BEAUREGARD ET L*AVENTURE DU PONT DE SEVRES
Voltaire revint à Paris vers la fin d'octobre, et il dut y passer tout le mois de novembre. En décembre, nous le trouvons d'abord au Bruel, en seconde visite chez le duc de la Feuillade, et presque aussitôt après, à^Ussé, en Touraine, chez le marquis de ce nom, veuf, depuis 1713, d'une fille de Vauban, de mœurs fort décriées, et remarié alors à une fenune honnête, malgré les chansons grossières qu'elle commandait ou inspirait à l'ignoble abbé de Grecourt (1). Il resta une bonne partie du mois de décembre chez le marquis, po€te lui-même à ses heures, le consultant sur son poème, dont il adoucissait les endroits trop durs, à l'intention des examinateurs. D'Ussé, il se rendit chez Bolingbroke, qu'il avait déjà vu en passant, entre le Bruel et Ussé. « n a été charmé de l'esprit de cet Anglais, note Marais à cette date, et en a écrit ici une lettre merveilleuse. Aussi a-til fort loué son poème de la Ligue (2). » Cette lettre à Thieriot, datée de Blois, le 2 janvier 1722, par les éditeurs, et qu'il faut reculer nécessairement d'une année, puisque, le 2 janvier de la précédente , Voltaire assistait^ à Paris aux funérailles de son père (3), est toute pleine de l'enchantement du voyage de la
(1) MaraSs, t II, p. 274. — (2) lUd., p. 3T7. — (3) C'est M. Desooiresterrat ^ qui, le premier, a fait cette remarque, et qui Ta confirmée par le coDtenii mftme 41e la lettre, où il est parié de GaniUac, da conseil de Régence exilé à BIqîb aealement &ï juin 1722 (Saint-Simon, t. XIV, p. 198; Barbier, Journal (1857), 1 1» p. 221, et Marais, t II, p. 299).
Source et d'admiration pour Bolingbroke et madame de Villette; admiration qui livre naïvement son secret dans ces paroles: c Madame de Yillette et lui ont été infiniment satisfoits de mon poème. Dans l'enthousiasme de l'approbation , ils le mettaient au-dessus de tous les ouvrages de poésie qui ont paru en France ; mais, ajoute le modeste poète, je sais ce que je dois rabattre de ces louanges outrées. » A la date de cette lettre, le poème était entre les mains de GaniUac, que Voltaire était venu consulter à Blois. Le lendemain, il retournait à Ussé, où il passa encore une quinzaine.
Sa vie seigneuriale et sa vie poétique étaient alors troublées et partagées par des projets de vengeance contre un homme qu'il poursuivait depuis le mois de juillet de l'année précédente. C'était ce Beauregard, qui l'avait dénoncé en 1717, et fait mettre à la Bastille. Cinq années se sont écoulées. Voltaire a oublié peut-être, quand, un jour de juillet 1722, à Versailles, il rencontre son homme et le traite de malhonnête et d'espion. Familier de Le Blanc, ministre de la guerre, Beauregard lui répond qu'il l'en fera repentir. Voltaire le poursuit jusqu'à la table de son patron, à qui il a l'audace de dire : « Je savais bien qu'on payait les espions, mais je ne savais pas encore que leur récompense était de manger à la table du ministre. » Le Blanc prend alors fait et cause dans la querelle, et répond à son officier, qui parle d'assommer le poète : « Fais donc en sorte qu'on n'en voie rien (1). »
Le Blanc, paraît-il, avait plus d'un homme pareil i son service. Villars et Barbier (2) parlent d'un nommé Hengne ou Menck, chef de ses espions, poursuivi pour assassinat et autres crimes, dont le ministre était soupçonné d'être le complice.
