‹ Voltaire, sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 40 · MARIANNE · texte numérisé non relu

MARIANNE

Sa convalescence ftit longue, et, pendant toute Tannée 1724» il se plaindra de fièvres, d'une « gale horrible qui lui couvre tout le corps, etc. » Au milieu des médicaments, il ne négligeait pas sa tragédie de Marianne^ qui fut représentée pour la pre*

0) Lettre du t Juillet, à M"« de Beroières.

mière fois le 6 mars. On ne s'explique donc pas ce que raconte Fauteur dans son Commentaire historique ^ et ce qu'a répété Duvernet (1), à savoir, que cette représentation eut lieu la veille des Rois, et qu'au moment où Marianne prenait des mains d'Hérode la coupe empoisonnée, un plaisant du parterre ou un membre de la cabale ennemie s'écria : « La reine boit! » ce qui empêcha d'achever la pièce. Un &it pointant militerait en faveur de cette tradition, c'est que Voltaire, afin de ne plus s'exposer, apparemment, à cette allusion plaisante, changea ensuite son dénouement, et substitua le poignard au poison. Quoi qu'il en soit, le procès de Marianne ne releva guère d'abord, bien certainement, que du tribunal de la plaisanterie. Le 6 mars, on donnait, pour petite pièce, le Deuil : « C'est le deuil de la tragédie nouvelle, » s'écria quelqu'un ; mot qui en décida la chute. n en fut encore ainsi à la reprise. Le rôle de Varus était alors joué par un acteur fort laid. Au moment où le confident lui adressait ce vers :

Vous vous troublez, fl^gnear, et changez de visage,

€ Laissez-le donc fidre, cria-t-on; il ne peut que gagner au change (2). »

Belle matière à parodie! Aussi Piron et Fuzelier ne manquèrent pas l'occasion. Voltaire se détermina à retoucher sa pièce. Il modifia le personnage d'Hérode, odieux d'abord, puis méprisable, et lui ôta le voisinage de Varus, qui l'avilissait; il rendit moins inflexible son orgueilleuse et peu intéressante Marianne; et, le 10 avril 1725, il resservit au public sa pièce ainsi réchauffée. En cet état même, elle réussit médiocrement, et resta une assez méchante pièce. Imprimée cette même année, elle fut envoyée, avec une Épitre (3), à la nouvelle reine de France, dont Voltaire se préparait ainsi les prochaines faveurs.

Le 5 avril 1726, Rousseau écrivait à son ami Boutet : « M. dé Lasseré m'ayant envoyé la Marianne^ je n'ai pu m'empècher

(I) Œuvret, t. XLVIII, p. 322; — p. 64oa 57. — (2) Grimm, Correspondànee UHeraire, t I, p. 215. — (3) Œuvrei^ t. XIII, p. 64. — Voir la pièce, Œuvres, t II, p. 480.

de lui en écrire mon sentiment. Ma lettre, qui a couru, m'en a attiré une de la part de Tauteur, à qui j*ai fait une réponse de douze lignes. Gomme il n'a point publié la lettre qu'il m'a écrite, il ne serait pas chrétien que je rendisse ma réponse pu-* blique. Yoilà toute l'histoire, qui ne mérite ni votre curiosité, ni votre attention (1). » Dans sa lettre de 1736, Rousseau ne parle plus d'une lettre de Voltaire, mais d'une lettre anonyme, d'une écriture contrefaite, où il était accommodé de toutes pièces; c'est pourtant à Voltaire qu'il répondit, et, cette fois, il donne substantiellement sa réponse : « Après la manière dont vous avez traité Jésus-Christ, je ne suis pas assez délicat pour m'offenser de vos injures; mais je vous avertis qu'un homme qui a donné une telle pnse sur lui, est obligé d'être sage, et d^éviter surtout de se faire des ennemis. j> U maintient l'expression de c pitoyable superfétation dramatique, » par laquelle, eia 1725, il avait flétri M<mann$. Si le texte de cette lettre à Lasseré est authentique dans les reproductiops qui en ont été faites (2), il faut avouer qu'ime telle critique était de nature à. irriter Voltaire, parce que, vraie au fond, elle était grossière et blessante dans la forme. Le nuage se chargeait; l'orage éclatera bientôt.

