenu. » Les étourdeïies, les impertinences de Voltaire, voilà qui est très-vraisemblable; habitudes qu'il avait prises dans ses compagnies de France, et qui devaient singulièrement déplaire à la morgue espagnole et au flegme allemand. Mais Voltaire, ami plus que compagnon d'une grande dame; Voltaire qui pouvait se faire adresser ses lettres chez M. le comte de Morville, notre plénipotentiaire (1), était parfaitement en droit de répondre, à l'insolence près : <£ n dit qu'il me présenta chez M. le Gouverneur des Pays-Bas. La vanité est un peu forte. Il est plus vraisemblable que j'y ai été avec la dame que j'avais l'honneur d'ac- ^mpagner. Que voulez- vous? Les hommes remplacent en vanité ce qui leur manque en éducation. » Non, Voltaire n'avait pas besoin d'être présenté par Rousseau; mais Rousseau put bien l'accompagner, pour lui ménager un meilleur accueil, chez le marquis de Prié, ce qui concilierait les deux versions. Dans l'ordre physique, les distances rapprochent les objets <i'une perspective; dans l'ordre moral, elles les éloignent, surtout quand une passion postérieure est intervenue. C'est à quinze années d'intervalle, que Voltaire et Rousseau parlaient ainsi, lorsqu'ils étaient séparés par l'intervalle plus grand encore d'une infranchissable haine; mais, en 1722, ils n'en étaient pas là; et il y eut entre eux, quelques années encore, froideur, antipathie, plus que guerre déclarée. Répétons-le : Voltaire n'a rien dit alors; quant à Rousseau, s'il a parlé,
^l) A Thieriot, 6 septembre 1722. — Voltaire à Femey^ 1860, p. 303.
îl n'a pas marqué dans ses lettres les sentiments qu'il exprimait si fortement en 1736. Le 20 septembre, il écrivait à son ami iBoutet : c M. de Voltaire a passé ici onze jours, pendant lesquels nous ne nous sommes guère quittés. J'ai été charmé de voir un jeune homme d'une aussi grande espérance. H a eu la bonté de me confier son poème pendant cinq ou six jours. Je puis vous assurer qu'il fera un très-grand honneur à l'auteur. Notre nation avait besoin d'un ouvrage comme celui-là. L'économie en est admirable, et les vers parfaitement beaux. A quelques endroits près, sur lesquels il est entré dans ma pensée, je n'y ai rien trouvé qui puisse être critiqué raisonnablement (1). »
Ce passage nous aide à réduire à sa juste valeur et à ramener & une stricte vérité le passage correspondant de la lettre de 1736 : « n me confia son poème de la Ligue^ que je lui rendis deux jours après, en l'avertissant, en ami, d'y corriger les déclamations satiriques et passionnées où il s'emporte, à tout propos, contre l'Église romaine, le Pape, les prêtres séculiers et réguliers, et enfin contre tous les gouvernements ecclésiastiques et politiques; le priant de songer qu'un poème épique ne doit pas être traité comme une satire, et que c'est le style de Virgile qu'on s'y doit proposer pour modèle, et non celui de Juvénal. Je lui donnai en même temps les louanges que je crus qu'il méritait sur plusieurs caractères qui m'avaient paru bien touchés, et surtout sur celui de M. de Rosny, que j'ai été fort surpris de voir qu'il avait retranché depuis, pour substituer en sa place celui de l'amiral de Goligny, le héros des protestants à la vérité, mais encore plus véritablement le boute-feu de la France. J'en ai su depuis la raison, fondée sur le ressentiment d'une menace humiliante qu'il s'était attirée de feu M. le duc de Sully, son premier protecteur, dont il n'avait apaisé la juste > indignation que par une de ses bassesses ordinaires. » Nous reviendrons à l'affaire du duc de Sully ; mais, sur le fond de la Henriade^ Rousseau dut faire à l'auteur quelques-unes de ces observations, adoucies seulement, et moins accentuées qu'il ne les présente ici. Sur ce chapitre, Voltaire n'a fait qu'une ré- (OT. 1,1'* parue, p. 104.
ponse ridicule, en reprochant longuement à Rousseau Terreur de nom qu'il avait commise : ce n'est pas Coligny, c'est Duplessy-» Mornay qui fut substitué à Rosny dans la seconde élaboration de la Eenriade.
*^ On se remit en route pour atteindre le but du voyage, La j Haye, où madame de Rupelmonde était appelée par ses intérêts domestiques. De plus en plus enchanté, Voltaire envoie à Thieriot (7 octobre) (1) une description enthousiaste du paradis terrestre qu'il a traversé de La Haye à Amsterdam, et de ces deux villes elles-mêmes. Quelle ville qu'Amsterdam, ce « magasin de l'Univers, » avec son gouvernement républicain , son Pensionnaire si simple, son peuple si actif ! A La Haye, où U est revenu, il a trouvé plus de magnificence et de société par le concours des ambassadeurs. D y passe sa vie entre le travail de son poëme et le plaisir des fêtes, vivant ainsi à la hoUandaise et à la française. Si l'artiste n'y entend qu'un opéra détestable, en revanche l'impie y voit « des ministres calvinistes, des arminiens, des sociniens, des rabbins, des anabatistes, qui parlent tous à merveille, et qui, en vérité, ont tous raison. » Cela le ravit, et il s'accoutume tout à fait à se passer de Paris. — N'allons pas l'en croire : il ne s'en pourra jamais passer, et l'éloignement forcé de Paris sera le tourment de sa vie.