Beauregard tint parole à Voltaire, et, à quelques jours de là,
I l'ayant rencontré sur le pont de Sèvres, il le bâtonna d'impor-
j tance. Furieux, et ne pouvant tirer de son bourreau une ven- 1
geance personnelle. Voltaire s'adressa à la force publique. Sur
sa requête, le bailli de Sèvres délivra un décret de prise de
(1) Marais, t. II, p. 311. — (2) Mémoiret, dans la GoUectkm Michaodi t XXIII, p. 303, et Journal, t I, p. 351.
corps contre Beauregard ; mais celui-ci, &vorisé sans doute par Je ministre, s'était iiâté de rejoindre son régiment (1). Voltaire lui intente alors, au tribunal du Châtelet, un procès oisiioiel, qu'il poursuivra, de loin comme de près, avec acharnement. Si Ton ne savait d'ailleurs de combien de choses il s'occupait alors, on pourrait croire que c'était là son afiaire capitale et unique. Il aura toujours ce privilège de se jeter tout entier dans une aSaire, et d'en mener de front plusieurs autres avec une activité, en apparence, aussi entière.
Éloigné de Paris, il fait de tous ses amis autant de recors» et ks met en ooduveilieiit. De Cambrai, il écrit, le l*' septembre, à .Thieriot : « S'il y a des nouvelles, écrivez-m'en bien vite, et £Bdtes un peu venir qui vous savez avec des menottes (2); » de Bruxelles, le 11 : « A l'égard de l'homme aux menottes, je compte revaûr i Paris dans quinze jours, et all^ «isuite à Sully. Gomme Sully est à cinq lieues de Gien (où était Beauregard), je serai là très à portée de fadre happer te coquin, et d'en poursuivre la punition moi-même, aidé du secours de nos amis. » n ne revint pas si vite, et ce n'est qu'en décembre qu'il put, pendant ses courses au Breuil et à Ussé, se remettre à la poursuite de Beaur^^ard : « Je rôde dans la S<dogne, à la piste de l'homme en question. Cependant j'ai chargé Demoulin (son agent,) de poursuivre criminell^Dient l'affaire , aân que, si je ne puis avoir raison par moi-même, la justice me la fasse. » Y avait-il impuissance ou couardise dans cette alternative par laquelle il se réservait, en cas qu'il ne se battit pas contre Beauregard, un recours en justice? D'Argenson a écrit à son sujet : « Il y a longtemps qu'on a distingué te courage de l'esprit et celui du corps. On les trouve rarement unis. Voltaire m'en est un exemple. Il a dans l'âme un courage digne de Turenne, de Moïse, de Gustave Adolphe; il voit de haut, il entreprend, il ne s'étonne de rien ; mais il craint les moindres dangers pour
(1) BoiBBy à aa lœar , 27 ivSM 1722, dté par M. Deendresterres.— {2)Becu6a de 1856, t. I, p. 432. — Il écrivait encore au même, de La Haye, 8 octobre : •( Ce qoi m'îBapoHe aotneUement davantage, c'est de savoir précifiément où est rhomme en question (Ibid., p. 15). »
son corps, et est poltron avéré (1). » Oui, mais on connaît le proverbe vulgaire sur le poltron échaufGé, auquel Voltaire donnera une nouvelle conânnation dans sa querelle avec le duc de Rohan. Toutefois, il finit par s'arrêter au desdein d*un procès cnminel, se confiant dans la protection du garde des sceaux, Fleurian d^Armenonville , mais désespéré par la lenteur et les frais de la procédure. Fin décembre, rien n'était &it encore : « Demoulin poursuit en mon nom la condamnation de Beauregard. Je suis ruiné en frais. Pour comble, il me mande que le lieutenant criminel a envoyé chercher toutes les pièces chez mon procureur; je ne sais si c'est pour rendre ou pour déni^ sa justice ; j'attends en paix l'événement. » Pas si en paix, puisque, quelques jours après, le 3 janvier 1123, il annonçait au même Thieriot un nouveau mémoire qu'il alkit &ire distribuer aux juges de Beauregard. Gomme il l'écrivait le 15 janvier à madame de Bemières, il avait cherché et fidt chercher inutilement « l'homme en question, » et il n'y avait plus qu'à continuer, à Paris, son malheureux procès. Sa principale espérance était dans la chute imminente du protecteur de Beauregard (2). Mais Le Blanc ne fut renvoyé qu'en juillet, ce qui retarda de six mois encore sa vengeance. Heureusement pour Voltaire, Le Blanc fut remplacé par de Breteml, un de ses amis. Aussi Beauregard fut-il aussitôt appréhendé et jeté dans la prison du Grand-Chfttelet. Le 20 octobre, Voltaire écrivait à madame de Bemières : « Je fais recommencer son procès criminel, et j'espère qu'il ne sortira pas sitôt de prison, n a des lettres de rappel qui pourront bien lui devenir inutiles, attendu que je ferai tous mes efforts pour le faire condamner à une peine plus conforme à son crime et aux lois, qu'un simple bannissement. » Et dix jours après, à la même : « Beauregard est toujours au Ghâtelét; j'ai envie de le laisser là un peu de temps (3). »
Combien l'y laîssa-t-il? et comment se' termina la lutte! c'est ce que nous ignorons. D'après une note ajoutée , proba-
(1) Mémoires, Ed. Jannet, t. V , p. 144. — (2) Recueil de 1856, t, I, p. iU — (3) Recueil de 1856, t. I, p. 22-96.