DÉBUT» DE VOtTÀlItE COUATISAN

Dans l'été de 1724, Voltaire retourna, avec RicheUeo, aux eaux de Foires, qui lui firent du bien, puis du mal. Il était revenu le 24 août à Paris, d'rà il écrivait à Thieriot, que, chassé encore par le bruit de l'hôtel de Bemières, il était aÛé se loger dans un hôtel garni, cii il enrageait rt souffinait H se repentait d*avoûr Mt adirer à madame de Bemièrea œt hôtel du coin de la rue de Beaun^ et dufuai : avait-il le pre8a«itimentque,cm* quante-quatre ans plus tard, il y devait mourir? n y retourna

(1) T. I, if putiê, p. i3i. <•<*(% Li wlr<)u» AMedotes drûtmHqum, Parif, ms, t. I, p. 523.

potirtant, € miné, dit-il, par les danses de son appartement, let volé, par surcrc^t, d'one bonne partie de ses meubles et de ises livres. » Il Ta se dire ruiné et malade toute sa vie; et il mourra à quatre-vingt-quatre ans, et il laissera 160,000 livres de rentes!

n feisaitquelques excursions à Versailles, « pays bien étranger pour lui, j> mais où il désirait fort s'acclimater, et surtout se feire naturaliser. Il s'y aidait par tous les moyens, même par la dévotion. S'il écrivait un jour (1) à M** de Bemières : « Dufresni est mort comme un poltnm, et a sacrifié à Dieu cinq ou six comédies nouvelles toutes propres à faire bailler les saints du paradis ; » il lui écrivait une autre fois (2), à propos de la fsmme Lafosse, guérie par le passage du Saint-Sacrement : « J'ai dans le monde xm petit vernis de dévotion que le miracle du fauboui^ Saint-Antoine m'a donné. La femme au miracle est venue ce matin dans ma charnière. Voyez quel bonneur je fads h votre maison, et en quelle odeur de sainteté nous allons être. » Ofut désigné dans le mandement du ^cardinal de Noailles, et mvité au Te Deum de Notre-Dame. Ce mandement lui ayant été envoyé par le vicaire-général Gouet, il répondit, s'il faut l'en croire, en envoyant sa Marianne en édiange :

Vous m'envoyez on mandemeDÎ, Recevez une tragédie, Afin que mutuellement Nous noBs donokma la comédie.

C'était bien cela dans sa pensée, et il boufTonnait surtout; mais il est douteux qu'il ait adressé ce quatrain, dans le temps où il songeait à se ménager les faveurs d'une rmne pieuse.

A prendre ses plaintes à la lettre, il en avait grand besoin : « Les noces de Louis XV, écrivait-il de Versailles (septembre 1725) à la présidente, font tort au pauvre Voltaire. On ne parie de payer aucune pension, ni môme de les conserver... Ceci res semble au mariage du soleil, qui faisait taurmurer les grenouil taL » Puis il venait de perdre sa première rente viagère de deH

' (1) Octobïe 1724. —(2) 20 août 172&.

mille livres, c pour avoir trop tardé à en payer le fonds (1). » La pension dont il se plaint de n'être pas payé est probablement une pension du roi de 2,000 livres, obtenue par l'entremise du duc d'Orléans, dont il jouissait au moins depuis le commence* ment de 1722 (2). Il lui fallait une compensation.

n prépare donc un petit divertissement, pour les fêtes du mariage royal à Fontainebleau; mais Mortemart, premier gentilhomme de la Chambre, refuse de le faire exécuter (3). U veut s'en dédommager en t&chant de &ire jouer Œdipe et Marianne^ dont il offrira la dédicace à la reine. Il a bonne espérance de réussir : la reine lui a déjà fait dire qu'elle serait bien aise qu'il prit cette liberté. D'autre part, le roi et la reine de Pologne, père et mère de la reine de France, lui ont &it demander Henri IV (4). En effet, il réussit à foire jouer à la fois Œdipe^ Marianne et Yindiscretj petite comédie déjà jouée à Paris, avec peu de succès, le !•' août précédent, et dédiée à M"' de Prie : —commencement de ces dédicaces aux maîtresses toutes-puissantes (5)!