A La Haye, suivant Rousseau, il s'était amusé à autre chose qu'à l'opéra et aux disputes religieuses. Par « une infâme tracasserie de sa façon, il avait failli mettre les armes à la main aux deux savants Basnage et Le Clerc, lorsqu'un éclaircissement venu à propos « fit bientôt après retomber leur indignation sur l'auteur de l'imposture. » Ici, Voltaire, si attentif à relever toutes les accusations de Rousseau , n'a rien répondu, ce qui équivaut à un aveu.
Mal disposé par là à le bien recevoir à son retour à Bruxelles, Rousseau, toutefois, se contraignit d'abord; mais, dans une promenade hors de la ville, Voltaire s'étant avisé de lui réciter son
(I) Il loi avait déjà écrit le 2 : « Je iDonte ici tous les jours à cheval, je joue à U paume, Je bois du vin de Tokai, je me porte si bien que j'en suis étooné {nMaeil de 1860, p. 305). »
Épttre à JtUk, où Tépithète d'inféme était déjà, paratt-il, accolée au nom adorable de Jésus-Christ, il Tinterrompit aussitôt, ne comprenant pas que le poète eût osé s'adresser à lui k pour une confidence si détestable. » Voltaire voulut entrer en discussion, et Rousseau dut le menacer de descendre de carrosse s'il ne changeait de propos. « n se tut alors, ajoute Jean-Biqptiste, et me pria seulement de ne point parler de cette pièce. Je le lui promis, et je lui tins parole. » Mais le secret demandé à Rousseau était déjà le secret de la comédie, car Voltaire, avec sa vanité incontinente, l'avait confié à bien d'autres ; et c'^t une des raisons qui le forcèrent plus tard de changer le titre de son Ëpître et d'en adoucir les blasphèmes , ce qui ne l'empêcha pas d'être cité au tribunal de la police, où il ne se tira d'affaire qu'en rejetant son œuvre sur le compte de Chaulieu.
Sur ce point, Voltaire a fait une réponse pitoyable : a Je lui récitai, dit-il, une Épitre contre la religion chrétienne. Si c'est la Moïsade dont il veut parler, il sait bien que ce n'est pas moi qui l'ai faite. » Ni Rousseau non plus, et Voltaire le savait bien ; mais quelle bonne foi attendre d'un homme, vrai gibier de police depuis vingt ans, qui a l'impudence d'assurer que son nom n'a jamais été, comme celui de Rousseau, sur les registres de la police?
A partir de ce jour, il y eut entre eux grande réserve. De Bruxelles, Voltaire se rendit à Marimont, chez le duc d'Aremberg, à qui il parla de Rousseau « de la manière du monde la plus indigne », tellement que des amis de la victime menacé- . rent de le « jeter par les fenêtres. » — « Je ne sais pas, aréppndu Voltaire, ce qu'il entend par « une manière indice. » Si j'avais dit qu'il avait été banni de France par arrêt du Parlement... j'aurais, je crois, parlé d'une manière très-digne. » Lâcheté que cette moquerie du malheur! Voltaire y ajoute le démenti du duc d'Aremberg; démenti suspect de la part d'un ancien ami du Temple, suspect encore dans sa reproduction peu authentique.
Suivant Voltaire, ce ne serait pas dans une blessure faite à la foi de Rousseau qu'il faudrait aller chercher la cause de la
guerre, mais dans une blessure à son amour-propre. Rousseau aurait lu à Voltaire et à madame de Rupelmonde une Palinodie contre un de ses bienfaiteurs, et un Jugement de Pluton contre le Parlement qui l'avait condamné, et Voltaire, ayant trouvé les deux pièces mauvaises, n'aurait pas craint de le dire à l'auteur. C'est à peu près le récit de Duvemet (1), écrit sous la dictée de Thieriot, qui le tenait de Voltaire. Interrogé sur le Jugement de Plutouy Voltaire aurait répondu : « Ce n'est pas là, notre maître, du bon et du grand Rousseau. » Et l'amour-propre du vieux rimeur se serait offeiïsé de cette franchise. « Prenez votre revanche, aurait répliqué Voltaire. Voici un petit poème que je soumets au jugement et à la correction du père de Numa. » — « Impiété horrible ! » interrompit Rousseau. — « Allons à la comédie, dit alors Voltaire en remettant en poche son poëme; je suis fâché que l'auteur de la Moisade n'ait pas encore prévenu le public qu'il s'était fait dévot. » Après la comédie, Voltaire parla à Rousseau de son Ode à la postérité; et, d'un ton caustique, lui dit le mot si connu : « Voilà une ode qui n'arrivera jamais à son adresse (2). » Récit évidemment faux , du moins dans quelques-unes de ses circonstances. Rousseau, par exemple, ne se serait jamais laissé attribuer en face l'impiété de la Moisade^ dont il n'était pas l'auteur. Il doit être faux encore que la jalousie ait armé les deux poëtes l'un contre l'autre, bien que Voltaire l'indique dans sa Vie de Jean-Baptiste : « Je ne saurais dire positivement quel fut le sujet de l'inimitié si publique entre ces deux hommes célèbres. Il y a grande apparence qu'il n'y en a point d'autre que cette malheureuse jalousie, qui brouiUe toujours les gens qui prétendent aux mêmes honneurs (3). » La jalousie ne se montre pas, bien au contraire, dans tout ce que nous savons certainement jusqu'ici des rapports de Rousseau et de Voltaire , et le récit de Rousseau, expliquant tout par une antipathie religieuse , est encore le plus vraisemblable.
(l)p. 59 ou 54. — (2) Bavemet a retranché ce mol dans sa 2^ éditioiu — P) Œuvres, t XXXVII, p. 5i4.