m LIVRE PREMIER (1694-1734)
bleroent par Des Fontaines, au ReeueU du P. Harel (1), Voltaire « se crut bien dédommagé du châtiment du pont de Sèvres par les mille écus que son avarice reçut pour consoler son honneur. » G*est le téntMgnage d*un ennemi, et nous le devons tenir pour suspect Ce qui est plus sûr, c'est que Voltaire conserva toujours un dm souvenir de la bastonnade du pont de Sèvres, et que la lui rap}:eler lui fut toujours la plus sanglante injure. En 1736, il se ga.^a bien de relever l'allusion que Rousseau y avait faite, tant il tenait à ce que cette triste aventure rest&t en oubli, et, dans sa querelle avec Des Fontaines» un des détails les plus pénibles pour lui sera le rappel qu'en avait £Bdt son adversaire, en insérant, à la iin de sa VoUairo^ manie^ un extrait de la Déification du doctewr ArisUirchu& MdssOy de Saint-Hyacinthe, bouffonnerie peu véridique, où la brutalité injustifiaMe de Beauregard est tournée à la honte de la victime : c... L'ofiBicier, arrêtant le poète par le bras : « JPai toujours ouï dire que les impudents étaient lâches, lui dit-il ; j'en veux faire l'épreuve, et ne puis mieux m'adresser qu'à vous. Voyons, monsieur le bel esprit , si vous vous servirez bien de cette épée que vous portez, je ne sais pourquoi ; ou préparez- vous à recevoir de cette canne le châtiment de votre insolence. » Telle qu'une catin pâlit et s'effraie aux éclats redoublés du tonnerre, tel le poète pâlit au discours de l'officier, et la frayeur lui inspirant, avec le repentir, des sentiments d'humilité et de prudence :
J*ai péché, et je ne prétends pas Employer ma valeur à défimdre mes dates;
J'offre mon échine et mes côtes An juste châtiment que prépare ton bras...
« Ces beaux discours ne servent ici de rien, dit l'officier; défendez-vous, ou prenez garde à vos épaules. » Le poëte n'ayant pas la hardiesse de se défendre, l'officier le chargea de quantité de coups de bâton, dans l'espérance que l'outrage et la douleur lui inspireraient du courage, puisqu'ils en inspirent aux plus lâches; mais la prudence du poète redoubla, â proportion des
(1) Porrentray, 1782, 2« édit., p. 41.
coups qu'il reçut; ce qui fit que rhomme qui Fayait accompagné, s'écria, en s*adressant à roffleîer :
Arrttex, arrêtez Tardenr de Yotre bras :
Battre un homme à jeu sûr D'est pas d'une beBe âme,
Et le cœur est digne de blâme
Contre les gens qui n'en ont pas.
L'of/icier, dors, après avoir ainsi disposé le poète à ses remontrances : « Sectateur des Muses, lui dit-il, apprenez qu'il est plus important d'être sage qu'il n'est nécessaire d'être poète, et que si les lauriers du Parnasse mettent à couvert de la fondre, ils ne mettent point à l'abri des coups de b&ton. » En disant ces mots, il jeta dans un champ celui qu'il avait en main. Mais, 6 prodige! ce bâton devint dans l'instant même un arbre! »
Arbre, en eflfet, sur lequel Rohan, Nadal et quelques antres viendront couper des branches pour bfttonner encore le pauvre Voltaire 1