Pour se mieux mettre encore avec la maltresse du duc de Bourbon, premier ministre , il l'accompagne à Bélébat, chez le marquis de Livry, premier maltre-d'hôtel du roi, et là, en présence de M"* de Glermont et d'un grand nombre de jeunes femmes, il feit représenter une fête, où la religion et les mœurs sont l'objet de plaisanteries grossières (6), renouvelées du Temple ou du Palais-Royal.

Et il ne voit rien venir! Toujours en l'air, courant inutilement après une fortune qui semble se présenter et qui s'enfuit bien vite dès qu'il la croit tenir, il maudit la vie de courtisan. Pas mal avec la reine^ très-bien avec M"* de Prie chez laquelle il logeait à Fontainebleau (7), il ne réussit qu'à perdre son temps, n n'y a pourtant pas de complaisant plus empressé, ni de compagnon plus fidèle. Tantôt il accompagne le duc d'Antia à Bellegarde pour aller voir Stanislas; tantôt il retourne à Bélé-

(i) ReeueU de 1860, p. 310. — Duveniet (p. S8 ou 78), dit avoir vu le contrat de celte rente^ qui était de 1723. — (2) Mercure de janvier 1722. -- (3) Voir ce Divertissement, dans le Recueil de 1820, pp. 19-28. —(4) AM>« de Bernièrts, de Fontainebleau, 17 septembre. —(5) Œuvres, t. II, p. 282. — (6) Œuvres^ t II, p. 321, — (7) A Thieriol, 25 août 1725; — Recueil de 1856, t I, p. 33.

bat avec M"« de Prie; car il n'y a sottise dont H ne s'avise (1) : ses espérances sont toujours trompées. Et il est toujours bien reçu de la reine, qui pleure à Marianne , rit à Y Indiscret^ lui parle souvent et l'appelle « son pauvre Voltaire » — (pauvre reine !). — Qu'est-ce que cela? Le moindre ducaton ferait bien mieux son affaire! n voudrait un établissement, pour lequel on lui donne tous les jours des espérances ; s'il ne l'obtient, la vie de Cour lui est insupportable (2).

Mais, vive la Cour! « La reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de 1,S00 livres que je ne demandais pas : c'est un acheminement pour obtenir les choses que je demande. Je suis très-bien avec le second premier ministre, M, Duvemey. Je compte sur l'amitié de M** de Prie. Je ne me plains plus de la vie de Cour (3). »

« Je ne suis ici que pour demander des gr&ces, » écrivait-il à la présidente le 8 octobre : on croira donc difficilement qu'il n'ait pas demandé sa pension; ou, s'il ne l'a pas demandée en personne, il l'a fait solliciter, dit-on, par Paris-Duvemey. De quelque façon que liu soit venue cette nouvelle faveiur, le voilà bien pensionné. Pension du duc d'Orléans de 2,000 livres, pension du roi de la même somme, pulsion de la reine de 1,S00 livres :

n est le mieux renié de toos les beaux esprits.

n est vrai qu'il est meilleur poète que Chapelain, mais pas si bon homme! Encore une fois, vive le roi, vive la reine, vive la Cour 1

Hélas! de ce faite de la fortune, il allait tomber encore dans on cachot de la Bastille !

l'hôtel de sullt et la bastille

A son retour de Fontainebleau, il se rejeta dans la société des princes et des seigneurs, seul milieu où désormais il pouvait

(1) A M-« de Beralèras, de Fontainebleau, 8 octobre 1725. —.(2) A Thieriot, de Fontainebleau, 17 octobre. — (3) A M>« de Dernières, de Fontainebleau, 13 novembre.

Tivre; mais il s'y rejeta avec ses prét^itions et ses insolences ordinaires. Prince de l'esprit, il se croyait l'égal des plus grands, . et il avait raison quant à la valeur personnelle; mais il oubliait que les distinctions sociales ne reposent pas là-dessus ; il oubliait le mot si sensé de Pascal : « Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux î qui cédera la place à l'autre? Le moins habile? Mais je suis aussi habile que lui. Il faudra se battre sur cela. lia quaU*e laquais, et jen'^a ai qu'un; cela est visible ; il n'y a qu'à compter : c'est à moi de céder, et je suis un sot si je conteste (1). »

De laquais, il n'en avait même pas un, et son talent et ses œuvres Msaient tout son cortège. Encore un coup, ce cortège pouvait mieux valoir qu'im groupe de pages; mais, suivant le mot de Pascal, tfialgrétoat s(m esprit, il était un sot de contester la prééminence ou d'affiché des prétentions à l'égalité sociale, n s'^cposait au diàtiment dont parle ailleurs le même Pascal : « On ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais ! £h quoi! U me fera donner les étrivières, si je ne le salue (2). »

A plus forte raison, si vous l'insultez ! Voltaire les va recevoir; et, quoique le châtiment ait été exagéré en lui-même et dans ses suites, quoique rien ne puisse justifier la lâcheté brutale du chevalier de Bohan, on doit avouer ^'il méritât quelque chose.

