‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 15 sur 40 · VOLTAIRE À MAISONS · texte numérisé non relu

VOLTAIRE À MAISONS

A son arrivée à Paris, vers la fin de 1722, Voltaire logea d'abord chez le baigneur, mais il ne tarda pas à aller occuper l'appartement qui lui avait été prêté par madame de Bemières, où il attendit avec impatience que le sien fût prêt dans le même hôtel; car, à cause du bruit infernal du quai et de la rue, il lui était impossible de dormir dans l'autre, encore moins d'y travailler (1). En 1123, toujours occupé de son poème, il se rendit à Rouen pour ^i préparer l'impresi^on. Gens d'esprit et de mérite, chère excellente, opéra passable, voilà ce qu'il trouvait à Rouen ; trop de plaisir, en un mot, ce qui dérangeait ses études. Aussi s'enfayait-il à la Rivière-Bourdet, campagne voisine de Rouen et appartenant à la présidente, « pour y partager ses soins entre une ânesse et Marianne. » Revenu en avril à Paris, où l'appelaient les affaires de la succession de son père, il s'y

(1) Recueil de 1856, t. I, p. 13.

trouva comme en enfer, et il alla se reposer quelques jours à Villars de toutes ses fatigues inutiles. En juillet, il alla aux eaux de Forges, avec le duc de Richelieu. Là il fit des fredaines, et perdit près de cent louis au pharaon, selon sa louable coutume de faire tous les ans quelque lessive au jeu. De Forges, avec Richelieu encore, il devait retourner à la Rivière (1), mais ses malheureuses afEadres le firent encore rentrer à Paris, soupirant toujours après la solitude de la Normandie. Toutefois, dès qu'il tut libre, en octobre, c'est à Maisons qu'il se rendit (2). Encore un séjour de Voltaire, et une succursale, en quelque Forte, de Villars; car cette magnifique demeure, bâtie sur les ]bords de la Seine et sur la lisière de la forêt de Saint-Germain, avait alors pour maître le jeune président à mortier de Maisons, fils d'une sœur aînée de la belle maréchale. Sans aucune religion eux-niêmes, son père et sa mère lui avaient cherché un précepteur lettré et ayant du monde , mais sans religion comme eux, « et qui, par principes, élevât avec soin leur fils à n'en point avoir. Pour leur malheur, ils rencontrèrent ce phénix accompli dans ces trois parties, » et le fils devint, sur la religion, parfaitement semblable au père et. à la mère. La mort du père, emporté en une heure, à quarante-huit ans, « sans volonté et sans loisir de penser un moment à ce qui allait arriver à son âme (1718) ; » la mort de la mère, emportée de même, dans sa quarante-sixième année (1727), par une attaque d'apoplexie qui ne lui laissa pas « un moment de libre, » ne ramenèrent pas le fils à des sentiments meilleurs. Surpris, à Paris, par la petite vérole, à laquelle, huit ans auparavant, il avait arraché Voltaire à Maisons, « il se crut mort, il pensa à ce qu'il avait méconnu toute sa vie; mais la frayeur qui le tourna subitement à la mort ne lui laissa plus de liberté, et il mourut de la sorte, dans sa trente-troisième année, le 13 septembre 1731, laissant un fils unique (3), qui, au milieu d'une troupe de femmes qui ne le perdaient jamais de vue, tomba d'entre leurs

(1) Œw>re$y t LI, p. 80, et ïtecued de 1856, 1 1, pp. 22, 28. - (2) Ce n'hait ptt •onpraiiierirojage à Malnai (Voir le Bec^a de 1856, t I, p. 431). — (8) Né de son mariage avec une fille d'Angervilliers, secrétaire d'Etat de la gaerre.

bras, et en mourut en peu de jours à dix-huit mois, un an après son père, dont les grands biens allèrent à des collatéraux. — Je n'ai pu, conclut Saint-Simon, refuser cette courte remarque à une aussi rare impiété (1). »

Non pas rare, hélas! à cette époque; du moins Fayons-nous trouvée à tous les foyers où s'est assis Voltaire, et il nous est bien permis, une fois de plus, de remarquer à notre tour quels milieux empestés avait traversés cet homme, avant de communiquer la peste de l'irréligion à son siècle.

Quand il arriva à Maisons, vers la fin de 1723, la mort terrible du père était oubliée, celle de la mère n'était pas pressentie,, moins encore celle du fils, qui devait être suivie de la destruction de cette riche et puissante famille. On était alors livrée, toutes les fêtes, fêtes des sens et fêtes de l'esprit. Distingué dans ^on état, le jeune président, qui faisait dans son château de la ehimie expérimentale, était membre honoraire de l'Académie des sciences. « C'était un homme qui avait de l'esprit, mais qui croyait quasi qu'il n'en restait plus pour personne, qui faisait rhomme savant,... extrêmement haut, à cause de sa naissance «t de son esprit, point aimé par ce caractère (2). »

Duvernet a parlé avec amour (3), et de Maisons, coup d*essai et chef-d'œuvre deMansard, et de son mattre, que naturellement il admire, et de ses fêtes, auxquelles tous les arts, tous les talents, tous les plaisirs étaient conviés. En novembre 1723, le président en avait annoncé une, dans laquelle tous les agréments de l'esprit devaient se varier et se succéder pendant trois jours. Plus de trente seigneurs y étaient invités, et autant de dames. La Lecouvreur devait jouer la comédie, et était déjà ar- / rivée. On attendait même le fiitur cardinal de Pleury. Voltaire | avait promis une lecture de sa Marianne. Le 4 novembre, le poète et le président se trouvent indisposés à la fois. Après les premiers \ remèdes, le président guérit, et la petite vérole se déclare chezl

Voltaire. On envoie chercher Gervasi, qui vient avec répa-

(1) Mémireif t* XII, pp.300^30â. -^Aifoc 150,000 livKs de rente, dit Barbier, le président laissait près d*im million de dettes {Journal, t. II, p. 197). — (2) Ba> Wer, loc. cit. — (3) P. 62 ou 52»

gnance et traite sans espoir. Le curé arrive de M-mème. « Je me confessai, raconte Voltaire au baron de Breteuil, père de madame du Ghâtelet, et je fis mon testament, qui, comme vous croyez bien, ne fut pas long. Après cela j'attendis la mort avec assez de tranquillité, non toutefois sans regretter de n'avoir pas mis la dernière main à mon poème et à Mariarnuy ni sans être fUché de quitter mes amis de si bonne heure. » Il guérit, grâcef au concours que l'amitié prêta à la science. Prévenu par mademoiselle Lecouvreur, Thieriot accourut en poste de la Rivière- Bourdet, et se tint jusqu'au bout au chevet du malade, qui n'oubliera jamais cet acte de dévouement. Le 15, Voltaire était hors de danger, et le 16 il faisait des vers.

Le !•' décembre, il fat en état d'être transporté à Paris. A peine était-il à deux cents pas du château, qu'une partie du plancher de sa chambre tomba tout enflammée. Les chambres voisines, les appartements qui étaient au-dessous, les meubles précieux dont ils étaient ornés, tout fut consumé par le feu. La cause de cet incendie était une poutre qui passait précisément sous la cheminée, et qui, embrasée peu à peu par la chaleur de l'âtre, communiqua le feu au reste. Le feu, qui couvait depuis deux jours, n'éclata qu'un moment après le départ de Voltaire. C'était payer tristement ses frais d'hospitalité, et il s'en affligea; mais il n'était point coupable, et le président eut la générosité de l'en consoler. Toutefois, il n'osa pas retourner à Maisons avant le mois de jum 1725(1),

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