On se rappelle ses mots outrecmdants, cités partout, par exemple, celui-ci, au jeune prince de Gonti, son admirateur pourtant, qui lui montrait des vers de sa façon : « Monseigneur, vous serez un grand poète ; il &ut que je vous fasse donner une pension par le roi. » C'est chez le même prince de Conti que, se mettant à table un jour, il demanda avec arrogance : « SommesHious ici tous princes, ou tous poètes ? » On a pu pardonner à Piron, simple et bon homme, le mot tant cité : « Puisque les qualités sont connues, je passe le premier. » Mais de semblables expressions étaient autrement blessantes dans la bouche

(1} Edition Faugère, 1. 1, p. 184. — (2) Ibid., p. 22!.

de Voltaire, et le familier despHncesy comme on le nommait, îUlait être rappelé au sentiment de sa condition.

Que se passa-t-il entre lui et le chevalier de Rohan ? Il y a bien des variantes dans les récits qu'on en a faits. Suivons le récit de Duvemet (1), qui, ayant interrogé Voltaire sur ce point, reçut en réponse, le 13 janvier 4772, l'invitation de consulter Tliîeriot, témoin de l'affaire ; mais contrôlons ce récit, évidemment intéressé, par les Mémoires du temps.

Né en 1683, et alors maréchal de camp, le chevalier de Rohan- Chabot, dit-on, était moins renommé pour sa bravoure que pour ses usures : « Il passait, dit Voltaire, pour faire le métier des Juife. » La querelle aurait pris son origine à un dîner, chez le duc de Sully. Contrecarré avec hauteur dans une de ses opinions, le chevalier, blessé, demanda : « Quel est donc ce jeune homme, qui parle si haut? » — « Monsieur le chevalier, répondit Voltaire, c'est un homme qui ne traîne pas un grand nom, mais qui honore le nom qu'il porte ; » ou bien, suivant uno autre leçon plus insolente : « Je suis le premier de ma race, et vous êtes le dernier de la vôtre. » Le chevalier, continue Duvernet, se lève de table, sort de l'hôtel, et les convives applaudissent à Voltaire. L'amphitrion ajoute même : « Nous sommes heureux si vous nous en avez délivré. » — Les convives, tous grands seigneurs, ne durent pas applaudir à cette humiliation d*un homme de leur caste, et le mot qu'on prête au duc de Sully est en contradiction avec sa conduite subséquente.

Suivant le Journal de Villars (2), — qui appelle Voltaire « un grand poëte et fort étourdi, » — les Mémoires d'Hénault (3) et le Journal de Marais (4), c'est à la comédie, à l'Opéra ou au llié&tre-Françsds, que tout aurait commencé ; mais peut-être n'est-ce que le second acte du drame tragi-comique. Rencontrant Voltaire au sjpectacle, le chevalier lui demanda : « Gomment vous appelez-vous? Mons de Voltaire, ou mons Arouet ? » Voltaire répondit par des plaisanteries sur le nom de Chabot, et TafEaire en resta là. Deux jours après, dans la loge de la Lecou-

(I) p. 69 ou 60. — (2) Collection Miehtmd^ t. XXXIII, p. 823. — (3) P. 88. «* (0 T. III, pp. 392, 398, 896.

vreur, le chevalier renouvela sa question, et Voltaire sa réponse, en y ajoutant d'autres propos très-offensants. Aussitôt le chevalier lève la canne, Voltaire tire répée; mais ni l'un ni l'autre ne frappe. Port incommodé d'une chute, dit Villars, le chevalier ne pouvait pas faire le spadassin ; mais il acheva d'irriter son adversaire, en persistant à dire qu'on ne lui devait répondre qu'à coups de bâton. Là-dessus, la Lecouvreur tombe évanouie, et les secours qu'elle réclame mettent fin à la querelle.

Deux ou trois jours se passent encore, pendant lesquels le chevalier se prépare à tenir parole. Un matin. Voltaire reçoit une invitation à dîner au nom du duc de Sully ? Ne se doutant pas qu'elle lui venait du chevalier, il y va, se met à table en habitué de l'hôtel, et dîne bien. Au dessert, — dur dessert ! — un laquais vient l'avertir qu'on le demande à la porte « pour une bonne œuvre, dit Duvernet. Au mot de bonne œuvre, » il se précipite; il ne s'agissait que d'une œuvre de vengeance. A la porte, il voit un fiacre, dans lequel étaient deux (1) hommes qui le prient de monter à la portière. A peine y a-t-il mis le pied, que l'un d'eux le retient par son habit, tandis que l'autre lui applique (rudement sur les épaules des coups de canne (2). Cependant, le chevalier, caché dans sa voiture à quelques pas de là, criait aux frappeurs : « Épargnez la tète! » Et le peuple attroupé disait : « Ah! le bon seigneur!» — Voltaire n'était aimé ni du peuple ni de la bourgeoisie, qu'il avait dédaignés pour la noblesse (3). — Le battu criait de son côté, et les coups redoublaient. « C'est assez, » cria enfin le chevalier, et on lâcha la victime meurtrie. Voltaire remonte chez le duc de Sully, qu'il veut feire entrer dans sa querelle. Le .'duc s'y étant refusé, il retire pour toujours sa personne de l'hôtel et le nom de Sully de son poème.

Au lieu de prendre la voie de justice, - dit Villai-s qui le tenait de Voltaire, — le battu estima la vengeance plus noble par

(1) Voltaire dira six. — (2) « Cinq ou tàx coups d'uue petite baguette, » dit Duvernet. qui adoudt trop le châtiment. — {3) Journal de Barbier, t. VIII, pp. 145, 211. — Voir encore Marais, toutes les fois qu'il a l'occasion de parloxi de Voltaire. -

Jcs armes. C'est aussi, et sur la même autorité, ce que dit Du- Temet, en ajoutant une raison plus plausible, àsavoir queVoltaire fuyait le recours aux lois dans la crainte de donner de l'éclat & sa honte. Il est pourtant certain, et Voltaire va l'ayouer, qu'il demanda d'abord justice. De l'hôtel de Sully, raconte Marais, il courut à l'Opéra, pour y conter son malheur à madame de Prie et l'intéresser en sa feTeur. De l'Opéra il se rendit à Versailles, criant toujours yengeance. On le voyait partout, à la cour, à la vill^, cherchant des protecteurs contre son bourreau. Personne ne le plaignait ; ses amis mêmes, loin de lui offrir leurs services, lui tournaient le dos; et les feiseurs de ealotus lui envoyaient un brevet de grand bâtonnier du régiment. L'évêque de Blois, Gaumartin, disait : « Nous serions bien malheureux, si les poètes n'avaient point d'épaules. » Il est à croire qu'à sa demande de justice on répondit de nouveau comme le duc d'Orléans : « On vous l'a faite. >

Ne pouvant plus compter que sur lui, — nous reprenons le récit de Duvemet, — il s'enferma dans une retraite absolue, apprenant l'anglais pour un exil probable, et l'escrime pour se venger. Quand il se crut assez fort, il alla retrouver le chevalier au théâtre : € Monsieur, dit-il à l'usurier, si quelque affaire à'intérit ne vous a point fait oublier l'outrage dont j'ai à me {daindre, j'espère que vous m'en rendrez raison. » Rendez-vous fut pris pour le lendemain à neuf heures, près la porte Saint- Antoine. Mais, le soir même, tous les Rohan se mirent en mou-* vement à Versailles pour donner à la querelle un autre dénouement. Ils montrèrent au duc de Bourbon, l'amant borgne de Madame de Prie, ce quatrain de Désaleur, l'amant secret, et ils ne manquèrent pas de l'attribuer à Voltaire :

lo, sans avoir Ttir de feindre, D'Argus sut tromper tous les yeux; Quand nous n'en avons qu'un à craindre, Pourquoi ne pas noos rendre heureux?

Le duc, qui connaissait les liaisons du poète avec sa maîtresse, vit ^ lui un rival, et, pour s'en débarrasser, il fit arrêter l'en-

îiemi des Rohan. Nouvelle application du proverbe : « Les bat* tus payent l'amende ! »

Arrêté le 26 mars 1726, Voltaire fut conduit à la Bastille le 47 avril, sur un ordre contresigné Maurepas. Il écrivit aussitôt au ministre du département de Paris ce billet, où il avoue ses démarches et indique un autre grief qui lui dut être reproché : « Je démontre très-humblement que j'ai été assassiné par le brave chevalier de Rohan, assisté de six coupe-jarrets, derrière lesquels il était hardiment posté. J'ai toujours cherché depuis ce temps à réparer non mon honneur, mais le sien, ce qui était trop difficile. Si je suis venu dans Versailles, il est très-faux que j'aie fait demander M. le chevalier de Rohan chez M. le cardinal 4e Rohan. »

« Le public, disposé à tout blâmer, dit Villars, trouva, pour cette fois avec raison, que tout le monde avait tort : Voltaire, d'avoir offensé le chevalier de Rohan ; celui-ci, d'avoir osé commettre un crime digne de mort en faisant battre un citoyen ; le gouvernement, de n'avoir pas puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le battu à la Bastille pour tran** quiUiser le batteur. »

C'est la moralité de cette comédie t

A la liberté près, Voltaire fat bien traité à la Bastille, et luimême le reconnaît, dans sa lettre à Duvemet du 18 janvier 1772. Il obtint d'avoir un domestique de ma choix et de recevoir un grand nombre de parents et d'amis. Thieriot, en particulier, le pourvoyait cte Mvres anglais, et pouvait souvent dtner avec lui. Germain Dubreuil, son homme d'affahres, muni de sa procura-^ tion, put lui parler toutes les fois qu'il le désirGilt. Les visites devinrent si nombreuses et si fréquentes, qu'Hérault, lieutenant de police, dut écrire à Delaunay, gouverneur de la Bastille, de ne point étendre la permission à toutes les connaissances du poëte, et de la restreindre à cinq ou six amis dont il devrait donner les noms. « Je me compromettrais, disait Hérault (!•' mai), â les choses étaient autrement, et il est à propos que vous le Itri fassiez sentir. » — Que de ménagements pour un prisonnier!

Le lendemain, nouvelle lettre de Hérault pour informer Delaunay qu'un sieur Condé est chargé d'un ordre du roi pour faire sortir Voltaire de la Bastille, et que Maurepas, par ime • lettre du 29 avril, lui marque que l'intention de Sa Majesté et du duc de Bourbon est que le poëte soit conduit en Angleterre. Condé doit l'accompagner jusqu'à Calais, le voir embarquer et partir. « Je vous supplie, dit Hérault en finissant, de faire faire au sieur de Voltaire une soumission par écrit de se conformer à ces ordres (1). »

Voilà ce qui renverse toute la fin du récit de Duvemet. Suivant lui, le chevalier de Rohan, impuni et toujours lâche, ne quittait point Versailles, mourant de peur que Voltaire, une fois libre, ne vînt lui demander raison de son outrage. C'est pourcpioi les Rohan obtinrent encore que le poète fût banni de France, ordre qui lui fut signifié au sortir de la Bastille. Pour jouir de plus de liberté. Voltaire passa en Angleterre.

Relâché le 2 mai, après quinze ou seize jours de Bastille, et non six mois, comme le dit encore Duvernet, Voltaire fut sou* mis, sans l'intervention des Rohan, à la loi générale d'un bannissement provisoire que nous avons déjà remarquée, et c'est forcément, et non par choix, qu'il partit pour l'Angleterre.

Arrivé à Calais, il logea chez un nommé Dunoquet, trésorier des troupes, et il^ne tarda pas, sous les yeux de Condé, à franchir le détroit.

Le gouvernement, toujours si maladroit dans sa conduite à l'égard de Voltaire, ne pouvait plus mal choisir son lieu d'exil : ce que n'avaient encore pu faire en lui sa mauvaise nature, et le Temple, et Maisons, et tous les débauchés et roués de France, l'Angleterre le va achever, et il en reviendra le Voltaire qu'il sera toute sa vie.

(1) Delort, Détention de$ flUlosoj^if T. Il» pp. 34 etrai?»

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